Dès les années 1950, Jacques Ellul analysait la Technique comme un système autonome, soustrait à toute délibération démocratique et imposant sa logique propre aux sociétés humaines. À l’heure de la domination des algorithmes, des IA et du transhumanisme, sa pensée est plus actuelle que jamais.
« Je m’étais posé la question suivante : “Si Marx vivait en 1940, quel serait pour lui l’élément fondamental de la société, celui sur lequel il centrerait sa réflexion ?” Au XIXe siècle, où l’économie était décisive, la formation du capitalisme était cet élément le plus significatif. De nos jours, ce n’est plus l’économie mais la technique. » - Jacques Ellul, Madeleine Garrigou-Lagrange, À temps et à contre- temps, entretiens, 1981
Jacques Ellul naît dans une famille atypique. Son père est employé de commerce d’origine serbo-italienne et de convictions voltairiennes, sa mère est protestante non pratiquante d’ascendance portugaise. Il connaît la pauvreté durant la Grande Dépression (1929-1939), une période qui marque le jeune homme. Il découvre Marx à dix-neuf ans. Cette lecture, confiera-t-il, « a véritablement changé toute ma vision du monde » (À temps et à contre-temps, entretiens, 1981). La même année, il se convertit au protestantisme. Ces deux événements fondateurs, Marx et la foi, structureront toute son œuvre en une dialectique permanente.
En 1935, avec son ami Bernard Charbonneau, il rédige les Directives pour un manifeste personnaliste, texte visionnaire qui pose dès cette époque le diagnostic central de toute son œuvre. La thèse 21 du manifeste est sans appel : « la technique domine l’homme et toutes les réactions de l’homme. Contre elle, la politique est impuissante : l’homme ne peut gouverner parce qu’il est soumis à des forces irréelles bien que matérielles ». Près de quarante ans avant les travaux du Club de Rome, les deux amis gascons proposaient déjà une limitation volontaire de la croissance.
Le Club de Rome : une alerte mondiale venue du MIT
En avril 1968, un groupe d’industriels, de scientifiques et de hauts fonctionnaires se réunit à Rome à l’initiative d’Aurelio Peccei, ancien cadre de Fiat et d’Olivetti, et d’Alexander King, directeur scientifique de l’OCDE. Le « Club de Rome » est né. Il commande aussitôt une étude au prestigieux Massachusetts Institute of Technology (MIT).
Le rapport paraît en 1972 sous le titre The Limits to Growth (traduit en français, avec un point d’interrogation qui n’existe pas dans l’original, par Halte à la croissance ?).
Rédigé par Donella et Dennis Meadows avec Jorgen Randers et William Behrens, il s’appuie sur un modèle informatique de simulation (World3) pour démontrer qu’une croissance exponentielle dans un monde aux ressources finies conduit inévitablement à l’effondrement.
L’ironie de l’histoire veut que deux jeunes Bordelais inconnus aient posé le même diagnostic trente-sept ans plus tôt, dans un bulletin de province diffusé à quelques dizaines d’exemplaires. Sans ordinateur, sans financement ni label MIT, Ellul et Charbonneau avaient écrit en 1935 : « la synthèse entre un progrès indéfini de la liberté et une croissance sans fin du confort est une utopie. » Leur appel à une « cité ascétique » et à une « limitation volontaire de la croissance » n’a jamais atteint le grand public. Comme le note Patrick Troude-Chastenet, « ce souci de limitation volontaire de la croissance anticipe de trente-cinq ans au minimum le fameux rapport Meadows » (« Les racines écologistes l’émergence de la pensée d’Ellul », site de l’Association Internationale Jacques Ellul).
Le Club de Rome existe toujours. En 2012, une actualisation du rapport confirmait que le monde avait suivi le scénario « business as usual », celui qui mène à l’effondrement. En 2022, pour le cinquantenaire, Dennis Meadows déclarait : « Il y aura plus de changements - sociaux, économiques et politiques - dans les vingt ans à venir que durant le siècle passé ».
Agrégé de droit en 1943, résistant actif (« il renseigne le maquis, cache des prisonniers évadés ou des amis juifs, leur procure de faux papiers et les aide à passer en zone libre », Association internationale Jacques Ellul), professeur à l’Institut d’études politiques de Bordeaux de 1947 à 1980, Ellul mène une double carrière de juriste et de théologien. Cette dualité irrite ses pairs universitaires, qui peinent à le classer. Elle lui permet pourtant de penser globalement là où d’autres se spécialisent, et de pousser sa critique jusqu’à ses extrêmes conséquences : d’un milieu technique qui s’interpose entre l’homme et la nature, devenant notre nouvel environnement.
« Ces deux versants de l’œuvre d’Ellul, sociologique et théologique, s’articulent très étroitement, de manière dialectique. C’est parce qu’Ellul a le souci du fait, des chiffres et de la réalité concrète, en tant que juriste et sociologue, que sa théologie est incarnée, en prise avec les réalités de notre temps. Inversement, c’est parce qu’Ellul est chrétien et théologien, parce qu’il a une espérance, qu’il a pu mener ses études critiques sur la société moderne jusqu’à leurs extrêmes conséquences sans, comme il le dit lui-même, arrêter ses recherches ou se suicider. » - Frédéric Rognon, « Jacques Ellul voit dans la Bible un message anarchiste », Philitt, 2019
La Technique comme système autonome
« La technique est précisément un moyen qui doit atteindre mathématiquement son résultat, elle a pour objet d’éliminer toute la variabilité, l’élasticité humaines. […] Il ne faut pas que l’homme ait quoi que ce soit de décisif à faire au cours des opérations, car c’est de lui que vient l’erreur. » - Jacques Ellul, La Technique ou l’Enjeu du siècle, 1954
De l’outil à la Technique : un renversement historique
La machine n’est que « la forme la plus spectaculaire et grossière » d’un phénomène bien plus vaste. Car ce qui caractérise la Technique moderne, ce n’est pas l’outil ou la machine en tant que tels (l’homme a toujours eu des outils et l’outil traditionnel prolongeait la main sans transformer le monde), c’est l’extension du critère d’efficacité à tous les domaines de l’existence : organisation du travail, gestion des populations, éducation, loisirs, relations humaines.
La Technique moderne opère donc un véritable renversement historique. Elle n’est plus un instrument docile mais « a maintenant pris une autonomie à peu près complète à l’égard de l’homme et même à l’égard de la machine ; obéissant à ses propres lois, elle est devenue le principe d’organisation de toutes nos sociétés » (La Technique ou l’Enjeu du siècle). La technique, qui fut longtemps subordonnée aux fins que lui assignaient les sociétés humaines, se développe désormais selon sa propre logique, indépendamment des volontés individuelles ou collectives.
Dans Le Système technicien, Ellul précise encore sa pensée et théorise que nous sommes passés d’un ensemble de techniques séparées à un véritable système, c’est-à-dire « un ensemble d’éléments en relation les uns avec les autres de telle façon que toute évolution de l’un provoque une évolution de l’ensemble ».
« C’est l’ordinateur qui permet au système technicien de s’instituer définitivement en système. » - Jacques Ellul, Le Système technicien, 1977
L’informatique joue ici un rôle décisif ; elle devient la « technique des techniques », celle qui permet d’unifier tous les sous-systèmes techniques en un tout cohérent et autorégulé : les réseaux téléphoniques, aériens, de production et de distribution d’énergie, les réseaux bancaires... Avant elle, ces sous-systèmes coexistaient sans vraiment communiquer. L’informatique les fait système. Ce que nous appelons aujourd’hui « technologie » (terme qu’Ellul jugeait impropre) n’est que l’expression visible de ce système englobant. Ainsi, aujourd’hui, une pénurie de semi-conducteurs taïwanais paralyse simultanément l’industrie automobile allemande, les hôpitaux américains et les consoles de jeux japonaises. Une panne de serveurs Amazon bloque des milliers de sites, d’applications, de services publics. Le système ne connaît plus de frontières entre ses éléments : tout se tient, et tout peut s’effondrer ensemble.
Les huit caractères du phénomène technique
Dans Introduction à Jacques Ellul (2019) Patrick Chastenet, spécialiste d’Ellul, identifie huit caractéristiques du « phénomène technique ».
- La rationalité : le mécanisé, le standardisé, le normé remplacent l’irrationnel, le spontané et le personnel.
- L’artificialité : la technique s’oppose au milieu naturel qu’elle subordonne puis détruit sans lui permettre de se reconstituer.
- L’automatisme : le choix se fait a priori sur le seul critère de la plus grande efficacité, sans autre type de considérations. Dans tous les domaines, le choix authentique n’existe plus car la technique absorbe et convertit le non-technique.
- L’auto-accroissement : chaque invention en amène une autre qui rend encore un peu plus irréversible le processus de technicisation. C’est une progression géométrique car chaque découverte a des répercussions dans son propre domaine mais aussi dans les autres branches.
- L’unicité de la technique, qui interdit le tri entre les « bonnes » et les « mauvaises » techniques. C’est une illusion de croire en la possibilité de supprimer les aspects négatifs d’une technique tout en la conservant (raison pour laquelle Ellul contestait l’antienne « ce n’est pas la technique qui est mauvaise, c’est l’usage que l’homme en fait »).
- L’enchaînement des techniques : les techniques s’appellent les unes les autres ; les précédentes rendent nécessaires les suivantes (l’industrialisation provoque l’exode rural, qui provoque la concentration urbaine, qui nécessite des techniques de distraction comme le cinéma, etc.).
- L’universalisme : le phénomène technique s’étend à la fois à toute la surface du globe et à tous les domaines de la vie sociale.
- L’autonomie : la technique est indépendante de la morale. Si une technique est efficace, elle sera nécessairement utilisée un jour ou l’autre.
De cette autonomie découle une impasse : les sociétés humaines ne parviennent pas à corriger les dysfonctionnements du système technique parce que les seuls instruments de correction dont elles disposent sont eux-mêmes techniques. C’est ce qu’Ellul appelle l’« absence de feed-back ». L’étude d’impact environnemental en offre un exemple frappant : procédure censée limiter les dégâts écologiques des grands projets, elle finit presque toujours par légitimer ce qu’elle devait évaluer, parce qu’elle est elle-même conçue selon les critères d’efficacité du système (délais, coûts, expertise quantifiable) et ne pose jamais la question « faut-il faire ce projet ? », mais seulement « comment le faire avec le moins de dégâts mesurables ? ». De même pour les algorithmes de modération des réseaux sociaux (outils techniques censés corriger les effets délétères des plateformes ; haine, désinformation) : ils ne posent jamais la question « faut-il garder ces plateformes ? », mais seulement « comment supprimer le plus de contenus problématiques, le plus vite possible ? », créant au passage de nouveaux dysfonctionnements (censure arbitraire, contournements) qui appelleront à leur tour de nouvelles solutions techniques.
En somme, on ne corrige pas la Technique avec des outils qui lui obéissent.
C’est pourquoi, note Ellul, « l’autonomie de la technique produit ainsi l’amoralisation de l’homme » (Le Système technicien, 1977) : non pas que les hommes deviennent immoraux, mais que les questions morales sont progressivement expulsées du champ des décisions effectives.
La loi de Gabor : l’inexorable réalisation du possible
Le philosophe Hans Jonas, dans Le Principe responsabilité (1979), reprend cette idée avec force : « Il n’y a plus de distinction entre posséder un pouvoir d’agir et l’exercer ». Aristote écrivait que « cet architecte n’est construisant qu’autant qu’il construit cette maison » (Métaphysique, IVe siècle av. J.-C) : l’architecte peut savoir bâtir sans bâtir, la compétence n’oblige pas à l’exercice. Dans le système technicien, cette distinction s’effondre. Ce qui peut être fait sera fait. La possibilité technique vaut, en définitive, réalisation. L’arsenal nucléaire, le clonage, la manipulation génétique, et aujourd’hui l’intelligence artificielle sont autant d’illustrations de cette loi implacable.
La loi de Gabor à l’œuvre
La bombe atomique
Le 16 juillet 1945, dans le désert du Nouveau-Mexique, l’explosion de Trinity inaugurait l’ère nucléaire. Trois semaines plus tard, Hiroshima était rayée de la carte, puis Nagasaki. Entre-temps, des scientifiques du projet Manhattan avaient adressé une pétition au président Truman pour empêcher l’usage de la bombe sur des populations civiles. Léo Szilard, l’un des physiciens à l’origine du projet, avait recueilli soixante-dix signatures. La pétition n’est jamais parvenue au président (bloquée dans les circuits administratifs, elle a été classée « secret défense » pendant des décennies). Robert Oppenheimer, le directeur scientifique du projet, confia plus tard avoir pensé à ce vers de la Bhagavad-Gita au moment de l’explosion : « Je suis devenu la Mort, le destructeur des mondes ». Mais les scrupules n’ont rien empêché. La bombe existait et elle a été utilisée.
Le clonage
La brebis Dolly a vu le jour le 5 juillet 1996 à l’Institut Roslin, en Écosse. Premier mammifère cloné à partir d’une cellule adulte, elle est devenue instantanément le symbole d’une frontière franchie. Les comités d’éthique du monde entier s’étaient alarmés, les religions avaient condamné, les législateurs avaient légiféré dans l’urgence. Mais la technique était désormais disponible, accessible à quiconque dispose d’un laboratoire suffisamment équipé. Vingt-deux ans plus tard, en novembre 2018, le chercheur chinois He Jiankui annonce la naissance de Lulu et Nana, deux jumelles dont il a modifié le génome in utero à l’aide de la technique CRISPR-Cas9 : les premiers bébés humains génétiquement modifiés de l’histoire. L’objectif était de les rendre résistantes au virus du sida. La communauté scientifique internationale fut horrifiée et He Jiankui condamné à trois ans de prison par les autorités chinoises. Mais le geste a bien eu lieu. Et l’on peut craindre que d’autres, quelque part, prendront le relais, voire que l’on estime un jour nécessaire de s’y mettre à notre tour : pour éradiquer les maladies héréditaires, pour « augmenter » les capacités cognitives, ou simplement pour ne pas être dépassé par des nations concurrentes moins scrupuleuses. Ce qui fait scandale aujourd’hui deviendra peut-être la norme de demain.
La reconnaissance faciale de masse
En 2014, une petite start-up américaine nommée Clearview AI commence à aspirer des milliards de photographies sur Internet (via Facebook, Instagram, LinkedIn, sites personnels, etc.) sans le consentement de quiconque. Son logiciel permet d’identifier un visage en quelques secondes en le comparant à cette base de données colossale. En 2020, une enquête du New York Times a révélé que des centaines de services de police américains utilisent déjà l’outil. La police de New York a utilisé la reconnaissance faciale contre les manifestants Black Lives Matter en 2020. Et Clearview AI travaille avec des centaines de services de police américains. En Europe, les autorités de protection des données condamnent, mais la technique est bien déployée. En France (d’après La Quadrature du Net) la police utilise la reconnaissance faciale via un fichier qui recense 19 millions de personnes : on dénombre 375 000 requêtes par an via le fichier TAJ, et plus de 1 000 traitements par jour. En Allemagne, la police a surveillé les manifestants anti-G20 à Hambourg. À Londres, la police l’expérimente dans les rues. Et en Chine, la reconnaissance faciale est déjà intégrée aux systèmes de crédit social.
De Pékin à New York en passant par Hambourg, Moscou, Paris ou Londres, la reconnaissance faciale quadrille déjà l’espace public. La possibilité technique a créé sa propre légitimité.
L’intelligence artificielle générative
Le 22 mars 2023, une lettre ouverte publiée par le Future of Life Institute demande un moratoire de six mois sur l’entraînement des modèles d’IA plus puissants que GPT-4. Parmi les signataires, on compte Elon Musk, le cofondateur d’Apple Steve Wozniak et des centaines de chercheurs en intelligence artificielle. Le texte alerte sur les « risques majeurs pour la société et l’humanité » que représentent ces systèmes. Il demande une pause, le temps d’élaborer des protocoles de sécurité partagés. La lettre recueille plus de 30 000 signatures. Mais aucun gouvernement n’a légiféré, aucune entreprise ne ralentit. Six mois plus tard, GPT-4 est déjà dépassé par de nouveaux modèles. OpenAI, Google, Anthropic, Meta, Mistral… la course continue, plus intense que jamais. Les investissements se comptent en dizaines de milliards de dollars. Le moratoire n’a même pas fait l’objet d’une discussion officielle. La loi de Gabor, une fois de plus, s’est imposée sans avoir besoin de s’énoncer.
Chaque fois, on observe la même séquence : la possibilité technique précède toute délibération ; les alertes, les pétitions et les moratoires arrivent trop tard ; la compétition mondiale (entre États, entre laboratoires, entre investisseurs) l’emporte toujours sur les scrupules. Ce n’est pas que les hommes soient particulièrement cyniques ou inconscients. C’est que le système dans lequel ils opèrent ne leur laisse pas le choix : celui qui s’arrête est dépassé, celui qui délibère est devancé, celui qui renonce cède la place à un concurrent moins scrupuleux. La technique ne demande pas la permission.
Certains objectent que des techniques possibles n’ont pas été réalisées (on aurait pu créer des humains transgéniques, et on ne l’a pas fait). Mais une formulation plus précise de la loi de Gabor lui redonnerait sans doute définitivement raison : « tout ce qui est techniquement possible et rentable sera réalisé. » Car la compétition mondiale des laboratoires et des appétits financiers finit toujours par l’emporter sur les moratoires. Rares sont les interdictions éthiques qui résistent durablement à la pression combinée de l’efficacité et du profit.
L’intelligence artificielle et le transhumanisme : le système technicien à son paroxysme
L’essor vertigineux de l’intelligence artificielle depuis 2022 et les promesses transhumanistes (augmentation cognitive, allongement radical de la vie, fusion homme-machine) procèdent d’une même logique et d’un même milieu. Ce n’est pas un hasard si les deux mouvements émanent des mêmes acteurs, les géants de la Silicon Valley (OpenAI, Google, Meta, Neuralink) : derrière les discours sur le progrès de l’humanité, ce sont des entreprises privées, financées par du capital-risque (entreprises privées, financées par des investisseurs qui exigent une croissance rapide et des rendements massifs), dirigées par des milliardaires libertariens qui affichent ouvertement leur défiance envers toute régulation publique. Peter Thiel, cofondateur de PayPal et de Palantir, investisseur dans les technologies de prolongation de la vie, le dit sans détour : « je ne crois plus que liberté et démocratie soient compatibles ». Elon Musk, qui promet de fusionner le cerveau humain avec l’ordinateur via Neuralink, contourne systématiquement les régulateurs. Marc Andreessen, l’un des financiers les plus influents de la tech, a publié en 2023 un manifeste où l’État est présenté comme l’ennemi, la bureaucratie comme un frein à abattre, et l’accélération technologique comme une fin en soi.
Ce libertarianisme n’est pas accessoire, il est constitutif du projet. L’IA comme le transhumanisme visent à échapper à tout contrôle (démocratique, étatique, et finalement humain). Et quand les parlements légifèrent, c’est après coup, toujours en retard d’une innovation. Ainsi le règlement européen sur l’IA (AI Act), adopté en 2024, tente de réguler des technologies qui auront muté avant même son entrée en application. Les questions fondamentales - veut-on d’une société où les décisions judiciaires sont assistées par des algorithmes ? où les diagnostics médicaux sont délégués à des machines ? où la création artistique est générée par des modèles statistiques ? où le corps humain devient un matériau à optimiser ? - n’ont jamais été soumises au débat public. La technique avance et c’est finalement la société qui s’adapte. Raymond Kurzweil, théoricien de la « singularité » et directeur de l’ingénierie chez Google, annonce l’avènement d’une intelligence artificielle « générale » dépassant les capacités humaines. Les transhumanistes promettent l’immortalité, le téléchargement de la conscience, l’humain « augmenté ». Qui a voté pour ce programme ? Personne. La compétition mondiale entre laboratoires et l’appétit des investisseurs tiennent lieu de délibération.
Or, comme Ellul l’avait souligné, la technique n’est jamais neutre. Elle est ambivalente. Car toute innovation produit simultanément, et de façon indissociable, des effets positifs et des effets délétères. Ce qu’on nous vend a sa face obscure, qu’on nous vend beaucoup moins. L’IA promet des gains de productivité mais elle détruit des emplois par millions et déshumanise les relations (qui n’a pas pesté contre un chatbot de service client ?). Elle promet l’accès au savoir mais en pensant à la place de celui qui l’interroge, elle le dépossède du processus même par lequel un savoir se construit et se maîtrise ; sans oublier qu’elle favorise la prolifération de fausses informations souvent indétectables (a fortiori par des esprits qui ne savent plus être critiques). Le transhumanisme promet l’allongement de la vie, mais il prépare des situations tragiques de dépendance médicale et creuse l’écart entre ceux qui pourront s’offrir l’« augmentation » et les autres. Il promet de « connecter » les cerveaux mais il accélère l’atomisation des individus, la disparition des liens incarnés, l’effacement de ce qui fait une communauté humaine.
La sacralisation de la technique
L’analyse d’Ellul serait incomplète sans sa dimension théologique. Dans Les Nouveaux Possédés (1973), il montre que « ce n’est pas la technique qui nous asservit, mais le sacré transféré à la technique, qui nous empêche d’avoir une fonction critique et de la faire servir au développement humain ». La technique moderne a désacralisé la nature ; mais loin de produire un monde désenchanté, elle s’est elle-même constituée en nouveau sacré.
Cette sacralisation explique pourquoi toute critique de la technique est immédiatement taxée de « technophobie » ou de passéisme. Elle explique aussi la fascination quasi religieuse pour l’IA, les promesses millénaristes du transhumanisme, l’attente eschatologique de la « singularité ». La technique capte nos désirs les plus archaïques, nos espérances les plus profondes. « L’homme n’est absolument pas libre de sacraliser ou non la technique », écrit Ellul : « il ne peut pas s’empêcher de reconstruire un sens de la vie à partir d’elle. »
On connaît la formule apocryphe attribuée à Malraux : « le XXIe siècle sera religieux ou ne sera pas » (soit l’humanité retrouve une spiritualité qui donne sens à son existence, soit elle disparaît). Ellul retourne la formule et annonce que « le XXIe siècle sera religieux et, de ce fait, il ne sera pas ». Pour Ellul, en effet, le siècle sera religieux (car la technique est devenue notre nouveau sacré), mais c’est précisément cette religion qui causera sa perte. Car si les religions traditionnelles imposaient des limites, des tabous, des interdits (et, par-là, protégeaient certaines choses du désir de maîtrise humain), la religion de la technique, elle, sacralise la puissance elle-même, l’expansion illimitée. Et c’est pourquoi elle pourrait bien nous détruire.
Jacques Ellul meurt le 19 mai 1994 à Pessac. Son pessimisme apparent découlait d’une lucidité. Il voyait clairement ce que la plupart de ses contemporains refusaient de voir. Mais si ce pessimisme n’était pas du désespoir, la seule issue, pour Ellul, réside dans la « profanation » de la technique, c’est-à-dire sa désacralisation. Non pas la détruire (ce qui sans doute est impossible), mais lui retirer son caractère de fatalité, son aura de nécessité. Réintroduire la délibération là où règne l’automatisme. Poser la question des fins avant celle des moyens. S’opposer à la loi de Gabor en prenant conscience et en réaffirmant que tout ce qui est possible n’est pas souhaitable. Il ne s’agit pas de refuser le progrès technique, mais de refuser qu’il se déploie sans délibération citoyenne. Il ne s’agit pas de diaboliser les algorithmes, mais d’exiger qu’ils soient transparents, auditables, et soumis au contrôle démocratique. Il ne s’agit pas de nier l’utilité de certaines applications de l’IA, mais de décider collectivement lesquelles nous voulons et dans quelles conditions. En un mot, la profanation de la technique n’est pas une nostalgie, c’est un programme : celui d’une indispensable reprise en main citoyenne, de la réaffirmation que la souveraineté appartient au peuple, pas aux systèmes.





