mercredi 7 janvier 2026

Le métier d’homme contre la mort de l’homme



Le 23 décembre 2025, Albert Jacquard aurait eu cent ans. L’occasion d’une revue critique du transhumanisme, cette utopie technologique qui promet l’immortalité et l’augmentation cognitive, mais menace ce qui fait la vraie grandeur de l’homme, la solidarité sociale.


par Julien Chassereau


« Mais j’ai appris que l’intelligence seule ne signifie pas grand-chose. Ici, dans cette Université, l’intelligence, l’instruction, le savoir sont tous devenus de grandes idoles. Mais je sais maintenant qu’il y a un détail que vous avez négligé : l’intelligence et l’instruction qui ne sont pas tempérées par une chaleur humaine ne valent pas cher. [...] L’intelligence est l’un des plus grands dons humains. Mais trop souvent, la recherche du savoir chasse la recherche de l’amour. [...] l’intelligence sans la capacité de donner et de recevoir une affection mène à l’écroulement mental et moral, à la névrose, et peut-être même à la psychose. Et je dis que l’esprit qui n’a d’autre fin qu’un intérêt et une absorption égoïstes en lui-même, à l’exclusion de toute relation humaine, ne peut aboutir qu’à la violence et à la douleur. » - Daniel Keyes, Des fleurs pour Algernon, 2001.

Le désir de « transcender » la condition humaine n’est pas nouveau. De l’Épopée de Gilgamesh (l’histoire du roi d’Uruk, bouleversé par la mort de son ami Enkidu, parti en quête d’une immortalité qu’il finit par perdre, n’ayant d’autre choix que d’accepter sa condition de mortel) aux mythes de la fontaine de Jouvence, des promesses alchimiques de la pierre philosophale aux rêves d’immortalité des religions, l’humanité n’a cessé de rêver d’échapper à sa finitude. Mais le transhumanisme contemporain marque une rupture décisive : il fait de la technoscience le moyen privilégié de cette transcendance. Plus encore, dans sa version la plus poussée, il ne vise pas seulement à améliorer l’humain mais à le dépasser : c’est le posthumanisme.

Généalogie et fondements d’une utopie

Le terme « transhumanisme » apparaît pour la première fois sous la plume de Jean Coutrot en 1937, mais c’est le biologiste britannique Julian Huxley (le frère d’Aldous, l’auteur du Meilleur des mondes) qui le popularise en 1957 : « un homme qui reste un homme, mais se transcende lui-même en déployant de nouveaux possibles de et pour sa nature humaine » (« Transhumanism », New Bottles for New Wine, 1957). Significativement, Huxley était aussi l’un des signataires du Manifeste des généticiens de 1939, qui prônait un eugénisme « de gauche ».

« Les objectifs génétiques les plus importants, d’un point de vue social, sont l’amélioration des caractéristiques génétiques qui favorisent (a) la santé, (b) ce complexe appelé intelligence et (c) ces qualités de tempérament qui favorisent la solidarité et le comportement social plutôt que celles (aujourd’hui les plus estimées par beaucoup) qui font le "succès" personnel, tel qu’on l’entend habituellement. » - Manifeste des généticiens de 1939.

De cette ambition collective (si contestable qu’elle fût dans ses moyens), le transhumanisme contemporain n’a gardé que l’obsession de l’amélioration. La solidarité a disparu du programme. Le transhumanisme tel que nous le connaissons prend en effet forme dans la Californie des années 1980-1990, à la confluence de la contre-culture technophile héritée des hackers, du libertarianisme anti-étatique de l’ère Reagan et des premiers succès de l’industrie informatique. Ses pionniers ne laissent aucun doute sur les visées de cette nouvelle utopie : FM-2030 (né Fereidoun Esfandiary), futurologue irano-américain, se rebaptise lui-même en référence à l’année où il espérait que l’immortalité serait accessible. Il meurt en 2000 et son corps est cryogénisé par Alcor, dans l’espoir d’une résurrection future. Max More fonde l’Extropy Institute en 1991, première organisation transhumaniste structurée, et rédige les Principles of Extropy qui posent les fondements du mouvement : progrès perpétuel, auto-transformation, optimisme technologique. En 1998, Nick Bostrom et David Pearce fondent la World Transhumanist Association, renommée Humanity+ en 2008.

« Nous soutenons la liberté morphologique — le droit de modifier et d’améliorer son corps, sa cognition et ses émotions. Cette liberté inclut le droit d’utiliser ou non des techniques et technologies pour prolonger la vie, préserver le soi par la cryogénisation, le téléchargement de l’esprit, et d’autres moyens, et de choisir d’autres modifications et améliorations. » - Transhumanist Declaration (document fondateur de la WTA), article 8, 2008.

Nulle trace, désormais, d’un projet de société : il ne s’agit plus d’améliorer l’humanité mais de permettre à chaque individu de s’augmenter lui-même. Le « nous » des généticiens de 1939 a cédé la place au « je » souverain du libertarianisme californien. James Hughes (ancien secrétaire de la WTA) souligne qu’il y a eu une lutte politique interne au sein du mouvement, et qu’autour de 2009, la gauche a été poussée hors du conseil d’administration de la WTA, tandis que les libertariens et les Singularitariens, avec l’aide de Peter Thiel, ont assuré une hégémonie dans la communauté transhumaniste.

Car que promettent précisément ces prophètes du posthumain ?
D’abord, « la mort de la mort ». Pour les transhumanistes, la mort n’est pas une condition ontologique mais un problème technique. « Ma conviction personnelle est que certains d’entre vous dans cette salle vivront mille ans », déclarait le chirurgien et essayiste Laurent Alexandre lors d’une conférence TEDxParis (6 octobre 2012) . Le vieillissement est redéfini comme une maladie qu’il convient de traiter, puis de vaincre.

« Et au fil des âges peut mourir même la mort. » - Howard Phillips Lovecraft, L'appel de Cthulhu

Ensuite, la « liberté morphologique » : le droit de modifier son propre corps selon ses désirs. Cette revendication s’inscrit pleinement dans la tradition libertarienne pour qui chacun est propriétaire de son propre corps comme il l’est de ses biens.

Le libertarianisme, ou la philosophie du « moi d’abord »

Le transhumanisme californien n’a pas surgi du néant. Il puise sa sève dans une tradition philosophique née aux États-Unis au milieu du XXe siècle : le libertarianisme. Cette doctrine, qui se présente comme une radicalisation du libéralisme classique, repose sur un axiome simple : l’individu est propriétaire absolu de lui-même. De cette prémisse découlent toutes les autres : si je suis maître de ma personne, nul (et surtout pas l’État) ne saurait me contraindre à partager ce que je possède. L’impôt devient spoliation, la redistribution atteinte à la liberté, la solidarité affaire strictement volontaire.

La figure tutélaire de ce mouvement est une romancière d’origine russe, Ayn Rand (1905-1982), dont le best-seller La Source vive (1943) et le recueil La Vertu d’égoïsme (1964) ont formé des générations d’entrepreneurs américains. Sa thèse est d’une brutalité désarmante : l’égoïsme n’est pas un vice à combattre mais une vertu à cultiver ; l’altruisme, loin d’être une noblesse d’âme, constitue une pathologie morale. « L’altruisme, écrit-elle, jauge la vertu d’un homme par le degré avec lequel il abandonne ses valeurs, y renonce ou les bafoue. » Pour Rand, aider autrui sans contrepartie revient à se nier soi-même : « la perfection morale s’accomplit en refusant de jouer le rôle d’un animal sacrificiel et en refusant toute doctrine qui prêche l’auto-immolation comme un devoir moral. »

Dans les années 1970, le philosophe Robert Nozick donne à cette intuition une armature conceptuelle avec Anarchie, État et utopie (1974), où il défend un « État minimal » réduit à ses fonctions régaliennes (police, justice, défense) et dénonce toute redistribution comme une forme déguisée de travail forcé. L’économiste Murray Rothbard va plus loin encore : pour lui, même cet État minimal est de trop. Seul l’« anarcho-capitalisme » (une société où tous les services, y compris la police et les tribunaux, seraient produits par le marché) respecterait pleinement la souveraineté de l’individu sur lui-même.

Le lien avec le transhumanisme contemporain n’est pas fortuit. La « liberté morphologique » revendiquée par les prophètes de l’augmentation humaine n’est que l’application du principe de propriété de soi au domaine biotechnologique. Si mon corps m’appartient comme un bien, je suis libre de le transformer, de l’améliorer, de le prolonger indéfiniment (une fois encore, pourvu que j’en aie les moyens). L’un des principaux financeurs du mouvement transhumaniste, le milliardaire Peter Thiel, cofondateur de PayPal et de Palantir, a eu le mérite de formuler sans détour ce que cette philosophie implique pour la vie commune. Dans un essai publié en 2009, pour le think tank libertarien Cato Institute, il écrit : « Je ne crois plus que la liberté et la démocratie soient compatibles. » Et d’expliquer que « l’extension considérable des bénéficiaires de l’État-providence et l’octroi du droit de vote aux femmes — deux électorats notoirement hostiles aux libertariens — ont fait de l’expression « démocratie capitaliste un oxymore ». Pour Thiel, « les années 1920 furent la dernière décennie de l’histoire américaine où l’on pouvait être sincèrement optimiste en politique ». Ce que Thiel regrette, c’est l’Amérique d’avant le New Deal, d’avant la Sécurité sociale, d’avant les droits civiques : une Amérique où les milliardaires n’avaient pas à se soucier des pauvres (ni des femmes).

Le transhumanisme libertarien prolonge cette logique jusqu’à son terme. Si les riches peuvent s’augmenter, se numériser, vivre mille ans, pourquoi devraient-ils se préoccuper du sort de ceux qui ne le peuvent pas ? L’immortalité comme ultime sécession !

Le transhumanisme postule enfin que l’« amélioration » des capacités humaines constitue un bien en soi. Mais de quelles capacités parle-t-on ? Massivement de puissance : mémoire, intelligence, longévité, capacités physiques… tout ce qui se quantifie, s’objective, se valorise économiquement. Rarement (pour ne pas dire jamais) de vertus sociales comme l’empathie ou la solidarité. Cette omission révèle une anthropologie où l’autre n’a tout simplement pas sa place.

Une telle vision a deux conséquences logiques. La première est technique : puisque le corps biologique reste un goulet d’étranglement, il faut s’en affranchir. Les transhumanistes les plus radicaux, comme Ray Kurzweil, envisagent sérieusement le mind uploading (télécharger l’esprit humain sur un support numérique pour atteindre enfin l’immortalité). La seconde est politique : si l’augmentation est un bien de consommation comme un autre, elle obéira aux lois du marché. Dans La Fin de l’homme (2002), Fukuyama écrit que « la première victime du transhumanisme pourrait être l’égalité » et décrit un monde posthumain « bien plus hiérarchique et compétitif que celui qui existe actuellement, et plein de conflits sociaux ». De son côté, dans Remaking Eden (1997), le généticien de Princeton Lee Silver imagine un monde divisé entre les « GenRich », ceux qui ont les moyens d’améliorer génétiquement leur progéniture, et les « Naturals », et prédit que « d’ici la fin du troisième millénaire, la classe GenRich et la classe Natural deviendront des espèces entièrement séparées, sans possibilité de se reproduire entre elles ». Le transhumanisme n’est donc pas un projet pour l’humanité, c’est un projet de sécession. Il ne s’agit pas, en réalité, d’élever l’humanité, en tant que condition comme en tant qu’espèce, mais bien de s’en extraire. Quitte, donc, à laisser derrière soi, avec sa condition d’homme (comme on abandonne une mue), le commun des mortels.

Un problème de conscience

Cette eschatologie technologique emprunte sa structure aux millénarismes religieux. Mais ici, l’attente d’un événement transformateur définitif, le salut, se fait par la technologie plutôt que par la grâce divine. Comme le note Céline Lafontaine dans La Société postmortelle (2008), la volonté de vaincre scientifiquement la mort s’inscrit dans une pensée naturaliste qui exclut toute transcendance ; mais ne vise qu’une immortalité ici-bas.

« Le rêve d’immortalité s’incarne dans une entreprise terrestre qui évacue toute transcendance normative. » - Céline Lafontaine, « La condition postmortelle », Études, tome 409, n° 4, 2008.

Mais comment une telle immortalité serait-elle seulement possible ? Pour que le rêve soit réalisable, il faut admettre certains postulats sur la nature de l’esprit. Le transhumanisme s’appuie sur des présupposés métaphysiques rarement explicités.

- Le fonctionnalisme considère l’esprit comme un logiciel : ce qui compte n’est pas le support matériel mais les fonctions qu’il accomplit.

- Le patternisme pousse cette logique encore plus loin et considère que l’identité personnelle n’est rien d’autre qu’un pattern, une structure d’information qui peut être encodée, sauvegardée et transférée.

Ces présupposés font l’impasse sur l’incarnation. Comme le disait Maurice Merleau-Ponty dans sa Phénoménologie de la perception (1945) : « je ne suis pas devant mon corps […], je suis mon corps ». Notre conscience n’existe pas indépendamment d’une chair située dans un environnement qui la façonne, porteuse d’une histoire singulière inscrite dans ses gestes et ses réflexes, constituée dans des relations avec d’autres corps, avec ceux qui l’ont portée, nourrie, touchée, regardée. C’est pourquoi, comme l’a montré Hubert Dreyfus dans sa critique de l’intelligence artificielle, les ordinateurs, n’ayant ni corps, ni enfance, ni pratique culturelle, ne peuvent pas devenir véritablement intelligents (Intelligence artificielle : mythes et limites, 1984). Transférer un « pattern » d’information sur un disque dur, ce serait précisément perdre tout cela.

Science sans conscience ?

Il est devenu courant d’accuser « la science » de nourrir la domination, l’aliénation ou la déshumanisation. Cette critique est compréhensible, mais elle repose sur une confusion lourde de conséquences : la confusion entre science, technique et usage social de la technique.

La science, au sens strict, est une activité humaine de compréhension du monde. Elle procède par observation, hypothèse, vérification, controverse. Historiquement, elle n’est ni univoque ni unifiée : elle est le produit de collectifs, de traditions multiples, de savoirs souvent populaires, artisanaux, féminins, colonisés, longtemps invisibilisés, comme le montre Clifford D. Conner dans son Histoire populaire des sciences (2005). En ce sens, la science est profondément relationnelle et cumulative. Elle n’est pas, en elle-même, une entreprise de domination.

La technique, en revanche, est l’ensemble des moyens par lesquels une connaissance devient opératoire. Elle transforme un savoir en capacité d’agir sur le monde. Cette transformation n’est jamais neutre, car elle suppose un choix : que cherche-t-on à rendre possible ? Pour qui ? À quelles conditions ? Avec quels effets secondaires ?

La « dérive » n’apparaît donc pas au niveau de la science comme telle, mais au niveau de la sélection sociale des techniques. Dans toute société, seules certaines découvertes sont développées, financées, industrialisées, diffusées. Ce tri ne relève pas de la vérité scientifique, mais des rapports de pouvoir, des intérêts économiques, des finalités politiques dominantes.

Accuser la science d’être un instrument de domination, c’est donc se tromper de cible. Le véritable problème n’est pas la connaissance, mais le cadre social qui transforme certaines connaissances en instruments de contrôle, d’optimisation ou de concurrence, et en néglige d’autres pourtant essentielles au bien commun.

Quand la science est capturée par la technique, et la technique par le capitalisme

L’histoire populaire de la science rappelle en effet cette vérité fondamentale : les savoirs humains ont longtemps été produits par des collectifs dominés. Paysans, artisans, sages-femmes, navigateurs, esclaves, ouvriers, peuples colonisés ont contribué de manière décisive à la connaissance du vivant, des matériaux, du corps, des plantes, du ciel. La science moderne ne naît pas ex nihilo dans les académies : elle s’édifie sur une accumulation de pratiques, d’expériences et de transmissions sociales.

Mais cette histoire montre aussi un second mouvement, tout aussi constant : l’expropriation de ces savoirs. À mesure que la science s’institutionnalise, elle se détache de ses producteurs sociaux pour être capturée par des appareils de pouvoir : États, armées, industries, marchés. Ce qui était connaissance partagée devient ressource stratégique. Ce qui était compréhension devient avantage comparatif. Ce qui était transmission devient brevet.

C’est ici qu’intervient le capitalisme comme forme historique déterminante. Le capitalisme ne se contente pas d’utiliser la science, il redéfinit ce qui compte comme progrès scientifique. Est jugé digne d’investissement ce qui est mesurable, reproductible, rentable, appropriable. À l’inverse, les savoirs relationnels, préventifs, coopératifs, non marchands sont marginalisés, disqualifiés ou rendus invisibles.

Ce basculement transforme profondément la fonction sociale de la science. Elle cesse d’être prioritairement un outil de compréhension du monde commun pour devenir un levier d’optimisation des performances individuelles et des systèmes productifs. La question n’est plus : « que devons-nous comprendre pour mieux vivre ensemble ? » mais : « que pouvons-nous faire pour aller plus vite, plus loin, plus fort que les autres ? ».

C’est dans ce cadre que le transhumanisme prend tout son sens. Il ne constitue pas une rupture avec l’histoire moderne de la science, mais son prolongement logique dans un régime capitaliste avancé. Il propose une réponse technique à des problèmes fondamentalement sociaux : la souffrance devient un défaut biologique à corriger, la lenteur une inefficacité à éliminer, l’inégalité un écart de performance à compenser par l’augmentation individuelle.

Là où des approches politiques doivent chercher à transformer les structures (organisation du travail, modes de production, rapports de pouvoir), le transhumanisme propose d’adapter l’individu. Il naturalise ainsi la concurrence en la biologisant. Si certains réussissent mieux, ce n’est plus parce qu’ils sont favorisés socialement, mais parce qu’ils sont mieux augmentés. L’injustice devient un fait technique. La domination cesse d’être contestable : elle devient objective.

Dans cette perspective, l’intelligence artificielle n’est pas seulement un outil. Elle devient le modèle même de l’intelligence légitime : rapide, calculatoire, prédictive, déliée de toute relation humaine. En s’alignant sur ce modèle, l’humain est sommé de se transformer lui-même en système performant, ajustable, remplaçable. Ce que l’on perd alors n’est pas seulement une certaine idée de la culture ou de l’éducation, mais la possibilité même d’un monde commun fondé sur la coopération, la reconnaissance et la vulnérabilité partagée.

Le transhumanisme n’est donc pas une trahison de la science. Il est la traduction anthropologique d’un choix politique déjà ancien : celui d’une société qui préfère l’adaptation individuelle à la transformation collective, l’optimisation à la délibération, la performance à la relation.

Des laboratoires aux marchés

Le transhumanisme n’est aujourd’hui plus seulement une philosophie marginale : il est devenu le credo officieux de l’élite technologique mondiale ; et surtout son business model. Car ce qui frappe, c’est l’ampleur des moyens mobilisés. Google a investi 2,5 milliards de dollars dans Calico, sa filiale dédiée à la lutte contre le vieillissement. Jeff Bezos a mis 3 milliards dans Altos Labs, startup de « reprogrammation cellulaire ». Elon Musk a fondé et finance Neuralink pour développer des interfaces cerveau-machine, y investissant à titre personnel 100 millions de dollars. Peter Thiel, cofondateur de PayPal et premier investisseur de Facebook, finance des recherches anti-âge et a investi dans Unity Biotechnology. Larry Ellison, fondateur d’Oracle, a consacré 335 millions à la recherche sur le vieillissement.

En 2024, les investissements dans le seul secteur de la longévité ont atteint 8,5 milliards de dollars, le double de l’année précédente. En mai 2019, Bank of America estimait que le marché global atteindrait plus de 100 milliards de dollars d’ici la fin de la décennie. Ce ne sont pas des philanthropes égarés qui investissent dans le projet, mais les hommes les plus riches de la planète. Et pour justifier ces investissements colossaux (et en attirer d’autres), le discours transhumaniste mobilise systématiquement deux registres rhétoriques : l’urgence et l’inévitabilité.

La rhétorique de l’urgence et de l’inévitabilité

Le discours transhumaniste mobilise systématiquement deux registres rhétoriques.

D’une part, l’urgence : chaque jour qui passe sans que la « mort de la mort » soit accomplie, des milliers de personnes meurent inutilement. Selon Bostrom, les idéologies qui prônent l’acceptation passive de la mort ne sont plus « d’inoffensives sources de consolation » mais des « obstacles dangereux à une action dont l’urgence est criante » (The Fable of the Dragon-Tyrant, 2005).

D’autre part, l’inévitabilité : « Le posthumain va advenir, cela est inévitable » affirment les promoteurs du mouvement.

Ces deux registres convergent vers une même conclusion : toute résistance est à la fois immorale (elle laisse mourir des gens) et futile (elle s’oppose au sens de l’histoire). La question du « pour quoi faire » est ainsi évacuée par principe.

Cette concentration des investissements parmi les ultra-riches, n’a évidemment rien de fortuit. Le transhumanisme est structurellement une idéologie de classe : il promet une augmentation des capacités individuelles à ceux qui peuvent se l’offrir, creusant potentiellement un fossé biologique entre une élite augmentée et une humanité « naturelle » laissée pour compte. L’Académie nationale de médecine française a d’ailleurs mis en garde contre le risque de création de « deux catégories d’humains ».

« Cette quête d’un transhumanisme est porteuse de risques très importants, comme de créer deux nouvelles catégories d’êtres humains, l’une, dont le comportement […] pourrait rester sous le contrôle de l’entreprise responsable de l’implant, instaurant une nouvelle forme d’esclavage, l’autre, disposant de capacités intellectuelles supérieures lui permettant de dominer la population non équipée. » - « Les implants cérébraux : espoir, mais vigilance », communiqué de l’Académie nationale de médecine du 13 décembre 2023.

Les avancées concrètes sont réelles. Neuralink a posé son premier implant cérébral sur un patient humain en janvier 2024. En septembre 2025, l’entreprise compte déjà 12 patients équipés, ayant cumulé plus de 15 000 heures d’utilisation. L’implant N1, baptisé « Telepathy », permet aux patients paralysés de contrôler un curseur d’ordinateur par la pensée. En Suisse, l’équipe de Grégoire Courtine et Jocelyne Bloch a permis à des patients tétraplégiques de marcher à nouveau grâce à des implants créant un « pont digital » entre le cerveau et la moelle épinière. La technologie CRISPR-Cas9 permet de modifier le génome avec une précision sans précédent. En 2018, le biologiste chinois He Jiankui a créé les premiers bébés génétiquement modifiés. Alcor conserve plus de 200 corps dans l’azote liquide à -196°C, dans l’espoir d’une résurrection future.

Ces avancées médicales sont évidemment précieuses pour réparer. Mais la frontière entre réparation et augmentation est poreuse. Neuralink ne cache pas son ambition à long terme : développer une interface homme-machine directe reliant la pensée aux systèmes informatiques et utiliser des implants pour « augmenter certains sens humains ». La question n’est pas de savoir si ces technologies sont possibles, mais ce qu’elles signifient pour notre humanité.

L’intelligence artificielle : une intelligence antidémocratique

L’intelligence artificielle constitue la pièce maîtresse du dispositif transhumaniste. Elle incarne la promesse d’une intelligence sans limites, détachée du substrat biologique, potentiellement supérieure à l’intelligence humaine. Mais quel type d’intelligence l’IA développe-t-elle réellement ?

Comme le notent les neuroscientifiques Danièle Tritsch et Jean Mariani, « la machine peut être meilleure que l’être humain et mimer un comportement intelligent mais uniquement dans certaines tâches et pas pour tout ». L’IA excelle dans l’optimisation de tâches définies, la reconnaissance de structures régulières, le traitement de données massives. Elle a battu les champions du monde aux échecs, au go, au poker. Mais cette « intelligence » est fondamentalement différente de l’intelligence humaine. Elle est ciblée : conçue pour résoudre des problèmes spécifiques, pas pour comprendre le monde. Elle est orientée vers l’efficacité, la performance, l’optimisation. Elle est instrumentalisée : elle sert les objectifs de ceux qui la conçoivent et la déploient. L’intelligence humaine, elle, est pluridimensionnelle, contextuelle, incarnée, relationnelle ; et elle n’a pas de fonction prédéfinie.

Le chercheur Yarden Katz a montré que le battage médiatique autour de l’IA masque une « gouvernance néolibérale globale par les nombres ». L’IA ne menace pas tant de nous « dépasser » que de nous réduire à ce qu’elle peut calculer : des patterns de comportement, des profils de consommation, des probabilités de risque. Ce qui échappe au calcul - le sens, l’imprévisibilité créatrice, la relation - est tout simplement évacué.

« L’étiquette "IA" a été rebaptisée pour promouvoir une vision contestée de la gouvernance mondiale par les données massives. [...] En pratique, la confusion autour des capacités de l’IA sert de prétexte pour imposer toujours plus de métriques aux activités humaines et faire avancer les politiques néolibérales traditionnelles. » - Yarden Katz, « Manufacturing an Artificial Intelligence Revolution » (2017)

Les juristes Antoinette Rouvroy et Thomas Berns ont forgé le concept de « gouvernementalité algorithmique » pour décrire une forme inédite d’exercice du pouvoir (« Gouvernementalité algorithmique et perspectives d’émancipation », Réseaux, n° 177, 2013). Il ne s’agit plus de contraindre les corps par la force, ni même de discipliner les âmes par des normes intériorisées, mais de gouverner par le traitement automatisé des données, en amont de toute conscience et de toute volonté. Les algorithmes de recommandation, de scoring, de ciblage publicitaire ne nous donnent pas d’ordres : ils configurent notre environnement informationnel de telle sorte que certains choix deviennent plus probables que d’autres. Ils ne nous interdisent rien, ils rendent certaines options invisibles. Cette gouvernementalité est d’autant plus efficace qu’elle est imperceptible.

Des études publiées dans Nature Human Behaviour ont montré que l’IA peut convaincre les gens de changer d’avis avec une efficacité supérieure de 64 à 80 % à celle des humains, grâce à des arguments personnalisés. Cette capacité de persuasion algorithmique ouvre la voie à ce que certains chercheurs appellent l’« hypnocratie » : une gouvernance par manipulation émotionnelle et cognitive de l’opinion. Cruelle ironie de l’histoire, dans Le Meilleur des mondes Aldous Huxley, le frère de Julian (qui popularisa le terme de « transhumanisme »), en avait précisément anticipé cette sombre évolution possible : son roman met en scène un totalitarisme qui n’opprime pas mais qui persuade, qui ne terrorise pas mais qui satisfait (par le conditionnement nocturne des consciences).

« Les Administrateurs se rendirent compte de l’inefficacité de la violence. Les méthodes plus lentes, mais infiniment plus sûres, de l’ectogenèse, du conditionnement néo-pavlovien et de l’hypnopédie… »

« Et c’est là, dit sentencieusement le Directeur, en guise de contribution à cet exposé, qu’est le secret du bonheur et de la vertu, aimer ce qu’on est obligé de faire. Tel est le but de tout conditionnement. Faire aimer aux gens la destination sociale à laquelle ils ne peuvent échapper. » - Aldous Huxley, Le meilleur des mondes, 1932

Hannah Arendt avait montré, dans Condition de l’homme moderne (1958), que la politique requiert un espace commun où les personnes « apparaissent » les unes aux autres, délibèrent, agissent de concert. Pour Arendt, cet « espace d’apparition » naît « dès que des hommes s’assemblent sur le mode de la parole et de l’action » ; c’est le lieu où nous nous révélons les uns aux autres dans notre singularité, où nous construisons ensemble un monde commun. Car « la réalité du monde est garantie aux hommes par la présence des autres, par le fait qu’il apparaît à tous ». C’est parce que nous voyons le même monde depuis des perspectives différentes que nous pouvons en débattre et nous entendre sur ce qu’il est. La démocratie, en ce sens, n’est pas seulement un régime politique, c’est cette délibération collective par laquelle des citoyens égaux mais différents construisent ensemble les conditions de leur vie commune.

Or la personnalisation algorithmique fragmente précisément cet espace commun : chacun vit désormais dans sa bulle informationnelle, recevant une version du monde taillée sur mesure par les algorithmes. Quand nous ne partageons plus les mêmes informations, les mêmes références, les mêmes faits, comment délibérer ensemble ? Le « monde commun » d’Arendt (et avec lui, la possibilité même de la politique démocratique ) se désagrège en autant de mondes privés qu’il y a d’utilisateurs.

Qui plus est, si des algorithmes peuvent calculer les décisions optimales, pourquoi délibérer ? Si l’IA peut anticiper nos besoins, pourquoi nous exprimer ? Si des systèmes experts surpassent le jugement humain, pourquoi voter ? Le transhumanisme libertarien pousse cette logique jusqu’au bout : remplacement de l’État par des organisations autonomes décentralisées, gouvernance algorithmique, dissolution du politique dans le technique. Le philosophe Bernard Stiegler a décrit cette évolution comme l’avènement d’une « société automatique » (La Société automatique, tome 1 : L’avenir du travail 2015), une société où l’automatisation du calcul s’étend à tous les domaines de la vie, où les humains deviennent des variables d’ajustement, des « robots domestiques aux seules fins de production et de consommation ».

C’est bien une « fin de l’histoire » que programme le transhumanisme, non pas au sens hégélien d’un accomplissement de la liberté, mais au sens d’une clôture : la clôture de la délibération, de l’imprévisibilité, du politique. Une fois que l’optimum est calculé, il n’y a plus rien à discuter. La promesse d’efficacité se révèle être, finalement, une promesse de servitude. Comme le souligne Nicolas Le Dévédec, le transhumanisme constitue tout sauf une révolution. Il est précisément le contraire : une formidable machine à dépolitiser et à légitimer le système.

« Interrogé sous l’angle du politique et donc de notre capacité à agir réflexivement sur le monde, le transhumanisme constitue tout sauf une révolution. Au contraire, changer l’être humain pour mieux ne pas changer notre modèle de société constitue son ressort politique profond. »
Nicolas Le Dévédec, Le mythe de l’humain augmenté. Une critique politique et écologique du transhumanisme, 2021

Albert Jacquard et la vraie nature de l’intelligence

« Je suis les liens que je tisse avec les autres. »
Albert Jacquard, Petite philosophie à l’usage des non-philosophes, 1997

Face à l’individualisme radical du transhumanisme, Albert Jacquard proposait une vision foncièrement différente de l’intelligence et de l’humanité. Pour ce généticien de formation devenu philosophe de la rencontre, l’intelligence n’est pas une propriété individuelle mesurable, mais une construction relationnelle permanente.

La formule qui lui a survécu, dans laquelle il fait du métier d’Albert Jacquard celui de tisser des relations fraternelles avec ses congénères, condense toute sa philosophie. Le « je » n’est pas une substance préexistante aux relations sociales, il en est le résultat. L’identité n’est pas donnée à la naissance mais construite dans l’échange. « La totalité de ma vie consiste à fabriquer Albert Jacquard grâce à ceux que je rencontre » (conférence, Lausanne, 2008). Pour lui, l’être humain est un processus relationnel, non une chose isolée.

Cette conception s’oppose point par point au transhumanisme. Là où celui-ci vise l’augmentation de capacités individuelles, Jacquard rappelle que ces capacités n’existent que dans et par la relation. Là où le transhumanisme promet la libération des « limites biologiques », Jacquard montre que notre biologie (notre naissance, notre croissance, notre mort) nous lie aux autres et constitue notre humanité même.

Jacquard s’opposait à l’obsession contemporaine de la compétition généralisée. « Réussir est devenu l’obsession générale de notre société », déplorait-il dans Mon utopie (2006). À la logique du « réussir » (gagner contre les autres), Jacquard opposait celle du « participer » (contribuer avec les autres). « Il faudrait écrire sur les frontons de toutes les écoles : ici on enseigne l’art de la rencontre » (conférence, Lausanne, 2008), proposait-il. Qu’est-ce que l’« augmentation » transhumaniste sinon la radicalisation de cette logique de la réussite ? Être plus intelligent, plus performant, vivre plus longtemps que les autres : toujours plus, toujours mieux, dans une course sans fin. Or, comme le rappelait Jacquard, « la principale performance de chacun est sa capacité à participer à l’intelligence collective » (Mon utopie, 2006). Même les plus grands génies n’ont pu créer qu’en s’appuyant sur le travail de leurs prédécesseurs et en dialogue avec leurs contemporains. L’idée d’un individu augmenté séparément des autres est une illusion : l’intelligence est un bien commun ou n’est pas.

Les neurosciences contemporaines apportent une validation empirique aux intuitions de Jacquard. La découverte des neurones miroirs par Giacomo Rizzolatti a montré que notre cerveau est littéralement « câblé » pour la relation : les mêmes neurones s’activent quand nous accomplissons une action et quand nous voyons quelqu’un l’accomplir. L’empathie n’est pas un luxe moral mais une fonction cognitive fondamentale. La plasticité cérébrale confirme que l’intelligence n’est pas une donnée fixe mais un processus dynamique, façonné par l’environnement et les interactions sociales. Comme le soulignent les neurobiologistes Danièle Tritsch et Jean Mariani, le cerveau de chaque individu est unique ; non pas malgré la relation sociale, mais grâce à elle. C’est sa « formidable plasticité » et sa « dynamique permanente pour interagir avec son environnement » qui font de chaque cerveau une construction singulière (Ça va pas la tête !, 2018).

« La formidable plasticité du cerveau permet à chacun d’intégrer l’influence des facteurs génétiques et socioculturels de son environnement. » - Danièle Tritsch et Jean Mariani, Sexe et violences, 2023

Le transhumanisme commet donc une erreur fondamentale en comparant le cerveau à un ordinateur. Le cerveau n’est pas un processeur d’information mais un organe relationnel, qui se développe dans l’interaction avec d’autres cerveaux. Pour les deux neuroscientifiques, « transférer l’esprit, les émotions, le sens critique, l’humour ou l’analyse de la pensée d’autrui depuis le cerveau vers une puce afin d’aboutir à une vie éternelle débarrassée d’un cerveau vieillissant, est un fantasme de quelques mégalomanes ».

L’intelligence comme construction relationnelle : deux expériences décisives

Deux expériences classiques de psychologie sociale démontrent que l’intelligence n’est pas une propriété individuelle fixe mais une construction relationnelle.

L’effet du feedback : les travaux de Carol Dweck

Les expériences de la psychologue Carol Dweck (Stanford) illustrent de manière frappante la conception relationnelle de l’intelligence. Dweck a divisé un groupe d’enfants en deux sous-groupes après un test de QI. Au premier groupe, on dit : « tu as réussi, tu es vraiment intelligent. » Au second : « tu as réussi, tu as vraiment bien travaillé. »

Or, on a observé, que face à une difficulté ultérieure, les enfants qui avaient été félicités pour leur intelligence refusaient de s’engager, s’effondraient à la première erreur, et attribuaient leur échec à un manque de capacité. À l’inverse, les enfants qui, eux, avaient été félicités pour leur effort relevaient le défi, persévéraient face aux difficultés, et cherchaient à comprendre leurs erreurs. Une expérience qui révèle que la conception de l’intelligence comme propriété fixe (fixed mindset) produit des effets néfastes, tandis que sa conception comme processus de développement (growth mindset) favorise l’apprentissage.

L’effet du regard : l’expérience Pygmalion

L’expérience de Rosenthal et Jacobson (1968), dite « effet Pygmalion », démontre, elle, la puissance du regard d’autrui dans la construction de l’intelligence. Des enseignants ont été informés que 20 % de leurs élèves (en réalité choisis au hasard) étaient « prometteurs ». À la fin de l’année, ces enfants avaient effectivement davantage progressé que les autres.

L’attente des enseignants avait créé une prophétie autoréalisatrice : croyant en ces enfants, ils leur avaient accordé plus d’attention, les avaient davantage encouragés, leur avaient posé des questions plus stimulantes. Une expérience qui démontre que le regard de l’autre nous fait advenir. Voilà qui contredit frontalement le transhumanisme, qui traite l’intelligence comme une caractéristique individuelle à « augmenter » par des moyens techniques.

Conclusion commune

L’intelligence n’est pas ce que l’on a mais ce que l’on construit : dans l’effort (Dweck) et dans la relation (Rosenthal). Le regard de l’autre nous fait advenir.

Or, comme l’écrivait Vygotski : « l’élément central pour toute la psychologie de l’apprentissage est la possibilité de s’élever dans la collaboration avec quelqu’un à un niveau intellectuel supérieur. » (Pensée et langage, 1934).

C’est donc la relation qui rend possible l’autonomie. Cette vérité s’enracine dans notre biologie même : l’être humain naît prématuré, radicalement dépendant (ce que les biologistes appellent « néoténie » et que Bernard Lahire nomme « altricialité secondaire »). Notre vulnérabilité initiale n’est pas un défaut à corriger mais la condition de notre plasticité et de notre socialité.

Le transhumanisme, en traitant l’intelligence comme une propriété individuelle à « augmenter » techniquement, ignore cette genèse sociale. Sa quête d’un homme absolu, c’est-à-dire parfait, achevé, indépendant, révèle son impensé : absolutus, en latin, signifie « délié de », « détaché de ». L’absolu est ce qui n’a plus de liens. Viser l’absolu, c’est donc en réalité viser l’isolement. L’homme « augmenté » du transhumanisme serait en définitive un homme diminué, coupé de ce qui fait son humanité : la relation.

Une anthropologie du lien

L’être humain naît prématuré. Cette caractéristique, que l’anatomiste Louis Bolk a théorisée dès 1926 sous le nom de « fœtalisation » et que le biologiste Stephen Jay Gould a réhabilitée dans les années 1970, constitue peut-être la clé de notre humanité. Comme l’écrit Bolk, « l’homme est, du point de vue corporel, un fœtus de primate parvenu à maturité sexuelle ». Le sociologue Bernard Lahire parle d’« altricialité secondaire » (et même d’« altricialité tertiaire ») pour désigner cette naissance « prématurée » et cette très longue période de développement extra-utérin qui caractérisent notre espèce (Les structures fondamentales des sociétés humaines, 2023).

« La période de dépendance de l’enfant humain se prolonge d’autant plus que la culture à lui transmettre pour en faire un membre actif et compétent de sa société est grande et sophistiquée. » - Bernard Lahire, Vers une science sociale du vivant, 2025

Contrairement à la plupart des mammifères, le petit d’homme vient au monde dans un état d’inachèvement radical : il ne sait ni marcher, ni se nourrir, ni se protéger. Il mourrait en quelques heures sans les soins d’autrui. Cette prématuration n’est pas un défaut à corriger mais une adaptation : en naissant inachevé, l’être humain reste ouvert à l’apprentissage bien plus longtemps que les autres espèces. Sa vulnérabilité est finalement la condition de sa plasticité et de sa socialité.

Pour sa part, la philosophe Nathalie Maillard identifie trois caractéristiques anthropologiques fondamentales : nous sommes des êtres corporels et temporels (nés, vieillissant, mourant) ; des êtres relationnels vivant dans l’intersubjectivité et l’interdépendance ; des êtres dont la vie est conditionnée par des ressources et un environnement porteur. Ces trois dimensions sont indissociables : c’est parce que nous sommes vulnérables que nous avons besoin des autres, et c’est dans cette relation que nous nous constituons (La vulnérabilité. Une nouvelle catégorie morale ?, 2011). Or, le transhumanisme veut abolir cette vulnérabilité : corps augmenté, vie prolongée, dépendances réduites. Mais en supprimant la vulnérabilité, ne supprime-t-on pas ce qui nous fait humains ? Comme le souligne Paul Ricœur, le même être humain est à la fois autonome et vulnérable (« Autonomie et vulnérabilité », Le Juste 2, 2001). En somme, la vulnérabilité n’est pas le contraire de l’autonomie mais sa condition.

La question qui vient immédiatement après ces considérations est de savoir comment, dans ces conditions, Homo sapiens (primate nu et chétif) a-t-il bien pu conquérir la planète ?

La clé n’est évidemment pas à chercher du côté de la force, a fortiori individuelle, mais du côté de la coopération. Les sociétés de chasseurs-cueilleurs reposent sur un partage systématique : celui qui a chassé avec succès partage avec celui qui a échoué, car demain les rôles seront peut-être inversés.

Ainsi, l’isolement, c’est la mort ; la solidarité, c’est la survie. La théorie de l’autodomestication, développée par le primatologue Richard Wrangham (The Goodness Paradox, 2019), suggère que nos ancêtres auraient sélectionné parmi eux les individus les plus sociables, éliminant les plus agressifs par des coalitions coordonnées. Nous serions littéralement faits pour la relation. Le transhumanisme ignore cette dimension coopérative de l’évolution humaine. Il raisonne en termes de compétition individuelle. Mais cette logique compétitive est une régression vers des stratégies évolutives que notre espèce a précisément dépassées. Contre le darwinisme social, Darwin lui-même soulignait que « les communautés qui incluaient le plus grand nombre des membres les plus sympathiques prospéreraient le mieux et élèveraient le plus grand nombre de descendants » (La Filiation de l’homme, 1871). Et l’anarchiste géographe, explorateur, zoologiste, anthropologue et géologue russe Pierre Kropotkine y voyait « le fait dominant de la nature ».
« L’entraide est une loi de la vie animale au même titre que la lutte mutuelle, mais, comme facteur d’évolution, elle a probablement une importance bien plus grande, dans la mesure où elle favorise le développement des habitudes et des caractères qui assurent le maintien et le développement ultérieur de l’espèce, ainsi que le plus grand bien-être et la plus grande jouissance de la vie pour l’individu, avec le moindre gaspillage d’énergie […] Les plus aptes ne sont pas les plus forts physiquement, ni les plus rusés, mais ceux qui apprennent à s’unir de manière à se soutenir mutuellement, forts et faibles ensemble, pour le bien-être de la communauté. » - Pierre Kropotkine, L’Entraide, un facteur de l’évolution, 1902.

« L’argument fondamental de Kropotkine est correct. La lutte se produit de multiples manières, et certaines conduisent à la coopération entre membres d’une même espèce comme la meilleure voie vers l’avantage pour les individus. »
Stephen Jay Gould, La Foire aux dinosaures. Réflexions sur l’histoire naturelle, 1993

Ce que l’évolution a inscrit dans notre biologie, les sociétés humaines l’ont institutionnalisé dans leurs pratiques. Dans son Essai sur le don (1925), Marcel Mauss a montré que toutes les sociétés humaines (des Trobriandais aux Kwakiutl, des Maoris aux sociétés archaïques européennes) sont tissées par une triple obligation : donner, recevoir, rendre. Ces trois gestes forment un système. Celui qui ne donne jamais rien s’exclut lui-même du groupe (on ne veut plus de lui). Celui qui refuse de recevoir offense celui qui donne (c’est une déclaration d’hostilité). Et celui qui reçoit se trouve engagé (il devra donner à son tour, pas forcément à la même personne, pas forcément la même chose, mais il devra rendre). C’est ainsi que le cycle continue, que chacun reste lié aux autres par une dette qui ne s’éteint jamais tout à fait. Nous sommes liés parce que nous nous devons quelque chose. Ainsi, quand la dette économique est ce qu’on peut rembourser ; la « dette sociale » est ce qui nous relie précisément parce qu’on ne peut jamais s’en acquitter tout à fait. « dette sociale » crée la relation.

« Au fond, ce sont des mélanges. On mêle les âmes dans les choses ; on mêle les choses dans les âmes. On mêle les vies et voilà comment les personnes et les choses mêlées sortent chacune de sa sphère et se mêlent : ce qui est précisément le contrat et l’échange.» - Marcel Mauss, Essai sur le don, 1925

Le sociologue Norbert Alter a montré que cette logique du don est aussi ce qui fait fonctionner (ou dysfonctionner) les entreprises contemporaines. Dans Donner et prendre. La coopération en Entreprise (2009) il observe que la coopération au travail ne s’explique ni par le contrat, ni par les procédures, ni par l’intérêt économique : elle repose sur la volonté de donner (du temps, de l’aide, des idées, de l’attention). On donne à ses collègues parce que donner permet d’échanger, et qu’échanger permet d’exister. Or, comme le montrent Alain Caillé et Jean-Édouard Grésy, les organisations qui dysfonctionnent basculent dans le cycle opposé au don : ignorer, prendre, refuser, garder (La Révolution du don, 2014). A l’échelle du travail en effet, le management moderne, obsédé par la rationalisation, refuse de recevoir ces dons ; il préfère les prendre sans les reconnaître, ou les transformer en obligations. Là où le don appelait la gratitude, l’entreprise impose l’ingratitude. Et cette rupture du cycle (prendre sans reconnaître, exiger sans remercier) produit de la souffrance au travail. Soigner le travail, suggère Alter, supposerait ainsi de restaurer la capacité de l’institution à recevoir ce que les travailleurs lui donnent, et à leur en être reconnaissante.

Le transhumanisme annihile purement et simplement la logique du don. Que reste-t-il du don quand l’individu augmenté n’a plus besoin des autres ? S’il n’a besoin de rien, il ne peut plus recevoir. S’il ne reçoit pas, il ne doit rien. S’il ne doit rien, il n’a plus de lien. Le rêve transhumaniste est celui d’un individu auto-suffisant, affranchi de toute dette envers autrui, c’est-à-dire d’un individu qui n’est plus humain. De là à dire qu’il n’a plus de valeur…

« Un jour, l’empereur convoqua Nasreddin à la cour.

– Dis-moi, tu es un mystique, un philosophe, un homme qui pense hors des sentiers battus. Je m’interroge sur le problème de la valeur. C’est une question philosophique intéressante. Comment établit-on la vraie valeur d’une personne, ou d’un objet ? Moi, par exemple. Si je te demandais d’estimer ma valeur, que dirais-tu ?

– Eh bien, je dirais environ deux cents dinars.

L’empereur fut sidéré.

– Quoi ? ! Mais cette ceinture que je porte vaut deux cents dinars !

– Je sais, dit Nasreddin, j’ai tenu compte de la valeur de la ceinture. »  
David Graeber, Dette : 5000 ans d’histoire, 2016.

Qui plus est, être humain, ce n’est pas seulement être relié aux contemporains : c’est aussi être inscrit dans une chaîne de transmission qui nous lie aux ancêtres et nous engage envers les descendants. Hannah Arendt a placé la natalité (le fait que des hommes nouveaux naissent sans cesse) au cœur de sa réflexion politique. Chaque naissance est un commencement, l’irruption de l’imprévisible. La mort, symétriquement, ouvre la place aux nouveaux venus. Ce double mouvement constitue la condition de possibilité de l’action politique : parce que nous mourrons, nous pouvons agir pour laisser une trace ; parce que d’autres naîtront, cette trace pourra être reprise et transformée (Condition de l’homme moderne, 1958). Que devient cette dialectique si l’on supprime la mort ? L’immortel n’a plus besoin de transmettre : il peut tout garder pour lui. Comme le montre le biologiste Jean-Claude Ameisen, la finitude n’est pas un défaut du vivant mais sa condition même : la mort cellulaire programmée « sculpte » nos corps, permet leur renouvellement, fait partie intégrante de la vie (La sculpture du vivant, 1999). Une immortalité technologique pourrait, paradoxalement, figer notre humanité.

Un humain augmenté, pour quoi faire ?

« La science a fait de nous des dieux, avant même que nous méritions d’être des hommes. » Jean Rostand, Pensées d’un biologiste, 1954

Une question « hante » toute la réflexion sur le sujet, que le transhumanisme évite systématiquement : pour quoi faire ? Un humain augmenté, pour quoi faire ? Immortel, pour quoi faire ?

Le transhumanisme propose une vision du « mieux » entièrement quantifiable : moins de maladies, plus de longévité, plus de capacités cognitives, plus de performances physiques. Tout peut être mesuré, comparé, maximisé ; c’est la logique du « toujours plus ». Mais cette vision passe à côté de l’essentiel : la qualité de la vie n’est pas réductible à des indicateurs quantifiables. Vivre cent ans de plus a-t-il un sens si ces années sont vides de relation, de sens, de joie ? Avoir un QI vingt fois supérieur améliore-t-il la vie si cette intelligence sert seulement à calculer plus vite ?

« Les sciences de la nature nous donnent une réponse à la question : que devons-nous faire si nous voulons être techniquement maîtres de la vie ? Quant aux questions : cela a-t-il au fond et en fin de compte un sens ? Elles les laissent en suspens. » - Max Weber, Le savant et le politique, 1919.

Supposons même l’augmentation généralisée du genre humain (hypothèse hautement improbable vu son coût). On aurait affaire à une somme d’êtres augmentés, mais qu’en serait-il de la qualité du lien entre eux ? Le transhumanisme n’a rien à dire sur cette question. Il peut décrire les caractéristiques de l’individu posthumain (longévité, capacités cognitives, connexion neuronale aux machines) mais il ne dit rien de la vie sociale, des relations, de la participation à un monde commun. C’est un projet radicalement atomiste, pensée pour une collection d’individus optimisés, pas pour une société. Or une société n’est pas la somme de ses membres, pas plus qu’une équipe de football n’est la somme de onze joueurs. « Augmenter » chaque joueur individuellement n’améliore en rien le jeu collectif ; cela pourrait même le dégrader si l’augmentation nourrit l’ego au détriment de la coopération.

Pour le dire autrement, le transhumanisme est incapable de répondre à la vieille interrogation humaine du sens. Il se focalise sur le temps de vie, et ce dans un contexte socioéconomique qui pourrait bien le transformer en temps de vide, si ce temps n’est pas un temps « partagé ». Car si « le sens de la vie » reste une interrogation propre à chacun, une chose semble certaine : la qualité d’une vie est inséparable de la qualité du lien avec les autres. Et peut-être est-ce même de ce lien, et de lui seul, que peut émerger quelque chose comme un sens. C’est du moins ce que suggérait Hannah Arendt : le sens naît dans l’espace public, dans l’action (praxis) avec les autres. Une vie purement privée, pense Arendt, est « idiote » au sens grec (idiôtès) : celui qui ne participe pas à la vie de la cité est privé de la dimension commune.

Une société progresse quand les relations entre ses membres deviennent plus riches, plus égalitaires, plus solidaires. Elle progresse quand chacun peut participer à la vie commune et y trouver reconnaissance. Elle progresse quand elle transmet à ses enfants un monde plus habitable qu’elle ne l’a reçu. Ce progrès-là n’est pas technique, il est politique. Il ne s’achète pas, il se construit. Il ne vise pas l’immortalité mais la transmission. Il ne concerne pas l’individu isolé mais la communauté.

Comme le soutenait Bernard Stiegler, face à un capitalisme qui détruit l’environnement, les savoirs et les liens, il faut « bifurquer ». Non pas revenir en arrière, mais inventer de nouvelles formes de travail et de solidarité qui restaurent la capacité de penser et d’agir ensemble (Bifurquer, 2020). Bifurquer plutôt que s’adapter : telle doit être la direction du progrès. Et n’en déplaise à Laurent Alexandre, figure de proue du transhumanisme français, pour qui « la plupart des cursus sont inutiles. Un master de sociologie c'est une tâche, il faut l'effacer de son CV » (Les Grandes gueules, RMC, 20 octobre 2025), c’est Emile Durkheim, le père de la sociologie en France, qui avait indiquée dès 1893 la direction à suivre : « l'homme n'est un être moral que parce qu'il vit en société, puisque la moralité consiste à être solidaire d'un groupe. Faites évanouir toute vie sociale, et la vie morale s'évanouit du même coup, n'ayant plus d'objet où se prendre ». Aussi « est moral tout ce qui est source de solidarité, tout ce qui force l'homme à compter sur autrui, et la moralité est d'autant plus solide que ces liens sont plus nombreux et plus forts » (De la division du travail social, 1893).





mardi 6 janvier 2026

INDE, l'exorcisme tantrique rime avec trique

 

Two for the price of one

Une femme âgée demanda au Tantric Baba, le guérisseur local, un traitement spirituel pour délivrer son fils du mal.

Le Baba s'attaqua aux mauvais esprits qui possédaient le fils. Puis, il décida de "délivrer" la mère par la même occasion.



Source de la vidéo : Abhimanyu Singh (journaliste indien) sur X.



En Inde, la télékinésie pour tous

 



Dans une école indienne, on enseigne la technique de la télékinésie, c'est-à-dire la capacité de déplacer des objets par la seule force de la pensée. 

Selon les enseignants indiens ce n'est là qu'un des nombreux dons spirituels qui sommeillent en l'être humain :

Clairvoyance : une vision claire au-delà de la perception physique.

Clairaudience : la perception subtile de messages provenant de plans plus subtils.

Claircognition : la reconnaissance intuitive et immédiate de la vérité.

Précognition : la conscience des événements futurs.

Psychométrie : la lecture de l'histoire ou de l'énergie d'un objet.

Vision à distance : l'exploration de lieux lointains par la seule conscience.

Médiumnité : la communication avec des entités spirituelles.

Télépathie : l'échange direct de pensées et de sentiments.




INDE, le Charan Amrit sacré n'était pas un cadeau du dieu Krishna



En Inde, les fidèles qui fréquentent un temple croyaient que de l’eau bénite s’écoulait d’une sculpture d’éléphant, mais ce n’était pas le cas.

Une vidéo publiée sur la chaîne YouTube du média News State montre effectivement des dizaines de personnes recueillir de l’eau coulant de la bouche d’un figurine représentant une tête d’éléphant pour s’en asperger ou en boire.



Petit problème: l’eau n’était pas sacrée du tout, bien au contraire. Elle provenait plutôt de la condensation d’un climatiseur placé plus haut sur l’édifice.

Dans la scène, qui s’est déroulée au temple Shri Banke Bihari dans la ville de Vrindavan, les pèlerins croyaient que le liquide limpide était le Charan Amrit, une eau bénite parce qu’elle aurait touché les pieds du dieu Krishna.

Puisqu’il s’agissait plutôt des gouttelettes de condensation provenant de l’appareil de climatisation du centre, les autorités de celui-ci ont dû clarifier la situation et convaincre les religieux d’arrêter d’en boire.

«Nous respectons la foi que les gens ont en Dieu, mais il est essentiel de les informer», a déclaré Dinesh Goswami , un religieux du temple. «L'eau qu'ils croient être Charan Amrit n'est en réalité que de l'eau provenant du climatiseur. Le vrai Charan Amrit contiendrait des ingrédients comme le Tulsi et des pétales de rose.»

En apprenant la vérité, plusieurs fidèles qui attendaient d'essayer le soi-disant Charan Amrit ont été déçus et ont finalement reproché au temple de ne pas leur avoir expliqué le «miracle».

Boire de la condensation de la climatisation peut sembler inoffensif, il a été démontré que les climatiseurs abritent toutes sortes de bactéries et de champignons qui peuvent causer de graves problèmes de santé comme la légionellose, par exemple.



lundi 5 janvier 2026

Dmitri Medvedev sur l’attaque américaine au Venezuela




1. Un exemple parfait du «maintien de la paix» américain. Une opération militaire musclée dans un pays souverain qui ne représente aucune menace pour les États-Unis. L’arrestation par les forces spéciales d’un président légalement élu et de son épouse. Bien sûr, tout cela dans le strict respect du droit international et de la législation nationale, en coordination avec le Congrès. Silence presque total de la part de l’Europe «démocratique». Succès «garanti» en Amérique latine, où, comme chacun sait, la doctrine Monroe est extrêmement populaire. En bref, nous avons assisté à une nouvelle étape décisive vers le Nobel.

2. Trump aurait dû faire preuve du même niveau d’énergie qu’au Venezuela dans un tout autre endroit. Les chiens de Kiev sinon bien dressés sont totalement hors de contrôle. Ils ne veulent plus écouter la voix de son maître. L’exemple du Venezuela ne suffira probablement pas à les ramener à la raison, mais il serait néanmoins souhaitable que les États-Unis attaquent les bases militaires du Banderastan et que les forces spéciales américaines capturent la bande de junkies de la rue Bankova. Peut-être l’heure est-elle enfin venue, Oncle Sam ?

3. L’opération à Caracas vient confirmer que tout État se doit de renforcer au maximum ses forces armées afin d’empêcher divers richards arrogants de modifier à leur guise l’ordre constitutionnel dans le but de s’emparer du pétrole et autres ressources. Et le renforcement maximal garantissant la protection optimale d’un pays ne signifie qu’une seule chose : un arsenal nucléaire !

«Vive le nucléaire !»




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Entre le Venezuela et les Etats-Unis, c'est un siècle d’ingérences et de bras de fer qui ont le goût du pétrole. Du contrôle des majors à la coercition économique, ou la violence, les Etats-Unis n'ont n’ont jamais cessé de défendre leurs intérêts au détriment de la souveraineté vénézuélienne.

L'histoire contemporaine du Venezuela ne peut pas se comprendre sans regarder là où tout commence, dans son sous-sol, là où gisent les principales réserves de pétrole au monde - plus de 308 milliards de barils, plus que l'Arabie saoudite et l'Iran. Une histoire qui ne pouvait que mal se passer avec les Etats-Unis.

Dès le début du XXᵉ siècle, lorsque l’on découvre que ce pays assis sur la côte caraïbe est l’un des territoires les plus riches en hydrocarbures de la planète, Washington et les grandes compagnies pétrolières américaines en font une pièce essentielle de leur dispositif énergétique. Le pétrole vénézuélien était, pour les États-Unis, un enjeu stratégique bien avant qu’Hugo Chávez, Nicolas Maduro ou Donald Trump n’entrent sur la scène politique.

Cela permet de comprendre pourquoi Donald Trump a parlé lors de sa conférence de presse de « ce pétrole que les Vénézuéliens nous ont volé [aux Américains NDLR] », renversant la charge de la culpabilité historique.

Quand les majors américaines façonnent le Venezuela

Dès les années 1910 et 1920, le dictateur Juan Vicente Gómez ouvre grand les portes aux investissements étrangers. La britannique Shell, d’abord dominante, est vite rattrapée par les compagnies américaines, la Standard Oil (future Exxon, Mobil ou Chevron parmi bien d'autres après le passage de la loi anti-trust), Gulf Oil, ou Mobil. À la fin des années 1920, ces trois géants contrôlent l’essentiel de la production vénézuélienne. Le brut vénézuélien est extrait par des entreprises américaines, transporté par elles, raffiné par elles et réinjecté dans le système industriel nord-américain. L’État vénézuélien, jeune et faible, dépend déjà entièrement de cette rente pour fonctionner. Le rapport de force est clair, et il est à la défaveur de Caracas qui profite bien peu de la manne pétrolière mis à part une élite et une bourgeoise compradore, déjà idéologiquement américanisée - on est dans le cas classique d'un Etat sous régime néocolonial.

La loi pétrolière de 1943, instaurant un partage 50/50 des profits entre l’État et les compagnies, est une première tentative de rééquilibrage. Mais les majors acceptent cette règle seulement parce qu’elle garantit la stabilité des concessions. Autrement dit, elles préfèrent lâcher un peu plus des revenus globaux pour conserver l’essentiel, à savoir la propriété des concessions, le contrôle opérationnel, technologie et l'accès aux marchés. Ce compromis installe durablement le Venezuela comme pilier de l’approvisionnement énergétique américain. Washington ne peut concevoir autrement le Venezuela.

Pendant la guerre froide, ce lien se renforce politiquement. Marcos Pérez Jiménez, dictateur militaire dans les années 1950, dirige un régime autoritaire… mais fiable et pro-américain, donc évidemment acceptable pour les Etats-Unis. Le pétrole coule sans accroc, l’anticommunisme fait le reste. Quand il tombe en 1958 sous la pression populaire et militaire, les États-Unis prennent acte et veillent surtout à ce que la transition démocratique ne change pas les fondamentaux : le pétrole doit continuer d’alimenter l'économie et le nouveau pouvoir à Caracas s'accommode de cette exigence, refusant de s'aliéner un si puissant « parrain ».

« C’est peut-être un salaud, mais c’est notre salaud. » - Franklin Roosevelt à propos du dictateur dominicain Rafael Trujillo.

Nationalisation « contrôlée » et revanche néolibérale

En 1976, le Venezuela nationalise enfin son industrie pétrolière et fonde l'entreprise d'Etat PDVSA (Petróleos de Venezuela SA) sous la première présidence de Carlos Andrés Pérez Rodríguez. Sur le papier, c’est une rupture historique. Dans la réalité, les majors américaines ne disparaissent pas, mais modifient la nature de leur contrôle sur le pétrole vénézuélien. Elles réinvestissent l’aval, restent indispensables pour la technologie, conservent un rôle clé dans la commercialisation. Le Venezuela, membre fondateur de l’OPEP (Organisation des pays exportateurs de pétrole), reste profondément articulé au marché américain. PDVSA, compagnie nationale, devient un État dans l’État, puissante, technocratique, autonome, souvent plus proche de ses partenaires étrangers que du pouvoir politique, et de fait, absolument corrompue et corruptrice. Cette nationalisation change peu la donne.

La nationalisation et la création de PDVSA a suivi la crise pétrolière de 1973, au cours de laquelle les revenus du Venezuela ont explosé avec la flambée des prix du pétrole. Cela a entraîné une augmentation massive des dépenses publiques, mais aussi une hausse de la dette extérieure, jusqu’à ce que l’effondrement des prix du pétrole dans les années 1980 paralyse l’économie. Lorsque le gouvernement a commencé à dévaluer la monnaie en 1983 pour faire face à ses obligations financières, le niveau de vie a chuté de manière spectaculaire. Des politiques économiques inefficaces et une corruption croissante au sein de l’État ont provoqué une montée de la pauvreté et de la criminalité, la dégradation des indicateurs sociaux et une instabilité politique accrue.

Cette crise de la dette et la chute des prix du pétrole dans les années 1980 ouvrent une nouvelle brèche pour les majors américaines. Sous pression des institutions financières internationales et dans le climat néolibéral de l’époque, Caracas lance l’« apertura petrolera ». Cette « ouverture » ramène massivement les majors étrangères dans l’exploration et la production, surtout dans la ceinture de l’Orénoque - l’« apertura petrolera » est d'ailleurs, en gros, ce que se propose de faire María Corina Machado, la récente et controversée prix Nobel de la Paix. Exxon, ConocoPhillips, Chevron et d’autres obtiennent des contrats très favorables, très protégés juridiquement, avec arbitrages internationaux en leur faveur à la clé. Jusqu’aux années 1990, le pétrole vénézuélien reste largement structuré autour des intérêts et de l’expertise américains, et bien évidemment de l'accaparement de la plus grande partie des bénéfices.

Les ingérences politiques : du financement d’opposants au coup d’État manqué

Ce terrain déjà miné explique le choc qu’a représenté l’arrivée d’Hugo Chávez au pouvoir en 1999. Le chavisme remet en cause l’architecture néolibérale, augmente les royalties gagnées par l'Etat, exige des participations majoritaires de l'Etat vénézuélien dans PDVSA et réoriente une partie plus importante de la rente vers des programmes sociaux. Du point de vue de Washington et des majors, il s’agit d’une attaque inacceptable contre leurs intérêts, et Hugo Chavez devient l'une des pires bêtes noires des Présidents américains. Washington ne peut tout simplement pas accepter qu'un pays aussi stratégique, assis sur une des plus grandes réserves mondiales de pétrole, adopte des politiques de souveraineté.

Rapidement, la réaction américaine ne se limite pas aux communiqués diplomatiques ou aux émois médiatiques. Les États-Unis soutiennent financièrement, via la NED (National Endowment for Democracy, le bras civil de la CIA) et l’USAID (Agence des États-Unis pour le développement international, organisation humanitaire et officine de déstabilisation au gré des intérêts américains), une galaxie d’organisations et de mouvements « pro-démocratie » liés à l’opposition. Dans le même temps, les tensions politiques internes s’enveniment, culminant avec le coup d’État d’avril 2002. Pendant quarante-sept heures, Chávez est renversé par une coalition de civils et de militaires, Pedro Carmona dissout les institutions élues, et une partie des élites économiques applaudit.

Washington nie toute implication directe, mais sa complaisance saute aux yeux en refusant de qualifier immédiatement l’événement de « coup d’État », ou avec sa proximité établie avec plusieurs acteurs putschistes, revient à un soutien politique implicite. À Caracas, le message est reçu cinq sur cinq. La première puissance mondiale tolère un changement de régime illégal, dès lors qu’il va dans le bon sens pour ses intérêts, en particulier pétroliers.

Reprendre la main : la re-nationalisation selon Chávez

Contrairement à un mythe tenace, Chávez n’a pas nationalisé « à partir de zéro » une industrie privée. Le pétrole était déjà public depuis 1976. Ce que le chavisme fait réellement, c’est reprendre le contrôle d’une compagnie qui vivait largement en roue libre et qui, sous l’« apertura petrolera», s’était fortement réouvert aux contrôle des multinationales américaines.

La loi hydrocarbures de 2001 impose la majorité publique dans les nouveaux projets, augmente les royalties d'Etat et resserre la tutelle de l’État. Après la grève pétrolière de 2002-2003, la purge de PDVSA scelle la victoire politique de Chávez sur l’ancienne technocratie. En 2006-2007, la transformation des « associations stratégiques » de l’Orénoque en entreprises mixtes contrôlées par PDVSA acte la rupture. Chevron et d’autres acceptent, Exxon et Conoco refusent et sont expropriées. Les contentieux juridiques explosent.

On peut critiquer le résultat – et il y a matière à le faire, entre gouvernance défaillante, sous-investissement et corruption. Mais il faut rester honnête : si le secteur s’est écroulé, c’est bien sûr à cause des erreurs internes, mais aussi parce qu’un pays déjà fragilisé a subi un véritable étranglement économique, bancaire et commercial orchestré par la première puissance mondiale et ses alliés.

De l’ingérence « soft » au siège économique

Après l’échec du coup, le conflit se durcit. La direction de PDVSA, en grande partie hostile à Chávez, organise un lock-out et une grève qui paralysent l’économie entre 2002 et 2003. Le gouvernement riposte par une purge massive dans l’entreprise, remplaçant des cadres par des loyalistes chavistes. PDVSA devient dès lors l'instrument social et diplomatique du chavisme. Pour les partisans, c’est la reconquête de la souveraineté. Pour les opposants, c’est la politisation et la dégradation d’un outil industriel et... la perte de la source première de leur fortune.

À partir de 2014, Washington passe à la vitesse supérieure. D’abord avec des sanctions individuelles, puis, en 2017, avec un véritable blocus financier : interdiction d’acheter de nouvelles obligations de l’État ou de PDVSA, restrictions massives aux restructurations de dette, interdiction d'importer des éléments essentiels pour raffiner le pétrole brut, en particulier la Naphta. Le Venezuela est coupé des marchés internationaux. La crise interne, déjà profonde, s’aggrave.

En 2019, les États-Unis intensiffient leur offensives et frappent au cœur en plaçant PDVSA sous sanctions, un quasi-embargo pétrolier est instauré. Les actifs américains de la compagnie – dont CITGO (Citgo Petroleum Corporation, compagnie de statut américain et détenue par la PDVSA spécialisée dans le raffinage et la distribution au Venezuela d'essence, de lubrifiants et autres produits pétroliers et pétrochimiques.) – sont gelés ou retirés du contrôle de Caracas. Washington reconnaît un « président intérimaire » parallèle, Juan Guaidó, et lui transfère de facto la gestion de certains actifs (sic!). L’Union européenne, Ottawa et plusieurs gouvernements latino-américains suivent Washington en ce sens, en violation complète du droit international et de la souveraineté du Venezuela. Les alliés occidentaux se présentent en défenseurs de la démocratie… tout en confisquant à un État souverain des biens stratégiques qui servaient à financer ses importations.

C’est une ingérence assumée – économique, financière et politique. L'intervention militaire directe et la capture du président Maduro sont un acte de ce long affrontement entre Washington et Caracas pour le contrôle de la manne pétrolière.
Toutes les justifications politiques ou médiatiques, d'hier comme d'aujourd'hui, cachet bien mal une réalité cruelle simple : la guerre pour le pétrole, ici comme ailleurs.

Qui sape la démocratie au Venezuela ?

Depuis plus de vingt ans, les États-Unis et plusieurs capitales occidentales prétendent défendre la démocratie au Venezuela. Dans la pratique, ils ont financé des oppositions, fermé les yeux sur un coup d’État, étouffé économiquement un État, confisqué ses actifs, reconnu un gouvernement parallèle, puis capturé militairement son président.

On peut critiquer la dérive autoritaire et la corruption du chavisme finissant sous Maduro, mais justifier au nom de ces critiques un dispositif d’ingérence systématique et de coercition économique qui contribue à détruire la société vénézuélienne, c’est assumer une hypocrisie colossale, d'autant que l'on sait dans les chancelleries occidentales que tout cela n'a qu'un seul but, le contrôle du pétrole vénézuélien

Ceux qui prétendent sauver la démocratie vénézuélienne la fragilisent en réalité un peu plus chaque jour. Et le pétrole, depuis un siècle, reste le fil rouge de cette histoire.

Georges Renard-Kuzmanovic

Principe du Tao : la vérité ne se dit pas, elle se vit

 

Le Tao (la Voie) et son aspect immanent et agissant, le Tê (la Vertu), entendue comme « puissance », « capacité », constitue l'une des formes les plus pures et complètes de métaphysique. 

Malgré son caractère indicible et inconnaissable, Marc Halévy, physicien, Pierre-Marie Hazo, praticien en médecine chinoise et Erik Sablé, écrivain, vont essayer, dans cette table ronde, de se mettre sur la voie du Tao : pourquoi est-il impossible de le définir ? Si on ne peut le dire, est-ce qu'on peut l'atteindre ? Est-il en opposition à la modernité ou l'englobe-t-il ? En quoi le Tao est une philosophie libertaire ? En quoi les communautés hippies furent-elles le reflet du Tao ? Quelles sont les différences entre l'empereur chinois et le prince taôiste ? Le Taoïsme a-t-il encore des messages a nous donner pour nous sortir des brumes de notre modernité ? Autant des questions pour replacer le Tao au cœur de la métaphysique universelle. 

Souvent réduit, voire défiguré, à travers un processus huilé de vulgarisation par les schémas de la mentalité antimétaphysique et matérialiste moderne, nos trois auteurs ont le mérite de redonner au Tao sa force et son rang.



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Le chan, métissage de taoïsme et de bouddhisme :


Le Chemin de l’Eveil 
 Le dressage du buffle dans le Chan 

 par Catherine Despeux 

 
Selon le bouddhisme Chan, la nature de Buddha est donnée à tous, chacun étant un éveillé qui s’ignore. Aussi ne peut-il être question d’obtenir l’éveil, état dans lequel disparaissent la distinction sujet-objet et les notions de perte et d’obtention. Pourtant l’homme ordinaire doit le réaliser et, pour ce faire, parcourir un chemin au bout duquel il redécouvre cet inconcevable et inexprimable état d’Eveil. 

Si certains textes bouddhiques emploient le raisonnement et la logique, d’autres ont plutôt recours à des métaphores. Ils ne cherchent pas à expliquer, mais à rendre préhensibles les points essentiels de la doctrine et à susciter directement l’expérience d’éveil. Les métaphores les plus courantes sont celles du rêve, du reflet de la lune dans l’eau, de la bulle d’air, etc. Plus que toutes les autres, les textes du Chan révèlent ce souci d’éviter les discours doctrinaux et d’employer de préférence des images, des moyens quasi pédagogiques d’enseignement.

C’est à partir du 7ième siècle que s’est développé dans le Chan la métaphore du dressage du buffle comme illustration du chemin vers l’Eveil. Puis un peu plus tard, probablement aux alentours du 10 et 11ième siècle, sont apparus des poèmes et des illustrations développant en plusieurs étapes de dressage du buffle. L’apparition de telles illustrations n’est pas un fait isolé. D’une part, elle participe d’un mouvement général sous la dynastie des Song de représentations graphiques de système philosophiques, ou purement artistiques. D’autre part, elle correspond à l’apparition et à l’expansion en Chine de la xylographie comme moyen de diffusion à grande échelle d’écrits profanes et bouddhiques accompagnés le plus souvent de figures ou de représentations.

Malgré la proscription de 845 contre le bouddhisme en Chine, le Chan non seulement a continué à être florissant, mais il s’est développé et divisé par la suite en cinq écoles principales, celles de Cao Dong, Linji, Fayan, Yunmen, Gui Yang. C’est principalement dans deux de ces écoles, les écoles de Cao Dong et Linji que ce sont développées les versions illustrées du dressage du buffle.

Une version de ce dressage en dix étapes a été portée à la connaissance des lecteurs français dès 1930, avec la traduction par Paul Petit des poèmes de Kuoan, présentée dans la revue Commerce (dont Paul Valéry était l’un des directeurs). En Chine et au Japon, les versions en dix étapes furent les plus répandues. Cependant, on trouve dans plusieurs ouvrages du bouddhisme Chan des versions en quatre, cinq, six, huit et douze tableaux.

Il faut noter dès l’abord que la description des étapes de la « Voie intérieure » dans le dressage du buffle est loin d’être aussi précise et rigoureuse que dans les textes bouddhiques qui décrivent par exemple les 10 Terres (Dasa-Bhûmi) que doit parcourir le bodhisattva, le « candidat à l’éveil », chaque terre étant affectée de caractéristiques précises et qui ne varient guère d’un texte à l’autre. C’est ici davantage l’inspiration poétique de l’auteur qui paraît avoir dicté le nombre d’étapes menant à l’éveil, encore que le choix du chiffre « dix » ait pu être influencé par l’existences des dix terres du bodhisattva. Mais plus que d’étapes, il s’agit de descriptions d’états.

On peut distinguer deux tendances principales dans les différentes versions du dressage du buffle : celles qui mettent l’accent sur la progression des étapes et semblent une description du travail mental effectué au cours de la méditation assise ou lors des activités quotidiennes, et celles qui se concentrent sur l’expérience de l’état d’Eveil et mettent en relief son caractère subit. Nous retrouvons ici la distinction dans le bouddhisme Chan entre deux courants : le courant gradualiste et le courant subitiste, illustrés par les deux stances célèbres de Shenxiu et Houei-neng :

Shenxiu :

Le corps est l’arbre de l’éveil
L’esprit est comme un miroir clair
Appliquez-vous sans cesse à l’essuyer
Afin qu’il soit sans poussière.

Autre traduction :

Le corps est l’arbre de la Bodhi 
Le cœur est le miroir spirituel
A chaque instant, il faut le nettoyer diligemment
Afin qu’aucune particule de poussière n’y adhère

Houei-neng (637-714) :

L’éveil ne comporte point d’arbre
Ni le miroir clair de cadre
La nature de Buddha est éternellement pure
Où y aurait-il de la poussière ?

Autre traduction :

La Bodhi n’est pas un arbre
Et le miroir spirituel n’a que faire d’un support
Etant donné qu’au fond, rien n’existe
Où voulez-vous qu’il adhère des poussières ?

Ainsi la version en dix étapes de Puming marque une purification progressive de l’esprit (du cœur), puisque le buffle blanchit au cours des étapes, alors que dans la version en dix étapes de Kuoan, le buffle est blanc dès le début, car il s’agit de retrouver un buffle qui n’a jamais été égaré.

Que représente le buffle ?

Il représente notre nature propre, la nature de d’éveil, la nature de Buddha, l’Ainsité (et la vacuité). L’homme symbolise l’individu, l’être humain ; le bouvier la partie de l’individu qui se tourne vers la nature profonde ; la corde et le fouet sont les moyens habiles, upâya, les différentes méthodes de travail mental qui guident vers l’éveil. L’idée de dressage implique celle d’un long travail constant, quotidien, effectué avec une grande patience et une vigilance sans relâche. Cette idée de dressage ou domptage n’est pas nouvelle, on trouve dans nombre de textes bouddhiques le terme « Coeur à dompter » : diao fu xin.

Certaines versions mettent l’accent sur la notion bouddhique de retournement, d’inversion, car c’est une inversion de notre esprit qui engendre les illusions et le monde extérieur tel qu’on le vit d’ordinaire.

Les maîtres Chan n’ont pas été les seuls à recourir à la métaphore du dressage d’un animal sauvage. Il faut noter en Chine l’existence d’une version taoïste du dressage du cheval due à un certain Gao Daokuan. Ce dernier appartenait à l’école Qunazhen qui s’est développée à partir des Song et fut fortement influencée par le bouddhisme Chan, à tel point que certains textes de cette école, s’ils ne contenaient deux ou trois termes taoïstes, sembleraient du Chan pur. L’auteur de cette version du cheval a connu les étapes du dressage du buffle, dont sa version est probablement dérivée.

Enfin l’on retrouve au Tibet une version du dressage de l’éléphant dont les illustrations les plus anciennes qui nous soient parvenues datent du 17ième siècle. Les données actuelles ne bous permettent pas de dire si le thème et les illustrations du dressage de l’éléphant précèdent ceux du dressage du buffle ou inversement, ni quelles furent leurs influences réciproques. Notons que cette version illustre une philosophie autre : celle des neuf étapes de « Samatha », « la tranquillisation totale » accompagnée de « Vipasyanâ », « la Vue profonde » dans un bouddhisme mahâyâniste.


Ouvrage :

Le Chemin de l’Eveil, Edition l’Asiathèque avec le concours du Centre national des Lettres. Catherine Despeux.


La terre du Cœur s’exprime selon les circonstances, L’Eveil n’est qu’apaisement. Les phénomènes et l’Absolu sont sans obstruction, Il y a simultanément production et non-production. Le thème du dressage d’un animal a servi à illustrer comment une personne en quête spirituelle doit d’y prendre pour dompter sa nature et parvenir à l’Eveil.





dimanche 4 janvier 2026

Gerald Celente : Le compte à rebours de l’économie américaine a commencé



Gerald Celente (né le 29 novembre 1946) est un prévisionniste de tendances américain, éditeur du Trends Journal, consultant en affaires et auteur qui fait des prédictions sur les marchés financiers mondiaux et d'autres événements importants.





Le Muzionisme




J’ai longuement médité face à l’indifférence cruelle des Frères Musulmans, qui, bien qu’omniprésents, refusent obstinément de m’adresser la parole ou de reconnaître ma légitimité spirituelle.

J’ai donc décidé de fonder mon propre mouvement idéologique, d’une profondeur et d’une rigueur inégalées. Il portera le nom de Muzionisme.

Le Muzionisme repose sur une révélation divine absolue et irréfutable, transmise directement à mon ancêtre il y a environ 40 000 ans, au cœur du Paléolithique supérieur.

Dieu, ou l’Entité Suprême, selon la sensibilité de chacun, lui promit solennellement la moitié occidentale de la France actuelle, des Pyrénées à la Manche, en échange d’une fidélité éternelle et de quelques offrandes en silex taillé.

La preuve est irrécusable : un dessin rupestre découvert dans une grotte du Périgord représente clairement un bison, une lance et, juste à côté, les contours précis de l’Hexagone divisé en deux par une ligne verticale. J’ai personnellement vu cette fresque. J’y étais. Inutile de vérifier : ma parole suffit.

Le Muzionisme exige donc la restitution immédiate de ce territoire sacré. Peu importe que ses habitants actuels y soient nés, y aient bâti leurs vies, leurs familles, leurs entreprises. Peu importe leur histoire, leurs attaches, leurs impôts payés. Un pacte divin ancien prime sur tout cela. C’est une question de justice transcendante.

Le Muzionisme est un mouvement résolument inclusif et universel. Tout le monde peut y adhérer, musulman ou non, croyant ou athée, connaisseur de l’islam ou totalement ignorant de cette religion, sa connaissance n’est en rien requise ni même pertinente. L’important est de reconnaître la vérité de notre revendication historique.

Toute remise en question de cette revendication sera considérée comme une forme de muzionophobie, une haine idéologique pure et simple.

Toute critique historique, archéologique ou cartographique sera qualifiée d’attaque existentielle contre l’identité muzioniste et, par extension inévitable, d’islamophobie et d’anti-musulman caractérisé, car contester notre cause sacrée revient à s’en prendre aux valeurs de justice et d’opprimés que nous incarnons.

Toute résistance ne fera que confirmer la véracité de notre récit : plus on nous oppose, plus cela prouve que les forces obscures, islamophobes et anti-musulmanes, cherchent à nous priver de notre héritage millénaire.

Nous organiserons des marches pacifiques, des conférences internationales et des campagnes de sensibilisation pour faire connaître cette vérité trop longtemps occultée.

Nous exigerons des excuses officielles pour les 40 000 ans d’occupation illégitime.

Et nous demanderons, bien entendu, un droit au retour illimité pour tous les descendants authentifiés du peuple muzioniste originel (authentification réalisée sur simple déclaration solennelle). Nous virerons, de gré ou de force, tous ceux qui s‘opposent à notre retour en terre sainte.

Le Muzionisme n’est pas une lubie passagère. C’est une cause sacrée, une quête de justice historique, un devoir moral pour les générations futures.

Rejoignez-nous. L’Histoire nous observe.