samedi 30 mai 2026

Le prestige de Sade auprès d’une partie de nos intellectuels ne peut que nous inquiéter



À bien des égards, l’affaire Epstein est plus horrible que le roman de Sade. Sade imaginait un système fermé où la cruauté pouvait s’épanouir sans contrôle. La réalité d’Epstein révèle quelque chose de bien plus troublant : une telle cruauté peut exister au sein d’une société ouverte, protégée par la richesse, l’influence et la complicité institutionnelle. Les libertins de Sodome avaient besoin d’isolement pour commettre leurs crimes. Epstein, lui, n’en avait pas besoin.

L’œuvre de Sade était un avertissement, une exagération grotesque destinée à dénoncer la décadence morale d’une classe privilégiée. Pasolini a amplifié cet avertissement en le reliant à la machine fasciste. Mais Epstein nous montre que cet avertissement n’a pas été pris en compte. Les mêmes dynamiques – pouvoir sans responsabilité, corps réduits à l’état d’objets, systèmes qui protègent les auteurs de crimes – persistent, non pas dans la fiction, mais dans notre réalité quotidienne.

Au contraire, Epstein reflète la corruption morale des élites modernes avec une clarté que Sade ne pouvait qu’imaginer. Les structures ont changé, le langage s’est édulcoré, les cadres sont devenus plus discrets, mais la logique sous-jacente reste la même. Le pouvoir se protège. L’argent réduit les victimes au silence. La justice se plie.

Zanzibar Freedom Of Speech


 Le prestige de Sade auprès d’une partie de nos intellectuels ne peut que nous inquiéter


La scandaleuse honorabilité qu’on décerne aujourd’hui à la représentation de la déviance sexuelle est très symboliquement illustrée par la gloire décernée aujourd’hui au marquis de Sade, dont le nom a servi à former le mot « sadisme ». Étalage de la torture, du viol et du meurtre présentés comme un raffinement esthétique et une quête métaphysique, l’œuvre de Sade était encore interdite de publication dans les années 1950. Mais en l’espace de quarante ans, un processus de réhabilitation savamment orchestré par quelques intellectuels a abouti à la consécration finale : son entrée en 1990 dans la prestigieuse Bibliothèque de La Pléiade, qui regroupe la crème du patrimoine littéraire écrit ou traduit en français. Plus récemment encore, en 1998, Sade vient d’être édité dans la collection de poche 10-18, particulièrement ciblée sur les jeunes. Ne sous-estimons pas la portée de ces deux « événements éditoriaux » : Sade à la Pléiade, c’est Sade élevé au rang d’auteur majeur, mais encore réservé à un « public cultivé » ; Sade en 10-18, c’est Sade pour tout le monde, c’est Sade banalisé et normalisé. Faut-il s’attendre à ce qu’il fasse bientôt l’objet de commentaires de textes au lycée ? Au vu des éloges qu’il reçoit de l’intelligentsia française, on n’en serait pas trop surpris. La récente respectabilité de Sade ne signifie-t-elle pas, aux yeux de tous, la respectabilité du sadisme ?

N’y a-t-il pas un double langage, inintelligible par la masse peu sophistiquée, dans le fait de glorifier, ou simplement de tolérer, des auteurs de récits de viols sadiques, tout en condamnant les actes dont ils font un objet esthétique ?

L’historien américain Roger Shattuck, dans "Le Fruit défendu de la connaissance", a consacré un long et excellent chapitre au « cas Sade », qui m’a convaincu de la nécessité de lui consacrer à mon tour un bref chapitre, dans lequel je résumerai son analyse et ses arguments. En effet, le phénomène de la réhabilitation de Sade est particulièrement révélateur de cette stratégie culturelle qui vise à banaliser l’obscénité, voire à la glorifier comme l’ultime subversion des valeurs morales (l’un des buts salutaires de l’art, comme chacun sait).

Sade passa trente ans en prison, pour sodomies homosexuelles et hétérosexuelles, flagellations et coups de couteau infligées à des prostituées, masturbation sur un crucifix, corruption de jeunes filles, menaces de mort et autres « excès ». Il passa également de nombreuses années en asile d’aliénés. Pour la petite histoire, qui rejoint avec beaucoup d’ironie la grande, signalons que, durant une période d’emprisonnement à la Bastille, Sade semble avoir joué un rôle non négligeable dans l’événement décisif de la prise de cette forteresse, événement choisi plus tard comme fête nationale. Voici comment Shattuck résume l’épisode :

« Pendant les deux premières semaines du mois de juillet 1789 à Paris, la foule commença à s’assembler autour de la Bastille. On pensait qu’il y avait des gens emprisonnés dans la forteresse royale, des malheureux qu’on pourrait peut-être libérer de la loi despotique du roi. La foule ne savait pas que l ’on ne retenait là que quelques aristocrates, la plupart condamnés pour atteinte à la morale, et qui ne méritaient pas vraiment d’être libérés au nom du peuple. Le 2 juillet, la foule assemblée dans la rue entendit une voix, amplifiée par une gargouille transformée en mégaphone ; quelqu’un criait que les prisonniers étaient en train de se faire massacrer et appelait au secours. [...] On sait aujourd’hui que l’homme susceptible d’oser une si grossière supercherie pour retrouver la liberté après douze ans d’emprisonnement n’était autre que le marquis de Sade. »

Deux jours plus tard, il fut transféré à l’asile de fous de Charenton. Mais ce n’est pas pour cette raison que certains critiques modernes honorent la dimension révolutionnaire de Sade, comme Aldous Huxley qui écrivit : « Sade est le seul révolutionnaire total et consciencieux. » Étrange jugement, puisque toute l’œuvre de Sade est empreinte d’un aristocratisme outrancier, ses héros étant essentiellement des nobles désœuvrés, qui s’entourent de laquais obéissant à tous leurs fantasmes, n’admettent aucune limite à leurs privilèges et ne trouvent du plaisir que dans la domination, la torture et l’assassinat d’autrui.

Avant d’aller plus avant dans l’analyse du phénomène Sade, il est indispensable de donner un aperçu représentatif de son œuvre, afin qu’aucun malentendu ne subsiste. Ses romans font alterner les récits d’actes sexuels d’une perversité extrême et sophistiquée, et les discours philosophiques faisant froidement l’apologie de ces crimes. Au cours d’orgies savamment planifiées, des victimes innocentes sont séquestrées, violées, torturées et assassinées de multiples façons, par des héros qui restent absolument insensibles à la douleur de leurs victimes et jouissent en philosophant sur le caractère naturel, voire nécessaire d’une telle activité. Sur ce modèle, l’imagination débordante de Sade fait varier les scénarios à l’infini.

Un seul exemple, pris parmi une multitude d’autres du même genre, suffira à faire comprendre de quoi il s’agit. Il est tiré de Juliette et met en scène les deux personnages principaux, Juliette et Noirceuil. Noirceuil est l’ancien maître de Juliette et l’assassin de ses parents. Juliette, après une initiation lesbienne dans un couvent et des années de libertinage et de prostitution, retrouve Noirceuil au cours d’une orgie gigantesque. Juliette y fait participer sa fille de sept ans avec les fils de Noirceuil, qui ont été délibérément élevés comme des brutes sexuelles. Shattuck résume ainsi la suite :

« Après une étrange double cérémonie de mariage, célébrée en costumes de travestis entre membres du même sexe, Juliette et Noirceuil se barricadent dans le château de ce dernier pour la grande bacchanale, avec la fille, les deux fils, deux tortionnaires-bourreaux, et une demi-douzaine de victimes des deux sexes. Ils satisfont leurs plaisirs en faisant sup porter aux participants les plus innombrables humiliations et outrages. Les fils sont forcés de sodomiser le père, qui imite les cris et la pudeur d’une jeune vierge. Les flagellations commencent, le sang coule, des seins sont arrachés, des membres brisés et disloqués, et des yeux arrachés, tandis que Noirceuil sodomise les victimes et fait foutre Juliette par-devant et par-derrière par des laquais obéissants. Le style de Sade est très graphique. Atteignant l’excitation la plus extrême lorsque deux victimes sont affreusement torturées à mort, Noirceuil sodomise l’un de ses fils, tout en lui mangeant littéralement le cœur, que Juliette a arraché de son corps. »

Puis Noirceuil propose à Juliette de lui acheter sa fille pour l’assassiner : « Souillons-nous tous les deux, lui dit- il, toi, du joli péché de me la vendre, moi, de celui, plus chatouilleux encore, de ne te la payer que pour l’assassiner. » Il demande toutefois à Juliette de ne répondre à sa proposition « qu’avec deux vits dans le corps ». C’est elle qui tient ici le rôle de narrateur :

« On me fout. Noirceuil me demande une seconde fois ce que je veux faire de ma fille.

— Oh ! scélérat ! m’écriai-je en déchargeant, ton perfide ascendant l’emporte, il étouffe en moi tout autre sentiment que ceux du crime et de l’infamie. [...] Fais de Marianne ce que tu voudras, foutu gueux ! dis-je en fureur, je te la livre [...]. Il n’eut pas plus tôt entendu ces mots qu’il déconne, saisit cette malheureuse enfant et la jette, nue, au milieu des flammes ; je l’aide, comme lui, je m’arme d’un fer pour repousser les mouvements naturels de cette infortunée, que des bonds convulsifs enlèvent et rejettent vers nous ; on nous branle tous deux, on nous encule ; Marianne est rôtie elle est consumée. Noirceuil décharge, j’en fais autant ; et nous allons passer le reste de la nuit, dans les bras l’un de l’autre, à nous féliciter d’une scène dont les épisodes et les circonstances deviennent le complément d’un crime que nous trouvons encore trop faible.

— Eh bien ! me dit Noirceuil, est-il quelque chose au monde qui vaille les plaisirs divins que donne le crime ? Existe-t-il quelque sentiment qui donne à notre existence une secousse plus vive et plus délicieuse ? » Les motivations de Sade en écrivant ses romans ont fait l’objet de diverses théories. Aucun critique, toutefois, n’a osé avancer que Sade peignait le crime pour en dégoûter le lecteur, même si Sade semble le dire à l’occasion : « Jamais, je répète, jamais je ne peindrai le crime comme autre chose que le fruit de l’enfer » ("Crimes de l’amour"). Cette remarque n’est à l’évidence rien d’autre qu’un pied de nez aux censeurs, en même temps qu’un clin d’œil aux lecteurs, censés partager son goût pour l’enfer. La preuve en est que, dans "La Philosophie dans le boudoir", qu’il publia sous un pseudonyme, Sade ne s’encombre pas de ce genre de précaution, et ouvre son livre par une dédicace « aux libertins » : « Voluptueux de tous les âges et de tous les sexes, c’est à vous seuls que j’offre cet ouvrage ; nourrissez-vous de ses principes, ils favorisent vos passions... »

Shattuck propose l’hypothèse intéressante que Sade écrit par vengeance contre la société qui lui a ravi presque une moitié de sa vie en l’emprisonnant. Les délits sexuels pour lesquels il est enfermé, et qu’il ne peut plus que fantasmer, il va les agrandir à l’extrême par l’imagination romanesque, atteignant ainsi une sorte d’absolu dans le pervers ; il va aussi, en leur donnant forme littéraire, leur procurer une dignité et un génie que sa vie n’aurait certainement pas atteints. Enfin, par le biais de l’édition, en plein développement, il va assurer à l’instrument de cette vengeance une durée et un impact bien plus grands que sa propre vie. Dans "Juliette", une amie lesbienne de l’héroïne se dit en quête du « crime dont l’effet durera même si je m’arrête [...], même si je dors ». Juliette lui conseille, entre autres, l’écriture. On peut donc difficilement douter qu’un tel des sein criminel ait été consciemment élaboré dans l’esprit tordu de Sade.

Quoi qu’il en soit, Shattuck relève un élément qui apparaît comme le moteur constant de son écriture, en même temps que des actes de ses héros : la gageure. « Les complexes élaborations de ses orgies imaginaires et l’hyperbole continue de son style donnent l’impression d’un homme voué à une tâche qu’il s’est lui-même imposée, d’un homme dont l’écriture est fondée sur une gageure. Il a parié, avec lui-même et avec ses persécuteurs, qu’il était capable d’inverser toute vertu humaine (en particulier la vertu chrétienne), et qu’il le ferait de manière systématique. Il souhaite que son répertoire du mal compose un projet si unique qu’il apparaisse complètement original et totalement scandaleux à ses ennemis. »

Shattuck fait une autre analyse intéressante lorsqu’il tente d’expliquer l’effet puissant que peut avoir la lecture de Sade : « L’explication est, à mon avis, à chercher dans l’usage que fait Sade de ce que j’appellerai 1’“effet Boléro”. Avec de minuscules variations instrumentales et de subtils changements de clés, le même motif est répété à n’en plus finir avec de plus en plus d’intensité jusqu’à ce qu’il soit imprimé dans l’esprit. [...] Le seul effet stylistique que Sade maîtrise, c’est le crescendo. Il sait faire tout doucement monter le son. » Cette réplique de Juliette montre d’ailleurs que Sade sait parfaitement où il veut entraîner son lecteur : « Quand on s’accoutume à braver sur un point les lois de la nature, on ne jouit plus véritablement qu’en les transgressant toutes, les unes après les autres. »

Ce pari lancé successivement contre toutes les barrières morales semble être ce qui captive littéralement certains lecteurs. Les textes de Sade, dit Shattuck, opèrent sur les lecteurs « comme un défi personnel, qui les pousse à agir en conséquence ». Comme illustration de cela, il cite deux cas de criminels sexuels amateurs de Sade. L’un est Ted Bundy ; l’autre est Ian Brady qui, avec sa petite amie, avait violé, torturé puis tué plusieurs jeunes gens, dont un adolescent de quatorze ans et une petite fille de dix ans, le lendemain de Noël 1965. Ils photographièrent cette dernière durant la longue nuit de torture qu’ils lui infligèrent, et enregistrèrent ses gémissements, ses supplications et ses cris horribles, avec à la fin une musique de Noël. Cette bande sonore, qui fut passée durant leur procès, horrifia l’audience et les jurés. Brady était un jeune homme cultivé, qui avait profondément intériorisé la philosophie ultra-nihiliste et élitiste de Sade, et possédait, outre "La Vie et l’œuvre du marquis de Sade", une bibliothèque fournie en ouvrages sur la torture et les perversions sexuelles. Lorsque l’avocat général interrogea Brady sur ces livres, celui-ci répliqua : « On ne peut pas dire qu’ils sont pornographiques : on peut les acheter chez n’importe quel libraire. » L’intérêt principal de l’analyse de Shattuck réside dans son survol de l’accueil fait à Sade par le monde intellectuel du XXe siècle. Il distingue trois périodes.

Au XIXe, Sade reste interdit, mais des exemplaires circulent sous le manteau. À la fin du XIXe, la profession médicale lui porte un intérêt et crée le mot « sadisme » pour indiquer un type de perversion sexuelle. Freud reprendra ce terme et contribuera à sa vulgarisation. Cet intérêt médical motiva ou justifia les premières éditions.

Mais la première réhabilitation littéraire est due à Apollinaire, qui publie, comme éditeur, une série d’œuvres licencieuses, dont "L ’Œuvre du marquis de Sade : pages choisies" (1909). Dans son introduction, il écrit, prophétique : « Le marquis de Sade, cet esprit le plus libre qui ait encore existé, avait sur la femme des idées particulières et la voulait aussi libre que l’homme. [...] L’un des hommes les plus étonnants qui aient jamais paru. [...] Cet homme qui parut ne compter pour rien durant tout le XIXe siècle pourrait bien dominer le XXe. » Un ami d’Apollinaire, Maurice Heine, fit connaître Sade aux surréalistes, lesquels le reconnurent comme un précurseur dans le "Manifeste du surréalisme". Dans "L’Évidence poétique", Paul Éluard le salua comme « plus lucide et plus pur qu’aucun autre homme de son temps ».

Dans les années 30, deux auteurs français se penchent sur Sade : Georges Bataille, auteur lui-même de romans pornographiques, rompt avec les surréalistes, qu’il accuse de ne pas prendre Sade assez au sérieux, tandis que le philosophe néo-nietzschéen Pierre Klossowski est fasciné par la « liquidation de la notion de mal » chez Sade et la notion de crime comme mode de connaissance.

Sade intéresse également des universitaires : « Les premiers universitaires spécialistes de Sade, écrit Shattuck, semblaient les explorateurs d’un avant-poste exotique des limites humaines. Il n’est pas étonnant qu’ils aient lancé des affirmations extravagantes sur ce cas véritablement extrême. Ils ne savaient pas alors que l’excès des écrits de Sade et celui de leur admiration fusionneraient pour donner naissance à un courant intellectuel terriblement contagieux. Lorsque, quelques décennies plus tard, les résultats de ces explorations devinrent commercialement profitables, il n’était plus possible d’arrêter l’inondation. »

Le deuxième élan de réhabilitation de Sade commence dans la décennie qui suivit la Seconde Guerre mondiale, alors que la censure se relâche. C’est alors que, acclamé par certains des plus illustres noms de l’époque, il paraît chez de grands éditeurs. « [...] sa réhabilitation demeure difficile à expliquer », commente Shattuck à propos de cette période. « Je l’attribue plutôt à quelque étrange désir de mort du XXe siècle post-nietzschéen. Ce désir de mort vise un déchaînement absolu, en sachant qu’il conduira à une destruction absolue physique, morale et spirituelle. L’apocalypse exerce chez certains une forte attirance. »

L’essai sur Sade le plus marquant et le plus souvent réédité fut celui de Jean Paulhan, lequel propose de voir en Sade, non seulement un « mystère » et un « secret », mais un nouvel évangile. Parce qu’elle « recherche le sublime dans l’infâme », la meilleure littérature, selon Paulhan, est « très précisément déterminée par Sade comme l’étaient par Racine les tragédies du XVIIe siècle ». Plus encore, « Sade fait songer aux livres sacrés des grandes religions ».

Ce n’est pas seulement Sade l’écrivain qu’honore Paulhan, mais Sade le philosophe, qui enseigne que le plaisir dépend de la souffrance d’autrui : « Le sadisme enfin n’est sans doute que l’approche et comme la mise à l’essai (maladroit il se peut, odieuse certes) d’une vérité si difficile et si mystérieuse qu’une fois admise, [...] tout aussitôt merveilleusement se dissipe [...] et s’éclaire. »

Bataille, ami de Paulhan, va reconnaître en Sade une sorte de super-Freud, explorateur de l’enfer inconscient de tout un chacun (en réalité, de l’inconscient de Bataille) : « Ces états dangereux, auxquels le conduisaient des désirs insurmontables, il ne jugea pas qu’il pouvait ou devait les retrancher de la vie. Au lieu de les oublier, comme il est d’usage, en ses moments normaux, il osa les regarder bien en face, et il se posa la question abyssale qu’ils posent en vérité à tous les hommes [...]. Le premier, Sade, dans la solitude de la prison, donna l’expression raisonnée à ces mouvements incontrôlables, sur la négation desquels la conscience a fondé l’édifice social et l’image de l’homme. » Cet argument « par l’inconscient » est une trouvaille dont se serviront nombre de défenseurs de la pornographie, invoquant à toutes occasions le nom de Freud en déclarant qu’ils ne font que montrer ce que tout le monde désire au fond de lui-même. Cette rhétorique largement copiée, il faut le dire, sur Freud lui-même est particulièrement efficace, puisque quiconque objecte qu’il n’abrite dans son inconscient aucun fantasme de viol et de torture se voit immédiatement répondre que son déni est la preuve qu’il a refoulé ces fantasmes.

Simone de Beauvoir fera écho à Bataille dans "Faut-il brûler Sade ?" : « L’immense mérite de Sade, c’est qu’il revendique contre les abstractions et les aliénations qui ne sont que des fuites la vérité de l’homme. »

Notons en passant que Bataille s’intéressa également à Gilles de Rais, le fameux compagnon de Jeanne d’Arc devenu maniaque sexuel et condamné pour avoir violé et assassiné plus de deux cents enfants. A son sujet, Bataille rapporte le détail suivant, qui intéresse directement notre étude : lors de son procès, Gilles de Rais aurait déclaré avoir été poussé dans ses crimes par la lecture de la "Vie des empereurs" de Suétone. « Je lus dans ce beau livre d’Histoire, explique-t-il à ses juges, que Tibère, Caracalla et autres Césars, jouaient avec les enfants et en prenaient un plaisir singulier à les martyriser. Là-dessus, je décidai d’imiter les dits Césars, et le même soir, je commençai à le faire en suivant les images reproduites dans le livre. »

La troisième vague de réhabilitation de Sade commence dans les années 1960, lorsqu’un certain nombre d’intellectuels, estimant que Sade a été mal compris, proposent une sorte de « retour au maître », un peu à la manière de Lacan avec Freud. On peut légitimement qualifier ces intellectuels de « sadiens » (« sadistes » serait sans doute trop fort, puisque c’est un courant plus qu’une doctrine qu’ils veulent incarner). Ils voient en Sade un tournant culturel décisif et revendiquent pour lui une place d’honneur dans la philosophie occidentale. Ainsi, pour Michel Foucault :

« Le sadisme [...] est un fait culturel massif qui est apparu précisément à la fin du XVIIIe siècle, et qui constitue une des plus grandes conversions de l’imagination occidentale [...], folie du désir, dialogue insensé de l’amour et de la mort dans la présomption sans limite de l’appétit. »

Avec Roland Barthes, auteur de "Sade, Fourier, Loyola", la pleine légitimité de Sade est acquise. S’appuyant sur la distance esthétique, un autre argument important dans l’arsenal des pornographes, Barthes tente de dissocier Sade des implications pratiques de sa philosophie. Il ne s’agirait que d’un ensemble de signes, et leur signification s’épuise dans leur portée esthétique. Prenant comme exemple la phrase de Sade, « Pour réunir l’inceste, l’adultère, la sodomie et le sacrilège, il encule sa fille mariée avec une hostie », Barthes propose qu’on n’y voit qu’un exercice de style anodin, comme de l’algèbre ou des mots croisés.

Cette période voit également Sade à l’honneur au cinéma : Pasolini adapte un roman de Sade ("Salô, ou les Cent Vingt Journées de Sodome"), et Bergman monte la pièce du Japonais Yukio Mishima, "Madame de Sade". On y apprend : « Il est l’homme le plus libre du monde. [...] Il entasse le mal sur le mal et il monte au sommet de la pyramide ; il est sur le point d’atteindre l’éternité du doigt. »

Selon Shattuck : « Après que Pasolini, Mishima et Bergman eurent ouvert encore plus grand les portes, glorifier l’univers dépravé de Sade devint presque un lieu commun. »

Shattuck introduit ensuite la quatrième étape de la réhabilitation de Sade : « Nous avons déjà trouvé des gens pour affirmer que Sade était le plus libre des révolutionnaires, l’inventeur d’un nouveau sublime, un grand moraliste de la transgression, et un artiste du verbe poétique sans dimension morale. Sa consécration comme grand auteur parmi les classiques eut lieu deux fois, la première en 1989 dans les pages de "A New History of French Literature"... », où Sade est le seul auteur à mériter deux entrées. On y lit par exemple : « Le libertin est confronté à une vérité inéluctable, celle de l’égoïsme absolu du plaisir. [...] Grâce à cette indifférence, qui est précisément ce qui manque dans ce qu’il est convenu d’appeler le sadisme, il y a dans l’écriture de Sade un fond de détachement et de légèreté. » La deuxième consécration, selon Shattuck, est la publication en 1990 dans la Bibliothèque de la Pléiade, un honneur qui « correspond à celui d’un artiste dont le tableau serait admis au Louvre ».

Aussi incompréhensible soit-il, le prestige de Sade auprès d’une partie de nos intellectuels ne peut que nous inquiéter, comme elle inquiète Roger Shattuck : « Est-il possible que le papier bible, la reliure pleine peau et l’appareil critique de l’édition Pléiade puisse transformer Sade en un auteur que nos enfants pourront lire, au même titre que Dickens, Balzac et Melville, avec plaisir et profit ? »

Laurent Guyénot

*******

Le marquis de Sade sur notre affaire Epstein



vendredi 29 mai 2026

Le livre de Scott Lively "La croix gammée rose" traduit par Stanislas Berton






Traducteur de “La croix gammée rose - Les secrets honteux de l'Allemagne nazie” de Scott Lively, Stanislas Berton est interviewé par Clémence Houdiakova, animatrice de Tocsin Matin :

Polémique : paganisme, sado-masochisme… et si c’était le vrai visage du nazisme ?



Stanislas Berton écrit sur X :

"Des personnes inhabituellement scrupuleuses ont demandé à Tocsin de produire les preuves historiques de la prostitution d'Hitler et de ses vices, notamment les rapports de police.

Ces informations, reprises dans le livre de Scott Lively se trouvent notamment dans le livre de Lothar Machtan, "Hidden Hitler". Il est possible de consulter gratuitement se livre en créant un compte sur cette archive (lien) et "d'emprunter" une version numérique du livre.


J'ai été personnellement vérifier les sources utilisées par Lively dans ce livre. J'ai notamment découvert après ceci :

Les archives en six volumes sur Adolf Hitler de la police munichoise concernant Hitler furent confisquées par Hitler lui-même dès qu'il devint chancelier du Reich. La source donnée par Machtan est : StA, Polizeidirektion München numéro 10 082.

Ca va donc être difficile de les produire.

Les informations sur le rapport secret détenu par Otto von Lossow proviennent du témoignage d'Eugen Dollman, un diplomate allemand membre de la SS , proche de Julius Evola et traducteur des entretiens entre Mussolini et Hitler.

https://en.wikipedia.org/wiki/Eugen_Dollmann

Le passage cité par Lively et repris par Machtan est issu des notes prises par Dollmann en vue de la rédaction de ses mémoires et détenues par sa famille. Les sources sont à la page 349 du livre de Machtan. Pourquoi un nazi et un SS haut-gradé mentirait-il sur l'existence d'un dossier secret concernant les vices d'Adolf Hitler détenu par le responsable de la police de Munich ?

Je trouve sidérant que Tocsin subisse une telle pression suite à cet entretien et qu'on exige un niveau de preuves jamais demandé pour d'autres ouvrages.

Vous connaîtrez la vérité et la vérité vous rendra libres. Jean 8:32.

[...]

Il es très probable que les archives de police aient été détruites ou aient saisies par les Soviétiques lors de la prise de Berlin. Si des Russes bien informés veulent confirmer les dires de Scott Lively, qu'ils n'hésitent pas à se manifester...

[...]

Dans cet entretien à Tocsin, j'ai commis une erreur concernant les dates. Ce n'est pas en 1920 qu'Adolf Hitler résidait dans un foyer pour hommes à Vienne mais en 1910. Il résidait alors au 27 rue Meldermann.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Adolf_Hitler#Le_marginal

En ce qui concerne les affirmations selon lesquelles Hitler se serait prostitué durant cette période, Scott Lively s'appuie, entre autres, sur le livre de l'historien Samuel Igra, "Germany's national vice" (1945), ainsi que sur celui de Lothar Matchan "Hidden Hitler" (2001).

Dans "Hidden Hitler" Machtan cite des rapports de police, datant cette fois de la période munichoise, selon lesquels Hitler aurait sollicité des jeunes hommes dans la rue afin qu'ils aient des relations sexuelles avec lui. Machtan cite également les propos du général Otto von Lossow qui fut le ministre bavarois de la guerre :

"J'ai de bons amis en ce monde et Hitler perdrait ce combat comme cela lui est arrivé lors du putsch de la brasserie. Le général sortit d'un tiroir de son bureau un dossier contenant des rapports secrets et des dépositions sur la vie privée de Herr Adolf Hitler [...] tous provenaient de la brigade des moeurs.[...] Quelle arme dangereuse Otto von Lossow avait forgée durant les années où il était au sommet de son pouvoir à Munich."

https://t.co/0PQI8AhipX

Toutes ses sources sont à retrouver dans le livre de Scott Lively "La Croix Gammée rose" traduit pour la première fois en français par mes soins.

[...]

Cette distinction entre homosexuels "machos" et "efféminés" est essentielle pour comprendre le nazisme et son double-discours sur ce sujet. Mais aussi comment la "paix" entre ces deux camps a permis au lobby LGBT de s'imposer à partir des années 70."

[...]

Je pense que l'homosexualité des nazis, en lien avec leur appartenance à des sociétés secrètes néo-païennes et leurs rituels initiatiques, est fondamentale pour comprendre le nazisme. La religion est toujours en amont du politique."

*******

Hervé Ryssen, "essayiste et militant nationaliste et négationniste" (Wikipédia), écrit sur X :

"Putain les gars, j'ai croisé un champion avant-hier en sortant des studios de GPTV. Le mec me dit que Trump a fait plus que n'importe qui pour faire monter l'antisionisme, que tout était calculé et qu'il faut donc continuer à le soutenir. Je lui réponds illico que les parents des 160 collégiennes iraniennes qui ont été tuées dès le premier jour de la guerre ou les habitants de Gaza doivent normalement penser différemment. Il finit par me répondre que l'antisémitisme est contre-productif. AH ! Là, je sais tout de suite que j'ai affaire à un gros baltringue.

Je lui dis alors que l'objectif n'est certes pas électoral mais que s'il voulait, il pouvait lui se présenter et on rigolerait bien. Cela dit, avec son nouveau livre qui présente Adolf Hitler en partouzeur gay dans le Munich des années 20, il met tous les bas-de-plafond de son côté. Ca fait du monde ! Bref, cet individu de la mouvance "conspi ultra ++" finira évidemment un jour par nous entretenir avec des histoires d'ovnis et de reptiliens. Je sais qu'il n'y a rien à tirer de ces hurluberlus."


Les causes générales de l’antisémitisme



L’âme du Juif est double : elle est mystique et elle est positive. Son mysticisme va des théophanies du désert aux rêveries métaphysiques de la Kabbale ; son positivisme, son rationalisme plutôt, se manifeste autant dans les sentences de l’Ecclésiaste que dans les dispositions législatives des rabbins et les controverses dogmatiques des théologiens. Mais si le mysticisme aboutit à un Philon ou à un Spinoza, le rationalisme conduit à l’usurier, au peseur d’or ; il fait naître le négociant avide. Il est vrai que parfois les deux états d’esprit se juxtaposent, et l’Israélite, comme cela est arrivé au Moyen Âge, peut faire deux parts de sa vie : l’une vouée au songe de l’absolu, l’autre au commerce le plus avisé.

Bernard Lazare.


En 1894, un volume in-octavo de 420 pages intitulé L'Antisémitisme, son histoire et ses causes, par Bernard Lazare (1865–1903), un auteur juif de grande renommée, a été publié à Paris par l'éditeur Léon Chailley, 8, rue Saint-Joseph.



Les causes générales de l’antisémitisme

Par Bernard Lazare


L’exclusivisme. — Le culte politico-religieux. — Iahvé et la Loi. — Ordonnances civiles et ordonnances religieuses. — Les colonies juives. — Le Talmud. — La théorie du peuple élu. — L’orgueil juif. — La séparation d’avec les nations. — La souillure. — Pharisiens et Rabbanites. — La foi, la tradition et la science profane.— Le triomphe des Talmudistes. — Le patriotisme juif. — La patrie mystique. — Le rétablissement du royaume d’Israël. — L’isolement du Juif.


Si l’on veut faire une histoire complète de l’antisémitisme — en n’oubliant aucune des manifestations de ce sentiment, en en suivant les phases diverses et les modifications — il faut entreprendre l’histoire d’Israël depuis sa dispersion, ou, pour mieux dire, depuis les temps de son expansion hors du territoire de la Palestine.

Partout où les Juifs, cessant d’être une nation prête à défendre sa liberté et son indépendance, se sont établis, partout s’est développé l’antisémitisme ou plutôt l’antijudaïsme, car antisémitisme est un mot mal choisi, qui n’a eu sa raison d’être que de notre temps, quand on a voulu élargir cette lutte du Juif et des peuples chrétiens, et lui donner une philosophie en même temps qu’une raison plus métaphysique que matérielle.

Si cette hostilité, cette répugnance même, ne s’étaient exercées vis-à-vis des juifs qu’en un temps et en un pays, il serait facile de démêler les causes restreintes de ces colères ; mais cette race a été, au contraire, en butte à la haine de tous les peuples au milieu desquels elle s’est établie. Il faut donc, puisque les ennemis des Juifs appartenaient aux races les plus diverses, qu’ils vivaient dans des contrées fort éloignées les unes des autres, qu’ils étaient régis par des lois différentes, gouvernés par des principes opposés, qu’ils n’avaient ni les mêmes mœurs, ni les mêmes coutumes, qu’ils étaient animés d’esprits dissemblables ne leur permettant pas de juger également de toutes choses, il faut donc que les causes générales de l’antisémitisme aient toujours résidé en Israël même et non chez ceux qui le combattirent.

Ceci n’est pas pour affirmer que les persécuteurs des Israélites eurent toujours le droit de leur côté, ni qu’ils ne se livrèrent pas à tous les excès que comportent les haines vives, mais pour poser en principe que les Juifs causèrent — en partie du moins — leurs maux. 

Devant l’unanimité des manifestations antisémites, il est difficile d’admettre — comme on a été trop porté à le faire — qu’elles furent simplement dues à une guerre de religion, et il ne faudrait pas voir dans les luttes contre les Juifs la lutte du polythéisme contre le monothéisme, et la lutte de la Trinité contre Jéhovah. Les peuples polythéistes, comme les peuples chrétiens, ont combattu, non pas la doctrine du Dieu Un, mais le Juif.

Quelles vertus ou quels vices valurent au Juif cette universelle inimitié ? Pourquoi fut-il tour à tour, et également, maltraité et haï par les Alexandrins et par les Romains, par les Persans et par les Arabes, par les Turcs et par les nations chrétiennes ? Parce que partout, et jusqu’à nos jours, le Juif fut un être insociable. 

Pourquoi était-il insociable ? Parce qu’il était exclusif, et son exclusivisme était à la fois politique et religieux, ou, pour mieux dire, il tenait à son culte politico-religieux, à sa loi.

Si, dans l’histoire, nous considérons les peuples conquis, nous les voyons se soumettre aux lois des vainqueurs, tout en gardant leur foi et leurs croyances. Ils le pouvaient facilement, parce que, chez eux, la séparation était très nette entre les doctrines religieuses venues des dieux et les lois civiles émanées des législateurs, lois qui se pouvaient modifier au gré des circonstances, sans que les réformateurs encourussent l’anathème ou l’exécration théologique : ce que l’homme avait fait, l’homme pouvait le défaire. Aussi les vaincus se soulevaient-ils contre les conquérants par patriotisme, et nul mobile ne les poussait que le désir de ressaisir leur sol et de reprendre leur liberté. En dehors de ces soulèvements nationaux, ils demandèrent rarement à n’être pas soumis aux lois générales ; s’ils protestèrent, ce fut contre les dispositions particulières, qui les mettaient vis-à-vis des dominateurs dans un état d’infériorité ; et, dans l’histoire des conquêtes romaines, nous voyons les conquis s’incliner devant Rome, lorsque Rome leur impose strictement la législation qui régit l’empire.

Pour le peuple juif, le cas était très différent. En effet, comme déjà le fit remarquer Spinoza « les lois révélées par Dieu à Moïse n’ont été autre chose que les lois du gouvernement particulier des Hébreux ». Moïse, prophète et législateur, conféra à ses dispositions judiciaires et gouvernementales la même vertu qu’à ses préceptes religieux, c’est-à-dire la révélation. Iahvé, non seulement avait dit aux Hébreux : « Vous ne croirez qu’au Dieu Un et vous n’adorerez pas d’idoles », mais il leur avait prescrit aussi des règles d’hygiène et de morale ; non seulement il leur avait lui-même assigné le territoire où devaient s’accomplir les sacrifices, minutieusement, mais il avait déterminé les modes selon lesquels ce territoire serait administré. Chacune des lois données, qu’elle fût agraire, civile, prophylactique, théologique ou morale, bénéficiait de la même autorité et avait la même sanction, de telle sorte que ces différents codes formaient un tout unique, un faisceau rigoureux dont on ne pouvait rien distraire sous peine de sacrilège.

En réalité, le Juif vivait sous la domination d’un maître, Iahvé, que nul ne pouvait vaincre ni combattre, et il ne connaissait qu’une chose : la Loi, c’est-à-dire l’ensemble des règles et des prescriptions que Iahvé avait un jour voulu donner à Moïse, Loi divine et excellente, propre à conduire ceux qui la suivraient aux félicités éternelles ; loi parfaite et que seul le peuple juif avait reçue. 

Avec une telle idée de sa Torah, le Juif ne pouvait guère admettre les lois des peuples étrangers ; du moins, il ne pouvait songer à se les voir appliquer ; il ne pouvait abandonner les lois divines, éternelles, bonnes et justes, pour suivre les lois humaines fatalement entachées de caducité et d’imperfection. S’il avait pu faire une part dans cette Torah ; si, d’un côté, il avait pu ranger les ordonnances civiles, de l’autre, les ordonnances religieuses ! Mais toutes n’avaient-elles pas un caractère sacré, et, de leur observance totale, le bonheur de la nation juive ne dépendait-il pas ?

Ces lois civiles, qui seyaient à une nation et non à des communautés, les Juifs ne les voulaient pas abandonner en entrant dans les autres peuples, car, quoique hors de Jérusalem et du royaume d’Israël, ces lois n’eussent plus de raison d’être, elles n’en étaient pas moins, pour tous les Hébreux, des obligations religieuses, qu’ils s’étaient engagés à remplir par un pacte ancien avec la Divinité. 

Aussi, partout où les Juifs établirent des colonies, partout où ils furent transportés, ils demandèrent non seulement qu’on leur permît de pratiquer leur religion, mais encore qu’on ne les assujettît pas aux coutumes des peuples au milieu desquels ils étaient appelés à vivre, et qu’on les laissât se gouverner par leurs propres lois.

À Rome, à Alexandrie, à Antioche, dans la Cyrénaïque, ils purent en agir librement. Ils n’étaient pas appelés le samedi devant les tribunaux, on leur permit même d’avoir leurs tribunaux spéciaux et de n’être pas jugés selon les lois de l’empire ; quand les distributions de blé tombaient le samedi, on réservait leur part pour le lendemain ; ils pouvaient être décurions, en étant exemptés des pratiques contraires à leur religion ; ils s’administraient eux-mêmes comme à Alexandrie, ayant leurs chefs, leur sénat, leur ethnarque, n’étant pas soumis à l’autorité municipale. 

Partout ils voulaient rester Juifs, et partout ils obtenaient des privilèges leur permettant de fonder un État dans l’État. À la faveur de ces privilèges, de ces exemptions, de ces décharges d’impôts, ils se trouvaient rapidement dans une situation meilleure que les citoyens mêmes des villes dans lesquelles ils vivaient ; ils avaient plus de facilité à trafiquer et à s’enrichir, et ainsi excitèrent-ils des jalousies et des haines.

Donc, l’attachement d’Israël à sa loi fut une des causes premières de sa réprobation, soit qu’il recueillît de cette loi même des bénéfices et des avantages susceptibles de provoquer l’envie, soit qu’il se targuât de l’excellence de sa Torah pour se considérer comme au-dessus et en dehors des autres peuples. 

Si encore les Israélites s’en fussent tenus au mosaïsme pur, nul doute qu’ils n’aient pu, à un moment donné de leur histoire, modifier ce mosaïsme de façon à ne laisser subsister que les préceptes religieux ou métaphysiques ; peut-être même, s’ils n’avaient eu comme livre sacré que la Bible, se seraient-ils fondus dans l’Église naissante, qui trouva ses premiers adeptes dans les Sadducéens, les Esséniens et les prosélytes juifs. Une chose empêcha cette fusion, et maintint les Hébreux parmi les peuples : ce fut l’élaboration du Talmud, la domination et l’autorité des docteurs qui enseignèrent une prétendue tradition, mais cette action des docteurs, sur laquelle nous reviendrons, fit aussi des Juifs les êtres farouches, peu sociables et orgueilleux dont Spinoza, qui les connaissait, a pu dire : « Cela n’est point étonnant qu’après avoir été dispersés durant tant d’années, ils aient persisté sans gouvernement, puisqu’ils se sont séparés de toutes les autres nations, à tel point qu’ils ont tourné contre eux la haine de tous les peuples, non seulement à cause de leurs rites extérieurs, contraires aux rites des autres nations, mais encore par le signe de la circoncision. »

Ainsi, disaient les docteurs, le but de l’homme sur la terre est la connaissance et la pratique de la Loi, et on ne la peut pleinement pratiquer qu’en se dérobant aux lois qui ne sont pas la véritable. Le Juif qui suivait ces préceptes s’isolait du reste des hommes ; il se retranchait derrière les haies qu’avaient élevées autour de la Torah Esdras et les premiers scribes, puis les Pharisiens et les Talmudistes héritiers d’Esdras, déformateurs du mosaïsme primitif et ennemis des prophètes. Il ne s’isola pas seulement en refusant de se soumettre aux coutumes qui établissaient des liens entre les habitants des contrées où il était établi, mais aussi en repoussant toute relation avec ces habitants eux mêmes. À son insociabilité, le Juif ajouta l’exclusivisme.

Sans la Loi, sans Israël pour la pratiquer, le monde ne serait pas, Dieu le ferait rentrer dans le néant ; et le monde ne connaîtra le bonheur que lorsqu’il sera soumis à l’empire universel de cette loi, c’est-à-dire à l’empire des Juifs. Par conséquent, le peuple juif est le peuple choisi par Dieu comme dépositaire de ses volontés et de ses désirs ; il est le seul avec qui la Divinité ait fait un pacte, il est l’élu du Seigneur. Au moment où le serpent tenta Ève, dit le Talmud, il la corrompit de son venin. Israël, en recevant la révélation du Sinaï se délivra du mal ; les autres nations n’en purent guérir. Aussi, si elles ont chacune leur ange gardien et leurs constellations protectrices, Israël est placé sous l’œil même de Jéhovah ; il est le fils préféré de l’Éternel, celui qui a seul droit à son amour, à sa bienveillance, à sa protection spéciale, et les autres hommes sont placés au-dessous des Hébreux ; ils n’ont droit que par pitié à la munificence divine, puisque, seules, les âmes des Juifs descendent du premier homme. Les biens qui sont délégués aux nations appartiennent en réalité à Israël, et nous voyons Jésus, lui-même, répondre à la femme grecque : « Il n’est pas bon de prendre le pain des enfants pour le jeter aux petits chiens. »

Cette foi à leur prédestination, à leur élection, développa chez les Juifs un orgueil immense. Ils en vinrent à regarder les non Juifs avec mépris et souvent avec haine, quand il se mêla à ces raisons théologiques des raisons patriotiques. Lorsque la nationalité juive se trouva en péril, on vit, sous Jean Hyrcan, les Pharisiens déclarer impur le sol des peuples étrangers, impures les fréquentations entre Juifs et Grecs. Plus tard, les Schamaïtes, en un Synode, proposèrent d’établir une séparation complète entre Israélites et Païens, et ils élaborèrent un recueil de défenses, appelé les Dix-huit choses, qui, malgré l’opposition des Hillélites, finit par prédominer. Aussi, dans les conseils d’Antiochus Sidétès, on commence à parler de l’insociabilité juive, c’est-à-dire « du parti pris de vivre exclusivement dans un milieu juif, en dehors de toute communication avec les idolâtres, et de l’ardent désir de rendre ces communications de plus en plus difficiles, sinon impossibles » ; et l’on voit, devant Antiochus Épiphane, le grand prêtre Ménélaüs accuser la loi « d’enseigner la haine du genre humain, de défendre de s’asseoir à la table des étrangers et de leur marquer de la bienveillance ».

Si ces prescriptions avaient perdu leur autorité quand disparurent les causes qui les avaient motivées, et en quelque sorte justifiées, le mal n’eût pas été grand ; mais on les voit reparaître dans le Talmud, et l’autorité des docteurs leur donna une sanction nouvelle. Lorsque l’opposition entre les Sadducéens et les Pharisiens cessa, lorsque ces derniers furent vainqueurs, ces défenses prirent force de loi, elles furent enseignées, et ainsi servirent à développer, à exagérer l’exclusivisme des Juifs. 

Une crainte encore, celle de la souillure, sépara les Juifs du monde et rendit plus rigoureux leur isolement. Sur la souillure, les Pharisiens avaient des idées d’une rigueur extrême ; les défenses et les prescriptions de la Bible ne suffisaient pas, selon eux, à préserver l’homme du péché. Comme le moindre attouchement contaminait les vases des sacrifices, ils en vinrent à s’estimer souillés eux mêmes par un contact étranger. De cette peur naquirent d’innombrables règles concernant la vie journalière : règles sur le vêtement, l’habitation, la nourriture, toutes promulguées dans le but d’éviter aux Israélites la souillure et le sacrilège, et, encore une fois, toutes propres à être observées dans un État indépendant ou dans une cité, mais impossibles à suivre dans des pays étrangers ; car elles impliquaient la nécessité, pour ceux qui voulaient s’y astreindre, de fuir la société des non Juifs et par conséquent de vivre seuls, hostiles à tout rapprochement.


Les Pharisiens et les Rabbanites allèrent plus loin même. Ils ne se contentèrent pas de vouloir préserver le corps, ils cherchèrent à sauvegarder l’esprit. L’expérience avait montré combien dangereuses étaient, pour ce qu’ils croyaient leur foi, les importations hellènes ou romaines. Les noms des grands-prêtres hellénisants : Jason, Ménélaüs, etc., rappelaient aux Rabbanites les temps où le génie de la Grèce, conquérant une partie d’Israël, avait failli le vaincre. Ils savaient que le parti sadducéen, ami des Grecs, avait préparé les voies au Christianisme, comme les Alexandrins, du reste, comme tous ceuxqui affirmaient que « les dispositions légales, clairement énoncées dans la loi mosaïque, sont seules obligatoires, toutes les autres, émanant de traditions locales ou émises postérieurement, n’ont pas de titre à une observance rigoureuse ». Sous l’influence grecque étaient nés les livres et les oracles qui préparèrent le Messie. Les Juifs hellénisants, Philon et Aristobule, le pseudo Phocylide et le pseudo Longin, les auteurs des oracles sybillins et des pseudo Orphiques, tous ces héritiers des prophètes qui en reprenaient l’œuvre, conduisaient les peuples au Christ. Et l’on peut dire que le véritable Mosaïsme, épuré et grandi par Isaïe, Jérémie et Ézéchiel, élargi, universellement encore par les judéo-hellénistes, aurait amené Israël au Christianisme, si l’Esraïsme, le Pharaïsme et le Talmudisme n’avaient été là pour retenir la masse des Juifs dans les liens des strictes observances et des pratiques rituelles étroites.

Pour garder le peuple de Dieu, pour le mettre à l’abri des influences mauvaises, les docteurs exaltèrent leur loi au-dessus de toutes choses. Ils déclarèrent que sa seule étude devait plaire à l’Israélite, et, comme la vie entière suffisait à peine à connaître et à approfondir toutes les subtilités et toute la casuistique de cette loi, ils interdirent de se livrer à l’étude des sciences profanes et des langues étrangères. « On n’estime pas parmi nous ceux qui apprennent plusieurs langues », disait déjà Josèphe ; on ne se contenta bientôt plus de les mésestimer, on les excommunia. Ces exclusions ne parurent pas suffisantes aux Rabbanites. À défaut de Platon, le Juif n’avait-il pas la Bible, et ne saurait-il entendre la voix des prophètes ? Comme on ne pouvait proscrire le Livre, on le diminua, on le rendit tributaire du Talmud ; les docteurs déclarèrent : « La Loi est de l’eau, la Michna est du vin. » Et la lecture de la Bible fut considérée comme moins profitable, moins utile au salut que celle de la Michna. 

Toutefois, les Rabbanites ne parvinrent pas à tuer du premier coup la curiosité d’Israël, il leur fallut des siècles pour cela, et ce ne fut qu’au quatorzième siècle qu’ils furent victorieux. Après que Ibn Esra, R. Bechaï, Maïmonide, Bedarchi, Joseph Caspi, Lévi ben Gerson, Moïse de Narbonne, bien d’autres encore — tous ceux qui, fils de Philon et des Alexandrins, voulaient vivifier le Judaïsme par la philosophie étrangère — eurent disparu ; après que Ascher ben Jechiel eux poussé l’assemblée des rabbins de Barcelone à excommunier ceux qui s’occuperaient de science profane ; après que R. Schalem de Montpellier eut dénoncé aux dominicains le More Nebouchim, après que ce livre, la plus haute expression de la pensée de Maïmonide, eut été brûlé, après cela les Rabbins triomphèrent.

Ils étaient arrivés à leur but. Ils avaient retranché Israël de la communauté des peuples ; ils en avaient fait un solitaire farouche rebelle à toute loi, hostile à toute fraternité, fermé à toute idée belle noble ou généreuse ; ils en avaient fait une nation misérable et petite aigrie par l’isolement, abêtie par une éducation étroite, démoralisée et corrompue par un injustifiable orgueil. 

Avec cette transformation de l’esprit juif, avec la victoire des docteurs sectaires, coïncide le commencement des persécutions officielles. Jusqu’à cette époque, il n’y avait guère eu que des explosions de haines locales, mais non des vexations systématiques. Avec le triomphe des Rabbanites, on voit naître les ghettos, les expulsions et les massacres commencent. Les Juifs veulent vivre à part ; on se sépare d’eux. Ils détestent l’esprit des nations au milieu desquelles ils vivent : les nations les chassent. Ils brûlent le Moré : on brûle le Talmud, et on les brûle eux mêmes.

Il semble que rien ne pouvait agir encore pour séparer complètement les Juifs du reste des hommes, et pour en faire un objet d’horreur et de réprobation. Une autre cause vint cependant s’ajouter à celles que nous venons d’exposer : ce fut l’indomptable et tenace patriotisme d’Israël. 

Certes, tous les peuples furent attachés au sol sur lequel ils étaient nés. Vaincus, abattus par des conquérants, obligés à l’exil ou à l’esclavage, ils restèrent fidèles au doux souvenir de la cité saccagée ou de la patrie perdue ; mais aucun ne connut la patriotique exaltation des Juifs. C’est que le Grec dont la ville était détruite pouvait ailleurs reconstruire le foyer que bénissaient les ancêtres ; le Romain qui s’exilait amenait avec lui ses pénates : Athènes et Rome n’étaient pas la mystique patrie que fut Jérusalem.

Jérusalem était la gardienne du tabernacle qui recélait les paroles divines ; c’était la cité du Temple unique, le seul lieu du monde où l’on pût efficacement adorer Dieu et lui offrir des sacrifices. Ce ne fut que tard, fort tard, que des maisons de prière s’élevèrent dans d’autres villes de Judée, ou de Grèce, ou d’Italie ; encore, dans ces maisons, se bornait-on à des lectures de la Loi, à des discussions théologiques, et l’on ne connaissait la pompe de Jéhovah qu’à Jérusalem, le sanctuaire choisi. Quand, à Alexandrie, on bâtit un temple, il fut considéré comme hérétique ; et, en fait, les cérémonies qu’on y célébrait n’avaient aucun sens, car elles n’auraient dû s’accomplir que dans le vrai temple, et saint Chrysostome, après la dispersion des Juifs, après la destruction de leur ville, a pu dire justement : « Les Juifs sacrifient en tous les lieux de la terre, excepté là où le sacrifice est permis et valable, c’est-à-dire à Jérusalem. »

Aussi, pour les Hébreux, l’air de la Palestine est-il le meilleur ; il suffit à rendre l’homme savant ; sa sainteté est si efficace que quiconque demeure hors de ses limites est comme s’il n’avait pas de Dieu. Aussi ne faut-il pas vivre ailleurs, et le Talmud excommunie ceux qui mangeront l’agneau pascal dans un pays étranger.

Tous les Juifs de la dispersion envoyaient à Jérusalem l’impôt de la didrachme, pour l’entretien du temple ; une fois dans leur vie ils venaient dans la cité sacrée, comme plus tard les Mahométans vinrent à la Mecque ; après leur mort ils se faisaient transporter dans la Palestine, et les barques étaient nombreuses qui abordaient à la côte, chargées de petits cercueils, qu’on transportait à dos de chameau. 

C’est qu’à Jérusalem seulement, et dans le pays donné par Dieu aux ancêtres, les corps ressusciteraient. Là, ceux qui avaient cru à Iahveh, qui avaient observé sa loi, obéi à sa parole, se réveilleraient aux clameurs des ultimes clairons et paraîtraient devant leur Seigneur. Ce n’est que là qu’ils pourraient se relever à l’heure fixée, toute autre terre que celle arrosée par le Jourdain jaune étant une terre vile, pourrie par l’idolâtrie, privée de Dieu.

Quand la patrie fut morte, quand les destins contraires balayèrent Israël par le monde, quand le temple eut péri dans les flammes, et quand des idolâtres occupèrent le sol très saint, les regrets des jours passés se perpétuèrent dans l’âme des Juifs. C’est fini ; ils ne pourraient plus, au jour du pardon, voir le bouc noir emporter dans le désert leurs péchés, ni voir tuer l’agneau pour la nuit de Pâque, ni porter à l’autel leurs offrandes ; et, privés de Jérusalem pendant leur vie, ils n’y seraient pas conduits après leur mort. 

Dieu ne devait pas abandonner ses enfants, pensaient les pieux ; et de naïves légendes vinrent soutenir les exilés. Auprès de la tombe des Juifs morts en exil, disait-on, Jéhovah ouvre de longues cavernes, à travers lesquelles leurs cadavres roulent jusqu’en Palestine ; tandis que le païen qui meurt là-bas, près des collines consacrées, sort de la terre d’élection, car il n’est pas digne de rester là où la résurrection se fera.

Et cela ne leur suffisait pas. Ils ne se résignaient pas à n’aller à Jérusalem qu’en pèlerins lamentables, pleurant contre les murs écroulés à tel point insensibles dans leur douleur que quelques uns se faisaient écraser par le sabot des chevaux, alors qu’en gémissant ils embrassaient la terre ; ils ne croyaient pas que Dieu, que la ville bienheureuse les avaient abandonnés ; avec Juda Levita, ils s’écriaient : « Sion, as-tu oublié tes malheureux enfants qui gémissent dans 
l’esclavage ? » 

Ils attendaient que leur Seigneur, de sa droite puissante, relevât les murailles tombées ; ils espéraient qu’un prophète, un élu les ramènerait dans la terre promise, et combien de fois les vit-on, au cours des siècles — eux à qui l’on reproche de trop s’attacher aux biens de ce monde — laisser leur maison, leur fortune, pour suivre un messie fallacieux qui s’offrait à les conduire et leur promettait le retour tant espéré ! Ils furent milliers, ceux qu’entraînèrent après eux Serenus, Moïse de Crète, Alroï, et qui se laissèrent massacrer en l’attente du jour heureux.

Chez les Talmudistes, ces sentiments d’exaltation populaire, ces mystiques héroïsmes se transformèrent. Les docteurs enseignèrent le rétablissement de l’Empire juif, et, pour que Jérusalem naquît de ses ruines, ils voulurent conserver pur le peuple d’Israël, l’empêcher de se mêler, le pénétrer de cette idée que partout il était exilé, au milieu d’ennemis qui le retenaient captif. Ils disaient à leurs élèves : « Ne cultive pas le sol étranger, tu cultiveras bientôt le tien ; ne t’attache à aucune terre, car ainsi tu serais infidèle au souvenir de ta patrie ; ne te soumets à aucun roi, puisque tu n’as de maître que le Seigneur du pays saint, Jéhovah ; ne te disperse pas au sein des nations, tu compromettrais ton salut et tu ne verrais pas luire le jour de la résurrection ; conserve-toi tel que tu sortis de ta maison, l’heure viendra où tu reverras les collines des aïeux, et ces collines seront alors le centre du monde, du monde qui te sera soumis. » 

Ainsi, tous ces sentiments divers qui avaient jadis servi à constituer l’hégémonie d’Israël, à maintenir son caractère de peuple, à lui permettre de se développer avec une très puissante et une très haute originalité ; toutes ces vertus et tous ces vices qui lui donnèrent ce spécial esprit et cette physionomie nécessaires pour conserver une nation, qui lui permirent d’atteindre sa grandeur, et plus tard de défendre son indépendance avec une farouche et admirable énergie ; tout cela contribua, quand les Juifs cessèrent de former un État, à les enfermer dans le plus complet, le plus absolu isolement.

Cet isolement a fait leur force, affirment quelques apologistes. S’ils veulent dire que grâce à lui les Juifs persistèrent, cela est vrai ; mais si l’on considère les conditions dans lesquelles ils restèrent au rang des peuples, on verra que cet isolement fit leur faiblesse, et qu’ils survécurent, jusqu’aux temps modernes, comme une légion de parias, de persécutés et souvent de martyrs. Du reste, ce n’est pas uniquement à leur réclusion qu’ils durent cette persistance surprenante. Leur exceptionnelle solidarité, due à leurs malheurs, le mutuel appui qu’ils se donnèrent, y fut pour beaucoup ; et, aujourd’hui encore, alors qu’en certains pays ils se mêlent à la vie publique, ayant abandonné leurs dogmes confessionnels, c’est cette solidarité même qui les empêche de se fondre et de disparaître, en leur conférant des apanages auxquels ils ne sont point indifférents.

Ce souci des intérêts mondains, qui marque un côté du caractère hébraïque, ne fut pas sans action sur la conduite des Juifs, surtout quand ils eurent quitté la Palestine ; et en les dirigeant dans certaines voies, à l’exclusion de tant d’autres, il provoqua contre eux de plus violentes et surtout de plus directes animosités.

L’âme du Juif est double : elle est mystique et elle est positive. Son mysticisme va des théophanies du désert aux rêveries métaphysiques de la Kabbale ; son positivisme, son rationalisme plutôt, se manifeste autant dans les sentences de l’Ecclésiaste que dans les dispositions législatives des rabbins et les controverses dogmatiques des théologiens. Mais si le mysticisme aboutit à un Philon ou à un Spinoza, le rationalisme conduit à l’usurier, au peseur d’or ; il fait naître le négociant avide. Il est vrai que parfois les deux états d’esprit se juxtaposent, et l’Israélite, comme cela est arrivé au Moyen Âge, peut faire deux parts de sa vie : l’une vouée au songe de l’absolu, l’autre au commerce le plus avisé. De cet amour des Juifs pour l’or, il ne peut être question ici. S’il s’exagéra au point de devenir, pour cette race, à peu près l’unique moteur des actions, s’il engendra un antisémitisme très violent et très âpre, il n’en peut être considéré comme une des causes générales. Il fut, au contraire, le résultat de ces causes mêmes, et nous verrons que c’est en partie l’exclusivisme, le persistant patriotisme et l’orgueil d’Israël, qui le poussèrent à devenir l’usurier haï du monde entier.

En effet, toutes ces causes que nous venons d’énumérer, si elles sont générales, ne sont pas uniques. Je les ai appelées générales, parce qu’elles dépendent d’un élément fixe : le Juif. Toutefois, le Juif n’est qu’un des facteurs de l’antisémitisme ; il le provoque par sa présence, mais il n’est pas seul à le déterminer. Des nations parmi lesquelles ont vécu les Israélites, des mœurs, des coutumes, de la religion, du gouvernement, de la philosophie même des peuples au milieu desquels se développa Israël, dépendent les caractères particuliers de l’antisémitisme, caractères qui changent avec les âges et les pays.


jeudi 28 mai 2026

Une critique philosophique radicale de la civilisation moderne


"Ah ! Les salauds !" d'Aristide Bruant, l’argotier pionnier de la chanson. (Clément Garcia)


A la fin du 19ème siècle, l'antisémitisme se retrouve aussi bien à droite qu'à gauche. Et même à l'extrême-gauche. L’antisémitisme est alors une forme d'expression de la lutte des classes.


On peut lire dans "Le Père Peinard", canard anar : « Le youtre ... c'est l'exploiteur par excellence, le mangeur de prolos».

Jules Guesde, marxiste et fondateur du Parti Ouvrier français, déclarera : « La république n'existera qu'au jour où Rothschild sera devant un peloton d'exécution ».

Le chanteur de gauche, Aristide Bruant, inscrira à son répertoire une chanson qui aujourd'hui lui ouvrirait toute grande les portes de la Correctionnelle :

"Ils sont marioli's, i sont rupins/Ils ont du pognon plein leurs poches/Les youpins.../Comme i sont les rois de la finance/ i’s tripotent avec les anglais/ pour barboter l'or de la France" (Les Youpins)

Renan, pourtant partisan du droit du sol, n'hésitera pas à écrire : "Ce ne peut être sans raison que ce pauvre Israël a passé sa vie de peuple à être massacré. Quand toutes les nations et tous les siècles vous ont persécuté, il faut bien qu'il y ait à cela quelques motifs".



*******




Charles Fourier


Le penseur socialiste français Charles Fourier demeure l'un des visionnaires économiques les plus audacieux de l'histoire, un homme dont le projet d'harmonie humaine a remis en question les fondements mêmes du monde moderne. Pourtant, derrière ses célèbres théories du travail se cache une dimension de sa pensée que les cercles socialistes modernes ont occultée : son antisémitisme intransigeant et fondamental. [...]

François Marie Charles Fourier naquit le 7 avril 1772 à Besançon, en France, fils d'un marchand de tissus. Il passa la majeure partie de sa vie active comme représentant de commerce et commis à Lyon, Paris, Rouen, Marseille et Bordeaux – un métier qu'il abhorrait. Il se plaignait amèrement de « servir la fourberie des marchands » et canalisa ce ressentiment dans des projets ambitieux visant à refonder la société de fond en comble.

Autodidacte et extrêmement prolifique, Fourier publia sa première œuvre majeure, Théorie des quatre mouvements, en 1808, et passa le reste de sa vie — jusqu'à sa mort le 10 octobre 1837 à Paris — à élaborer un système complexe pour réorganiser la civilisation humaine.

Fourier figure, aux côtés de Robert Owen et Henri de Saint-Simon, parmi les trois grands « socialistes utopiques » analysés par Friedrich Engels. Ses idées ont donné naissance à des dizaines de communautés expérimentales en France et en Amérique.

Si Fourier est à juste titre célébré comme un visionnaire économique de premier plan dont les théories sur le travail et la vie communautaire ont repoussé les limites de son époque, nombre d'érudits contemporains occultent délibérément les piliers les plus caractéristiques de sa vision du monde. Fourier, en particulier, formulait une critique acerbe et incisive du rôle néfaste de l'influence juive au sein des systèmes financiers de son temps – un aspect de sa pensée que la gauche contemporaine occulte systématiquement afin de préserver un discours édulcoré et « politiquement correct », c’est-à-dire conforme aux dictats judéo-sionistes. En passant sous silence ces intuitions fondamentales, les mouvements actuels ne parviennent pas à saisir toute la portée de son analyse quant à la manière dont les intérêts spécifiquement juifs perturbent l'ordre social. Sa page Wikipédia mentionne cependant ceci :

Fourier affirmait que les Juifs étaient « la lèpre et la ruine du corps politique » . Il critiquait le gouvernement, le jugeant faible et « prostré » face à ce qu'il appelait une « ligue secrète et indissoluble » de Juifs. La rhétorique antisémite post-médiévale accusait souvent les Juifs d'être incapables de s'assimiler à une culture nationale unitaire (très prisée par les nationalistes français). Fourier fut l'un des auteurs à soutenir que les Juifs étaient déloyaux et ne feraient pas de bons citoyens français. Comme d'autres, il accordait une grande importance aux restrictions religieuses interdisant aux Juifs de manger à la même table que les non-Juifs :

Ils se contentent de s'asseoir à table et de boire ; ils refusent de goûter aux plats, car ils étaient préparés par des chrétiens. Les chrétiens doivent faire preuve d'une grande patience pour tolérer une telle impertinence. Dans la religion juive, cela dénote une attitude de défi et d'aversion envers les autres confessions. Or, une confession qui étend sa haine jusqu'à la table de ses protecteurs mérite-t-elle d'être protégée ?

C’est précisément parce que Fourier considérait ces dynamiques financières et sociales comme une influence corruptrice qu’il chercha à remplacer l’ordre chaotique en vigueur par une architecture de coopération autorégulée. Ce désir de préserver la vie communautaire des distorsions de la finance juive constitua le fondement de sa plus célèbre expérience sociale.

La vision centrale de Fourier était la phalange, une communauté coopérative d'environ 1 620 personnes vivant et travaillant ensemble dans un grand bâtiment appelé phalanstère. Ces communautés agricoles et industrielles autonomes logeraient leurs résidents dans de vastes immeubles d'appartements coopératifs où travail, richesse et rôles seraient constamment répartis. Dans ses phalanstères, la richesse produite par la communauté serait distribuée entre le capital, le travail et le talent selon des proportions qu'il définissait. La propriété privée ne serait pas abolie, mais subordonnée aux objectifs collectifs. Fourier considérait le commerce, qu'il associait aux Juifs, comme la « source de tous les maux » et préconisait que les Juifs soient contraints d'effectuer des travaux agricoles dans les phalanstères.

Son concept de « travail attractif » suggérait que le travail pouvait devenir agréable s'il correspondait aux passions naturelles des individus. Les tâches seraient fréquemment renouvelées et chacun se verrait confier des rôles qu'il appréciait naturellement. Karl Marx et Friedrich Engels ont par la suite considéré ce concept comme un précurseur de leur théorie du travail aliéné.

Fourier a élaboré une théorie complexe des passions, répertoriant douze passions humaines fondamentales qui ont permis de définir 810 types de personnalité distincts. Ses phalansteries seraient organisées selon ces classifications de personnalité afin d'optimiser l'harmonie et la productivité.

Ses idées ont inspiré des expériences concrètes. Brook Farm dans le Massachusetts, la Phalange nord-américaine dans le New Jersey, La Réunion au Texas et la Familistère de Guise en France s'inspiraient toutes directement des principes fouriéristes. Derrière ces expériences utopiques se cachait une critique philosophique radicale de la civilisation moderne. Fourier rejetait l'individualisme compétitif engendré par la Révolution française et l'avènement du capitalisme. Il était convaincu que la civilisation elle-même était corrompue et que l'humanité avait besoin d'une refonte complète.

Au-delà de ses théories sociales, Fourier défendait des idées qui, de nos jours, susciteraient l'indignation de nombreux militants de gauche. Notamment, il exprimait du racisme envers les cultures non européennes et nourrissait des convictions antisémites qui, loin d'être anecdotiques, étaient au cœur de sa vision économique du monde.

L’ Encyclopédie Judaica résume ainsi sa position : « Son rêve d’un monde meilleur s’accompagnait d’une phobie des étrangers, et surtout des Juifs. Pour lui, le commerce était “la source de tous les maux” et les Juifs “l’incarnation du commerce”. » Dans ses premiers écrits, note l’ Encyclopédie Judaica, Fourier « portait toutes les accusations possibles contre les Juifs », déclarant dans sa Théorie des quatre mouvements de 1808 qu’il n’y avait jamais eu de nation plus méprisable que les Hébreux.

Les historiens qualifient son antisémitisme d'économique et religieux, par opposition à l'antisémitisme racial apparu plus tard au XIXe siècle. Edmund Silberner et Jonathan Beecher le considèrent comme l'un des initiateurs d'un antisémitisme spécifiquement socialiste, où l'hostilité envers les Juifs s'exprimait en termes commerciaux et moraux plutôt que biologiques.

Parce que Fourier assimilait le commerce à la corruption et présentait les Juifs comme le visage humain du commerce, toute sa critique du capitalisme reposait sur des observations antisémites – ce que ses détracteurs ont qualifié plus tard de « socialisme des imbéciles ». Les écrits de Fourier témoignant de son antisémitisme sont nombreux et bien documentés. S'appuyant sur l' article fondateur de l'économiste Edmund Silberner , « Charles Fourier on the Jewish Question », paru en 1946 dans Jewish Social Studies – étude universitaire de référence sur les écrits antisémites de Fourier –, ce dernier n'hésitait pas à employer des termes acerbes à l'égard du judaïsme européen.

Dans son ouvrage de 1808, Théorie des quatre mouvements, Fourier affirmait qu'il n'y avait jamais eu de nation plus méprisable que les Hébreux. Il identifiait le commerce comme « la source de tous les maux » et les Juifs comme « l'incarnation du commerce ». L'Encyclopaedia Judaica résume ainsi sa position : « Dans ses premiers écrits, Fourier a proféré toutes les accusations possibles contre les Juifs. Il estimait que leurs activités économiques étaient parasitaires et rapaces. » La Cambridge Core International Review of Social History confirme qu'il s'en prenait aux Juifs comme étant « l'incarnation du commerce : parasitaires, trompeurs, traîtres et improductifs ».

L' Encyclopaedia Judaica note également que Fourier estimait que l'émancipation des esclaves et des Juifs avait été « effectuée trop brutalement ». L'antisémitisme de Fourier fut repris et amplifié par ses disciples, notamment par Alphonse Toussenel, dont l'ouvrage de 1845, Les Juifs, rois de l'époque, fit de l'antisémitisme économique de son maître l'une des œuvres antisémites les plus marquantes du XIXe siècle.

En raison des nombreuses critiques formulées par le penseur français à l'encontre du judaïsme européen, Silberner qualifie Fourier de « père du socialisme antisémite » dans son ouvrage de 1962, Sozialisten zur Judenfrage. Il conclut que la plupart des socialistes éminents du XIXe siècle, à l'exception des saint-simonistes, considéraient les Juifs comme l'incarnation du parasitisme social.

La Cambridge Core International Review of Social History confirme cette tendance au sein du milieu socialiste français : « Charles Fourier voyait les Juifs comme l’incarnation du commerce : parasites, trompeurs, traîtres et improductifs. » L’article le place aux côtés de Pierre-Joseph Proudhon et Toussenel parmi les figures fondatrices d’une tradition antisémite de gauche.


Source : The Occidental Observer (extraits)


mercredi 27 mai 2026

LE DUEL DES EMPIRES




Finalement, Trump ne nous aura pas déçus : comme ses prédécesseurs à la Maison-Blanche, il s'est proclamé le héraut de la liberté, il a distribué les châtiments et les récompenses, et il veut faire croire qu’il sauve le monde à chaque déploiement d'une puissance matérielle aussi impressionnante qu'inefficace. C'est un invariant historique : armé de la bonne conscience indécrottable des “born again”, l’empire projette sur le monde son manichéisme dévastateur. Les yeux ouverts, il rêve d’un partage définitif entre les bons et les méchants, pilier inébranlable d’un ethnocentrisme sans complexe. Le droit est forcément de son côté, puisqu’il incarne les valeurs cardinales de la "démocratie" et des "droits de l’homme". Aucun scrupule ne devant inhiber sa frénésie salvatrice, la civilisation au singulier dont il se dit l’incarnation s’attribue la prérogative expresse de réduire la barbarie par tous les moyens. L’impérialisme est un tribunal à vocation universelle qui inflige les punitions à qui bon lui semble.

Depuis leur fondation, les États-Unis se proclament une "nation exceptionnelle". Bush ou Obama, Biden ou Trump, rien n’y fait. Enfoui dans l’inconscient collectif, ce postulat identitaire traverse l’histoire. Comme un témoin qu’on se passe furtivement d’un président à l’autre, il demeure intact, immaculé comme les Tables de la Loi. Car il est bel et bien de l’ordre de la structure, non de la conjoncture. La singularité des États-Unis, c’est qu’ils se croient dépositaires à vie d’un "imperium" planétaire. C’est qu’ils se projettent au-delà des mers, au nom d’une vocation civilisatrice qui révèle surtout la haute idée qu’ils se font d’eux-mêmes. Rien n’est plus hostile à la laïcité bien comprise que l’idéologie dominante des États-Unis d’Amérique.

La nation d’exception drape son appétit de puissance dans les plis de la "liberté", de la "démocratie" et des "droits de l’homme", comme si ces entités abstraites figuraient des divinités qu’elle avait pour mission de servir en pourfendant les méchants. Puisqu’elle est l’incarnation du Bien, le monde n’est-il pas à sa disposition, objet passif de ses élans salvateurs ? Dispensatrice d’une justice immanente taillée à sa mesure, la nation au "destin manifeste" ne fixe aucune limite à son aura bienfaisante, car elle y voit la conséquence légitime de sa supériorité morale. Sa proximité avec Dieu sanctifiant sa puissance terrestre, elle pourchasse sans répit les forces maléfiques pour les immoler en expiation de leurs crimes.

La conviction de l’élection divine, l’identification au Nouvel Israël et le mythe indécrottable de la "destinée manifeste" déclinent, sur tous les tons, la prétention ahurissante de cette oligarchie capitaliste à se soumettre la planète. Se considérant comme le sel de la terre, les puritains avaient déjà donné le signal de la conquête des "terres vierges", c’est-à-dire du massacre à grande échelle des Peaux-Rouges assimilés aux Cananéens et aux Amalécites. Si l’on a exterminé les populations indigènes, c’est parce qu’il fallait que l’homme nouveau se trouve seul face à une nature vierge dont la possession était voulue par Dieu. Il y avait 9 millions d’Amérindiens en Amérique du Nord en 1800. Un siècle plus tard, ils n’étaient plus que 300 000. Comme dirait Alexis de Tocqueville, "La démocratie en Amérique" est passée par là, avec ses couvertures empoisonnées et ses mitrailleuses Gatling. Mais ces massacres ne sont pas un tribut payé à l’absurdité des choses humaines : ils sont dans l’ordre des chose, ils correspondent au dessein divin.

Le fléau du Bien

Une auto-désignation comme incarnation du Bien qui a contribué à accréditer l’idée, à la fin du XXe siècle, que l’histoire trouvait sa fin avec l’effondrement de l’Union soviétique. Le triomphe des États-Unis réalisait ainsi la forme la plus aboutie de la démocratie libérale, et Francis Fukuyama pouvait prononcer la "fin de l’Histoire" jadis prophétisée par Hegel. Dans une majestueuse apothéose, la victoire des États-Unis donnait corps au sublime idéal de l’économie de marché. Avec le triomphe de la démocratie libérale, la république universelle, enfin, se profilait à l’horizon. Ce paradis démocratique, dispensateur de ses bienfaits à la planète entière, seule "l’Amérique" pouvait l’incarner. Ses exploits accomplissaient le dessein divin, et la providence conduisit alors au triomphe du Bien sous le regard ébloui des peuples reconnaissants. "Lumière des nations", l’Amérique les guidait avec fermeté vers la Terre promise d’un monde réconcilié.

Frappante, chez les Américains, est la façon dont leur bonne conscience coïncide avec le délabrement de leur pays. Le PIB par habitant est colossal, mais 20% de la population croupit dans la pauvreté. Les équipements sont vétustes, les inégalités criantes, le système scolaire déclinant. La violence règne, et les détenus américains représentent 25% des prisonniers de la planète. Plus de 30% de la population est frappée par l’obésité, et la crise sanitaire y a fait des ravages. L’espérance de vie moyenne aux États-Unis est passée derrière celle des Chinois. Mais ces péripéties sont de mesure nulle devant l’essentiel, et le réel a l’obligeance de se faire discret. Moralement parfaite, une "Amérique" imaginaire se présente comme un système achevé, effaçant toute trace de contradiction et envisageant l’avenir avec confiance. C’est étrange, mais même pour évoquer les catastrophes dont ils sont responsables, les dirigeants de ce pays ont toujours le sourire.

La nation exceptionnelle exerce ses effets bienfaisants quoiqu’il advienne. Parce que l’Amérique est vouée par décret divin à devenir l’empire des temps derniers, son futur et son présent sont déjà compris dans son origine. Investie d’une mission planétaire, elle accueille sa "destinée manifeste" en un geste salvateur qui défie l’espace et le temps. C’est pourquoi une narration édifiante ne cesse d’exalter son génie. Réécrivant sa propre histoire à la façon d’une histoire sainte, l’Amérique percute le droit international avec le droit divin. Ce n'est pas un hasard si on y a longtemps adoré l'entité génocidaire qui survit entre la mer et le Jourdain en bombardant tout ce qui bouge : le nationalisme américain n’est pas un nationalisme ordinaire. C’est un suprémacisme ordonné à la surnature : il traduit l’orgueil d’une puissance qui postule sa coïncidence avec l’ordre voulu par le Créateur. Des Pères fondateurs quittant l’Europe pour fonder une société vertueuse aux victoires héroïques remportées sur les forces du mal, l’histoire américaine est plus qu’une histoire : c’est la parousie du Bien.

Avec Trump comme avec ses prédécesseurs, la guerre menée au nom du Bien introduit la violence chez les autres comme on y exporte des marchandises. Forme paroxystique du rapport Nord-Sud, métaphore sanglante du développement inégal, cette guerre frappe au dehors, jamais au-dedans du "monde civilisé". Reproduisant la dualité du monde, elle épouse la fracture planétaire. Guerre des riches contre les pauvres, elle est à l’image de ces innombrables chapelets de bombes largués sur les peuples du Sud. Son symbole, c’est le B 52, le napalm, le chasseur F-35, le missile Tomahawk, le drone Predator, les porte-avions de Trump, toute cette machinerie sophistiquée de la mort administrée à distance, sans risque, sans faux frais pour les exécutants de la punition venue du ciel. C’est aussi la guerre par procuration, l’embargo, le blocus, la guerre économique, la déstabilisation insidieuse, l’action clandestine, les coups d’État fomentés par la CIA, la manipulation de la terreur, les "Freedom Fighters" du jihad global, toutes ces guerres du "monde libre" dont les démocraties sont friandes, sous la conduite d’un empire qui se prend pour la puissance vengeresse.

Un empire sans impérialisme

Aujourd'hui, face à l'empire prédateur, l'Iran se défend avec héroïsme, la Russie tient tête, les nations souveraines résistent, les peuples agressés préparent leur revanche, tandis que l'Europe, elle, se couche. Reste la Chine, cette immense nation pacifique, férue de partenariat gagnant-gagnant et adepte du multilatéralisme. Donald Trump vient de la rencontrer, pour la deuxième fois en dix ans, avec l'intention manifeste de sauver les meubles après le fiasco iranien. La Chine l'a accueilli poliment : sans illusions sur sa capacité à faire amende honorable, et sans rien céder sur ses propres intérêts nationaux.

Mais cette Chine qui est aux antipodes d'une Amérique guerrière, cette puissance obstinée à promouvoir la paix et la coopération, la connaît-on seulement ? Selon les médias occidentaux, elle serait assoiffée de richesses, décidée à jeter ses tentacules sur la planète. Affichant un pacifisme de façade, elle serait d’une brutalité sourde qu’on soupçonne, prête à exploser, derrière les faux-semblants d’un discours lénifiant. Ce "nouvel empire" réclamerait sa part d’hégémonie planétaire, il revendiquerait à tout prix la première place sur le podium. Pire : il voudrait nous imposer son modèle, promouvoir à tout prix ses valeurs, s’ériger en exemple destiné à l’imitation des nations.

Or cette vision d’une Chine conquérante et prosélyte est d’autant plus surréaliste que les Chinois font exactement le contraire. Persuadés que leur système est unique, ils ne cherchent à convertir personne. Qu’ils exportent des marchandises ou construisent des infrastructures, ils défendent évidemment leurs intérêts. Mais leur ambition n’est pas de repeindre le monde aux couleurs de la Chine. A choisir, ils préféreraient sans doute qu’on ne les imite pas, car chaque peuple doit trouver sa voie par lui-même, quitte à commettre ces erreurs de parcours sans lesquelles aucune réussite n’est méritoire. La pensée chinoise est empirique et pragmatique : elle affronte les faits, elle en subit les corrections successives et poursuit son avancée tant bien que mal. Réticente aux idées abstraites, elle admet volontiers qu’il n’y a pas de recette toute faite. C’est pourquoi il faut renoncer à l’idée que les Chinois cherchent à diffuser leur modèle et cesser de prêter à ce grand pays des rêves de conquête.

Avec les "guerres de l’opium" déclenchées en 1839, Britanniques et Français ont envahi le "pays du milieu" pour le contraindre à signer des traités infamants et accepter l’importation massive de cette drogue aux effets délétères. En 1860, un corps expéditionnaire réunissant les forces des deux nations fit irruption dans Pékin et mit à sac le splendide Palais d’été des empereurs Qing. Indigné, Victor Hugo condamna ce forfait en écrivant ces lignes amères : "Nous Européens, nous sommes les civilisés, les Chinois sont les barbares. Voilà ce que la civilisation a fait à la barbarie. Devant l’histoire, l’un des deux bandits s’appellera la France, l’autre s’appellera l’Angleterre. L’Empire français a empoché la moitié de cette victoire, et il étale aujourd’hui, avec une sorte de naïveté de propriétaire, le splendide bric-à-brac du Palais d’été. J’espère qu’un jour viendra où la France, délivrée et nettoyée, renverra ce butin à la Chine spoliée".

Cette humiliation, la Chine de Xi Jinping entend l’effacer en retrouvant la place légitime qui est la sienne dans le concert des nations : c'est "le grand renouveau de la nation chinoise". Ce qu’elle veut, c’est tourner définitivement la page de cette ère chaotique. Nul besoin, pour y parvenir, d’imposer quoi que ce soit à qui ce soit. Modèle sans imitation possible, empire sans impérialisme, la Chine est par excellence une puissance pacifique. Mais elle ne l’est pas seulement par choix politique, ses dirigeants ayant fait le choix du développement et proscrit l’aventure extérieure. Elle l’est aussi pour une raison plus profonde. C’est que la centralité imaginaire de l’empire lui a forgé un destin, le vouant à s’occuper d’abord de ses sujets et de leur bien-être avant de s’intéresser au reste du monde. Pays du milieu, la Chine reçoit en priorité l’influence bénéfique du ciel, qui est rond, tandis que la terre est carrée. Elle est située au centre du monde par un décret intemporel qui lui ôte l’envie d’en conquérir les marges. Cette périphérie du monde habité, en effet, ne sera jamais aussi intéressante que le cœur même d’un empire dont la gestion est déjà une lourde tâche.

Prêter des ambitions conquérantes à la Chine, par conséquent, est aussi absurde que lui reprocher de vouloir exporter son modèle, puisque ce dernier a pour vocation de rester unique. Si la Chine est pacifique, c’est donc en vertu d’un statut cosmologique dont le privilège s’accompagne d’une promesse d’innocuité à l’égard des nations lointaines. Clef de voûte du monde habité, l’empire du milieu se condamnerait à la décomposition s’il se dispersait aux marges, il se dissoudrait dans l’informe s’il renonçait par ambition aux dividendes de cette centralité. Or cette représentation imaginaire ne concerne pas seulement le monde des idées. Transposée dans le monde réel, elle détermine un habitus que les donneurs de leçons occidentaux devraient méditer : un grand pays qui n’a fait aucune guerre depuis quarante sept ans, en effet, mérite tout de même quelque considération.

En Occident, on aimait dire (il n'y a pas si longtemps) que la Chine était un pays pauvre, avec ses centaines de millions de travailleurs sous-payés. Mais la réalité chinoise s'est transformée plus vite que les représentations des experts occidentaux, car les luttes des salariés de l’industrie – dans un pays qui connaît des conflits sociaux réglés par la négociation, comme ailleurs – ont abouti à une hausse conséquente des salaires, au point d’inquiéter les investisseurs étrangers. La Chine a adopté un modèle de développement qui a fait ses preuves et qu’elle ne cherche à imposer à personne. Ce grand pays souverain est attaché à la loi internationale. Il privilégie la coopération gagnant-gagnant et ne se lie les mains par aucune alliance militaire. Il n’agresse aucun État, ne finance aucune organisation subversive chez les autres, ne leur inflige aucune mesure unilatérale et ne se mêle pas de leurs affaires intérieures. Le contraste est saisissant avec l’attitude des États-Unis et de leurs alliés européens, qui n’ont aucun scrupule à intervenir à l'étranger de façon unilatérale, sous de faux prétextes et en violation flagrante de la loi internationale.

Un universalisme inclusif

Si toutes les grandes puissances se comportaient comme la Chine, le monde serait plus sûr et moins belliqueux. Il serait beaucoup moins assujetti aux intérêts des multinationales de l’armement. Aux États-Unis, l’industrie de la défense fait partie de cet "État profond" qui contrôle le gouvernement. En Chine, elle est dirigée par des fonctionnaires qui appliquent sa politique. Cette caractéristique du système chinois conditionne son rapport au monde. Les Chinois n’ont qu’une base militaire à l’étranger quand les USA en ont 800, et leur budget militaire par habitant représente 8% du budget américain. L’universalisme dont se réclame le monde occidental colle étroitement à ses intérêts : c’est un universel dévoyé en particulier. L’universalisme chinois, au contraire, repose sur l’idée que la coexistence des différences est dans l’ordre des choses. Il est inclusif, et non exclusif. Tandis que les États-Unis se cramponnent désespérément à leur hégémonie finissante, les Chinois savent qu’ils sont la puissance montante et qu’il ne sert à rien de précipiter les événements. Le pacifisme de la Chine est l’envers de sa réussite économique, quand le bellicisme des USA est le reflet de leur déclin.

En Occident, lorsqu’elle réussit, la Chine fait peur. Lorsqu’elle manifeste des signes d’essoufflement, elle fait peur aussi. On lui reproche d’utiliser son secteur public pour gagner des parts de marché, tout en brandissant comme les Saintes Écritures une idéologie libérale qui prétend que le secteur public est inefficace. En attendant, les Chinois continuent de penser, avec Deng Xiaoping, que "peu importe que le chat soit noir ou blanc pourvu qu’il attrape les souris". En Chine, l’État contrôle les industries-clé : charbon, acier, pétrole, nucléaire, armement, transports. Ce ne sont pas les récriminations occidentales qui vont inciter ce pays souverain à modifier sa politique. Il a payé assez cher la construction de son modèle de développement et il n’y renoncera pas pour faire plaisir aux puissances étrangères. La Chine est entrée toutes voiles dehors dans les grands vents de la mondialisation, mais elle n’a pas l’intention de lâcher le gouvernail parce que les Occidentaux ne savent plus le tenir. Contrairement à nous, les Chinois s’inscrivent dans le temps long. Tandis que nous subissons la dictature du court terme, ils regardent loin devant.

L’encadrement social nécessaire à la mobilisation de tous, aux yeux des Chinois, participe d’un cercle vertueux. Les Occidentaux ne voient aucune contradiction entre la prétention des démocraties à incarner les droits de l’homme et leur propension à faire la guerre à des peuples qui ne leur ont rien fait. Pour les Chinois, la seule façon de prendre au sérieux les droits de l’homme, c’est de développer son pays, tout en laissant les autres suivre leur propre voie. C’est l’amélioration des conditions d’existence de la population à domicile, et la non-intervention dans les affaires des autres nations. De même, nos médias trouvent abominable l’absence de liberté d’expression en Chine, mais en France dix milliardaires possèdent la presse et en dictent la ligne éditoriale. La dictature du parti les offusque, mais celle du capital leur convient. Manifestement, le système chinois est moins hypocrite : il repose sur une philosophie qui affirme explicitement la primauté de l’intérêt général et la nécessité d’une discipline collective.

Indéchiffrables tant qu’on applique les catégories occidentales, les réalités chinoises, pour être comprises, nécessitent une mise en perspective historique. Sur le drapeau de la République populaire de Chine, la grosse étoile représente le parti communiste chinois, investi depuis 1949 d’un rôle dirigeant qui n’est pas négociable. Les quatre petites étoiles figurent les classes sociales qui participent au développement du pays : la classe ouvrière, la paysannerie, la petite bourgeoisie et la bourgeoisie nationale. En construisant une économie mixte, les réformes engagées ont ainsi renoué avec le pacte fondateur de la Chine populaire. Le système est assuré de sa solidité tant qu’il garantit le progrès collectif. C’est pourquoi le pilotage de l’économie chinoise est confié à la main de fer d’un État souverain, et non à la main invisible du marché. Une dose de capitalisme a été injectée dans l’économie parce qu’il fallait attirer capitaux et technologies. Mais l’élite dirigeante du pays est patriote. Formée à l’éthique socialiste et confucéenne, elle dirige un État qui n’est légitime que parce qu’il garantit le bien-être du peuple chinois.


La réussite chinoise

Cette réussite, le pays la doit d’abord à sa structure politique. Selon la Constitution de 1982, la Chine est "un État socialiste de dictature démocratique du peuple". Le rôle moteur du Parti-État lui fournit son ossature politique et l’élection d’assemblées à tous les niveaux garantit son ancrage populaire. Cette double légitimité résulte des circonstances exceptionnelles qui ont vu la naissance de la République populaire de Chine. Il est admis depuis 1949 que le parti communiste est l’organe dirigeant de la société et qu’il en fixe les orientations essentielles. Fidèle au centralisme démocratique, le parti accepte le débat interne mais ne veut pas de concurrent externe. Les Chinois ont inventé une formule originale que les catégories en usage en Occident peinent à décrire. Ce n’est pas une dictature totalitaire, mais un système socialiste dont la légitimité repose sur l’amélioration des conditions d’existence du peuple chinois. Et le parti communiste sait que toute déviation hors de la ligne du mieux-être collectif provoquerait sa chute.

En Occident, la vision de la Chine est obscurcie par les idées reçues. On s’est imaginé que l’ouverture aux échanges internationaux avait sonné le glas du "socialisme à la chinoise". Pour les Chinois, cette ouverture est la condition du développement des forces productives, et non le prélude à un changement systémique. Les réformes économiques pilotées par l'État socialiste ont permis d'éradiquer la grande pauvreté et d'élever le niveau de développement du pays à des hauteurs inégalées. Au lendemain de l’effondrement de l’Union soviétique, la démocratie occidentale projetait sa lumière salvatrice sur la planète ébahie. Débarrassé du "communisme", le libéralisme devait répandre ses bienfaits, réalisant l’unification du monde sous les auspices du modèle américain.

Espoir déçu. Car à la place du libéralisme triomphant, c’est le nouvel empire confucéen à direction communiste qui dame le pion à l’Occident libéral et capitaliste. En devenant la première puissance économique (en PPA), la Chine populaire renvoie à la deuxième place une Amérique finissante, minée par la désindustrialisation, le surendettement, le délabrement social et le fiasco de ses aventures militaires. Le duel des empires, en réalité, se joue sur le terrain des conceptions du monde. C'est un jeu de go anthropologique dont on connaît déjà le résultat, et la politique fanfaronnante de Donald Trump en est le signe avant-coureur. Une chose est certaine : il a beau afficher son plus beau sourire, le président des Etats-Unis est reparti de Pékin avec la même impuissance à enrayer le cours de l'histoire qu'en arrivant.

BRUNO GUIGUE