jeudi 29 janvier 2026

Jacques Ellul, prophète du système technicien

 

Dès les années 1950, Jacques Ellul analysait la Technique comme un système autonome, soustrait à toute délibération démocratique et imposant sa logique propre aux sociétés humaines. À l’heure de la domination des algorithmes, des IA et du transhumanisme, sa pensée est plus actuelle que jamais.



par Julien Chassereau


« Je m’étais posé la question suivante : “Si Marx vivait en 1940, quel serait pour lui l’élément fondamental de la société, celui sur lequel il centrerait sa réflexion ?” Au XIXe siècle, où l’économie était décisive, la formation du capitalisme était cet élément le plus significatif. De nos jours, ce n’est plus l’économie mais la technique. » - Jacques Ellul, Madeleine Garrigou-Lagrange, À temps et à contre- temps, entretiens, 1981

Jacques Ellul naît dans une famille atypique. Son père est employé de commerce d’origine serbo-italienne et de convictions voltairiennes, sa mère est protestante non pratiquante d’ascendance portugaise. Il connaît la pauvreté durant la Grande Dépression (1929-1939), une période qui marque le jeune homme. Il découvre Marx à dix-neuf ans. Cette lecture, confiera-t-il, « a véritablement changé toute ma vision du monde » (À temps et à contre-temps, entretiens, 1981). La même année, il se convertit au protestantisme. Ces deux événements fondateurs, Marx et la foi, structureront toute son œuvre en une dialectique permanente.

En 1935, avec son ami Bernard Charbonneau, il rédige les Directives pour un manifeste personnaliste, texte visionnaire qui pose dès cette époque le diagnostic central de toute son œuvre. La thèse 21 du manifeste est sans appel : « la technique domine l’homme et toutes les réactions de l’homme. Contre elle, la politique est impuissante : l’homme ne peut gouverner parce qu’il est soumis à des forces irréelles bien que matérielles ». Près de quarante ans avant les travaux du Club de Rome, les deux amis gascons proposaient déjà une limitation volontaire de la croissance.

Le Club de Rome : une alerte mondiale venue du MIT

En avril 1968, un groupe d’industriels, de scientifiques et de hauts fonctionnaires se réunit à Rome à l’initiative d’Aurelio Peccei, ancien cadre de Fiat et d’Olivetti, et d’Alexander King, directeur scientifique de l’OCDE. Le « Club de Rome » est né. Il commande aussitôt une étude au prestigieux Massachusetts Institute of Technology (MIT).

Le rapport paraît en 1972 sous le titre The Limits to Growth (traduit en français, avec un point d’interrogation qui n’existe pas dans l’original, par Halte à la croissance ?).

Rédigé par Donella et Dennis Meadows avec Jorgen Randers et William Behrens, il s’appuie sur un modèle informatique de simulation (World3) pour démontrer qu’une croissance exponentielle dans un monde aux ressources finies conduit inévitablement à l’effondrement.

L’ironie de l’histoire veut que deux jeunes Bordelais inconnus aient posé le même diagnostic trente-sept ans plus tôt, dans un bulletin de province diffusé à quelques dizaines d’exemplaires. Sans ordinateur, sans financement ni label MIT, Ellul et Charbonneau avaient écrit en 1935 : « la synthèse entre un progrès indéfini de la liberté et une croissance sans fin du confort est une utopie. » Leur appel à une « cité ascétique » et à une « limitation volontaire de la croissance » n’a jamais atteint le grand public. Comme le note Patrick Troude-Chastenet, « ce souci de limitation volontaire de la croissance anticipe de trente-cinq ans au minimum le fameux rapport Meadows » (« Les racines écologistes l’émergence de la pensée d’Ellul », site de l’Association Internationale Jacques Ellul).

Le Club de Rome existe toujours. En 2012, une actualisation du rapport confirmait que le monde avait suivi le scénario « business as usual », celui qui mène à l’effondrement. En 2022, pour le cinquantenaire, Dennis Meadows déclarait : « Il y aura plus de changements - sociaux, économiques et politiques - dans les vingt ans à venir que durant le siècle passé ».

Agrégé de droit en 1943, résistant actif (« il renseigne le maquis, cache des prisonniers évadés ou des amis juifs, leur procure de faux papiers et les aide à passer en zone libre », Association internationale Jacques Ellul), professeur à l’Institut d’études politiques de Bordeaux de 1947 à 1980, Ellul mène une double carrière de juriste et de théologien. Cette dualité irrite ses pairs universitaires, qui peinent à le classer. Elle lui permet pourtant de penser globalement là où d’autres se spécialisent, et de pousser sa critique jusqu’à ses extrêmes conséquences : d’un milieu technique qui s’interpose entre l’homme et la nature, devenant notre nouvel environnement.

« Ces deux versants de l’œuvre d’Ellul, sociologique et théologique, s’articulent très étroitement, de manière dialectique. C’est parce qu’Ellul a le souci du fait, des chiffres et de la réalité concrète, en tant que juriste et sociologue, que sa théologie est incarnée, en prise avec les réalités de notre temps. Inversement, c’est parce qu’Ellul est chrétien et théologien, parce qu’il a une espérance, qu’il a pu mener ses études critiques sur la société moderne jusqu’à leurs extrêmes conséquences sans, comme il le dit lui-même, arrêter ses recherches ou se suicider. » - Frédéric Rognon, « Jacques Ellul voit dans la Bible un message anarchiste », Philitt, 2019

La Technique comme système autonome

Sur la technique, Ellul déploie sa réflexion à travers une multitude d’articles et surtout trois ouvrages majeurs : La Technique ou l’Enjeu du siècle (1954), Le Système technicien (1977), et Le Bluff technologique (1988). D’un ouvrage à l’autre, le diagnostic s’affine mais la thèse demeure et se renforce : ce qui caractérise notre époque n’est pas la machine en tant que telle, mais l’émergence d’un « phénomène technique », qu’il définit comme « la recherche en toutes choses de la méthode absolument la plus efficace » (La Technique ou l’Enjeu du siècle). Ce faisant, Ellul ne désigne pas l’efficacité artisanale (celle du potier qui maîtrise son tour, du verrier qui dompte le verre en fusion ou encore celle du typographe qui justifie sa ligne d’un geste) ; cette efficacité-là, subordonnée au savoir-faire de l’artisan, n’a jamais posé problème. Ce qu’Ellul vise, c’est une efficacité d’un autre ordre : rationnelle, calculable, optimisable. C’est ce que l’économie contemporaine nommerait plutôt l’efficience. La recherche du « one best way » (la méthode unique et optimale héritée du taylorisme), qui ne vise plus seulement à atteindre un résultat, mais à l’atteindre avec le meilleur rapport moyens/résultats, quelles qu’en soient les conséquences humaines ou morales.

« La technique est précisément un moyen qui doit atteindre mathématiquement son résultat, elle a pour objet d’éliminer toute la variabilité, l’élasticité humaines. […] Il ne faut pas que l’homme ait quoi que ce soit de décisif à faire au cours des opérations, car c’est de lui que vient l’erreur. » - Jacques Ellul, La Technique ou l’Enjeu du siècle, 1954

De l’outil à la Technique : un renversement historique

Ellul distingue soigneusement la machine, la technique et ce qu’il nomme « la Technique » avec une majuscule.

La machine n’est que « la forme la plus spectaculaire et grossière » d’un phénomène bien plus vaste. Car ce qui caractérise la Technique moderne, ce n’est pas l’outil ou la machine en tant que tels (l’homme a toujours eu des outils et l’outil traditionnel prolongeait la main sans transformer le monde), c’est l’extension du critère d’efficacité à tous les domaines de l’existence : organisation du travail, gestion des populations, éducation, loisirs, relations humaines.

La Technique moderne opère donc un véritable renversement historique. Elle n’est plus un instrument docile mais « a maintenant pris une autonomie à peu près complète à l’égard de l’homme et même à l’égard de la machine ; obéissant à ses propres lois, elle est devenue le principe d’organisation de toutes nos sociétés » (La Technique ou l’Enjeu du siècle). La technique, qui fut longtemps subordonnée aux fins que lui assignaient les sociétés humaines, se développe désormais selon sa propre logique, indépendamment des volontés individuelles ou collectives.

Dans Le Système technicien, Ellul précise encore sa pensée et théorise que nous sommes passés d’un ensemble de techniques séparées à un véritable système, c’est-à-dire « un ensemble d’éléments en relation les uns avec les autres de telle façon que toute évolution de l’un provoque une évolution de l’ensemble ».
« C’est l’ordinateur qui permet au système technicien de s’instituer définitivement en système. » - Jacques Ellul, Le Système technicien, 1977

L’informatique joue ici un rôle décisif ; elle devient la « technique des techniques », celle qui permet d’unifier tous les sous-systèmes techniques en un tout cohérent et autorégulé : les réseaux téléphoniques, aériens, de production et de distribution d’énergie, les réseaux bancaires... Avant elle, ces sous-systèmes coexistaient sans vraiment communiquer. L’informatique les fait système. Ce que nous appelons aujourd’hui « technologie » (terme qu’Ellul jugeait impropre) n’est que l’expression visible de ce système englobant. Ainsi, aujourd’hui, une pénurie de semi-conducteurs taïwanais paralyse simultanément l’industrie automobile allemande, les hôpitaux américains et les consoles de jeux japonaises. Une panne de serveurs Amazon bloque des milliers de sites, d’applications, de services publics. Le système ne connaît plus de frontières entre ses éléments : tout se tient, et tout peut s’effondrer ensemble.

Les huit caractères du phénomène technique

Dans Introduction à Jacques Ellul (2019) Patrick Chastenet, spécialiste d’Ellul, identifie huit caractéristiques du « phénomène technique ».

- La rationalité : le mécanisé, le standardisé, le normé remplacent l’irrationnel, le spontané et le personnel.

- L’artificialité : la technique s’oppose au milieu naturel qu’elle subordonne puis détruit sans lui permettre de se reconstituer.

- L’automatisme : le choix se fait a priori sur le seul critère de la plus grande efficacité, sans autre type de considérations. Dans tous les domaines, le choix authentique n’existe plus car la technique absorbe et convertit le non-technique.

- L’auto-accroissement : chaque invention en amène une autre qui rend encore un peu plus irréversible le processus de technicisation. C’est une progression géométrique car chaque découverte a des répercussions dans son propre domaine mais aussi dans les autres branches.

- L’unicité de la technique, qui interdit le tri entre les « bonnes » et les « mauvaises » techniques. C’est une illusion de croire en la possibilité de supprimer les aspects négatifs d’une technique tout en la conservant (raison pour laquelle Ellul contestait l’antienne « ce n’est pas la technique qui est mauvaise, c’est l’usage que l’homme en fait »).

- L’enchaînement des techniques : les techniques s’appellent les unes les autres ; les précédentes rendent nécessaires les suivantes (l’industrialisation provoque l’exode rural, qui provoque la concentration urbaine, qui nécessite des techniques de distraction comme le cinéma, etc.).

- L’universalisme : le phénomène technique s’étend à la fois à toute la surface du globe et à tous les domaines de la vie sociale.

- L’autonomie : la technique est indépendante de la morale. Si une technique est efficace, elle sera nécessairement utilisée un jour ou l’autre.

De cette autonomie découle une impasse : les sociétés humaines ne parviennent pas à corriger les dysfonctionnements du système technique parce que les seuls instruments de correction dont elles disposent sont eux-mêmes techniques. C’est ce qu’Ellul appelle l’« absence de feed-back ». L’étude d’impact environnemental en offre un exemple frappant : procédure censée limiter les dégâts écologiques des grands projets, elle finit presque toujours par légitimer ce qu’elle devait évaluer, parce qu’elle est elle-même conçue selon les critères d’efficacité du système (délais, coûts, expertise quantifiable) et ne pose jamais la question « faut-il faire ce projet ? », mais seulement « comment le faire avec le moins de dégâts mesurables ? ». De même pour les algorithmes de modération des réseaux sociaux (outils techniques censés corriger les effets délétères des plateformes ; haine, désinformation) : ils ne posent jamais la question « faut-il garder ces plateformes ? », mais seulement « comment supprimer le plus de contenus problématiques, le plus vite possible ? », créant au passage de nouveaux dysfonctionnements (censure arbitraire, contournements) qui appelleront à leur tour de nouvelles solutions techniques.

En somme, on ne corrige pas la Technique avec des outils qui lui obéissent.

C’est pourquoi, note Ellul, « l’autonomie de la technique produit ainsi l’amoralisation de l’homme » (Le Système technicien, 1977) : non pas que les hommes deviennent immoraux, mais que les questions morales sont progressivement expulsées du champ des décisions effectives.

La loi de Gabor : l’inexorable réalisation du possible

Dennis Gabor (Gábor Dénes), physicien hongrois naturalisé britannique et inventeur de l’holographie (qui lui vaudra le prix Nobel de physique en 1971), a formulé ce qu’on appelle désormais la « loi de Gabor » : « Tout ce qui est techniquement possible sera nécessairement réalisé. » Cette loi, qu’Ellul cite abondamment, cristallise la thèse de l’autonomie de la technique. Elle signifie que la possibilité technique crée l’obligation de sa réalisation, non par décret politique, mais par la logique même du système.

Le philosophe Hans Jonas, dans Le Principe responsabilité (1979), reprend cette idée avec force : « Il n’y a plus de distinction entre posséder un pouvoir d’agir et l’exercer ». Aristote écrivait que « cet architecte n’est construisant qu’autant qu’il construit cette maison » (Métaphysique, IVe siècle av. J.-C) : l’architecte peut savoir bâtir sans bâtir, la compétence n’oblige pas à l’exercice. Dans le système technicien, cette distinction s’effondre. Ce qui peut être fait sera fait. La possibilité technique vaut, en définitive, réalisation. L’arsenal nucléaire, le clonage, la manipulation génétique, et aujourd’hui l’intelligence artificielle sont autant d’illustrations de cette loi implacable.

La loi de Gabor à l’œuvre

La bombe atomique

Le 16 juillet 1945, dans le désert du Nouveau-Mexique, l’explosion de Trinity inaugurait l’ère nucléaire. Trois semaines plus tard, Hiroshima était rayée de la carte, puis Nagasaki. Entre-temps, des scientifiques du projet Manhattan avaient adressé une pétition au président Truman pour empêcher l’usage de la bombe sur des populations civiles. Léo Szilard, l’un des physiciens à l’origine du projet, avait recueilli soixante-dix signatures. La pétition n’est jamais parvenue au président (bloquée dans les circuits administratifs, elle a été classée « secret défense » pendant des décennies). Robert Oppenheimer, le directeur scientifique du projet, confia plus tard avoir pensé à ce vers de la Bhagavad-Gita au moment de l’explosion : « Je suis devenu la Mort, le destructeur des mondes ». Mais les scrupules n’ont rien empêché. La bombe existait et elle a été utilisée.

Le clonage

La brebis Dolly a vu le jour le 5 juillet 1996 à l’Institut Roslin, en Écosse. Premier mammifère cloné à partir d’une cellule adulte, elle est devenue instantanément le symbole d’une frontière franchie. Les comités d’éthique du monde entier s’étaient alarmés, les religions avaient condamné, les législateurs avaient légiféré dans l’urgence. Mais la technique était désormais disponible, accessible à quiconque dispose d’un laboratoire suffisamment équipé. Vingt-deux ans plus tard, en novembre 2018, le chercheur chinois He Jiankui annonce la naissance de Lulu et Nana, deux jumelles dont il a modifié le génome in utero à l’aide de la technique CRISPR-Cas9 : les premiers bébés humains génétiquement modifiés de l’histoire. L’objectif était de les rendre résistantes au virus du sida. La communauté scientifique internationale fut horrifiée et He Jiankui condamné à trois ans de prison par les autorités chinoises. Mais le geste a bien eu lieu. Et l’on peut craindre que d’autres, quelque part, prendront le relais, voire que l’on estime un jour nécessaire de s’y mettre à notre tour : pour éradiquer les maladies héréditaires, pour « augmenter » les capacités cognitives, ou simplement pour ne pas être dépassé par des nations concurrentes moins scrupuleuses. Ce qui fait scandale aujourd’hui deviendra peut-être la norme de demain.

La reconnaissance faciale de masse

En 2014, une petite start-up américaine nommée Clearview AI commence à aspirer des milliards de photographies sur Internet (via Facebook, Instagram, LinkedIn, sites personnels, etc.) sans le consentement de quiconque. Son logiciel permet d’identifier un visage en quelques secondes en le comparant à cette base de données colossale. En 2020, une enquête du New York Times a révélé que des centaines de services de police américains utilisent déjà l’outil. La police de New York a utilisé la reconnaissance faciale contre les manifestants Black Lives Matter en 2020. Et Clearview AI travaille avec des centaines de services de police américains. En Europe, les autorités de protection des données condamnent, mais la technique est bien déployée. En France (d’après La Quadrature du Net) la police utilise la reconnaissance faciale via un fichier qui recense 19 millions de personnes : on dénombre 375 000 requêtes par an via le fichier TAJ, et plus de 1 000 traitements par jour. En Allemagne, la police a surveillé les manifestants anti-G20 à Hambourg. À Londres, la police l’expérimente dans les rues. Et en Chine, la reconnaissance faciale est déjà intégrée aux systèmes de crédit social.

De Pékin à New York en passant par Hambourg, Moscou, Paris ou Londres, la reconnaissance faciale quadrille déjà l’espace public. La possibilité technique a créé sa propre légitimité.

L’intelligence artificielle générative

Le 22 mars 2023, une lettre ouverte publiée par le Future of Life Institute demande un moratoire de six mois sur l’entraînement des modèles d’IA plus puissants que GPT-4. Parmi les signataires, on compte Elon Musk, le cofondateur d’Apple Steve Wozniak et des centaines de chercheurs en intelligence artificielle. Le texte alerte sur les « risques majeurs pour la société et l’humanité » que représentent ces systèmes. Il demande une pause, le temps d’élaborer des protocoles de sécurité partagés. La lettre recueille plus de 30 000 signatures. Mais aucun gouvernement n’a légiféré, aucune entreprise ne ralentit. Six mois plus tard, GPT-4 est déjà dépassé par de nouveaux modèles. OpenAI, Google, Anthropic, Meta, Mistral… la course continue, plus intense que jamais. Les investissements se comptent en dizaines de milliards de dollars. Le moratoire n’a même pas fait l’objet d’une discussion officielle. La loi de Gabor, une fois de plus, s’est imposée sans avoir besoin de s’énoncer.

Chaque fois, on observe la même séquence : la possibilité technique précède toute délibération ; les alertes, les pétitions et les moratoires arrivent trop tard ; la compétition mondiale (entre États, entre laboratoires, entre investisseurs) l’emporte toujours sur les scrupules. Ce n’est pas que les hommes soient particulièrement cyniques ou inconscients. C’est que le système dans lequel ils opèrent ne leur laisse pas le choix : celui qui s’arrête est dépassé, celui qui délibère est devancé, celui qui renonce cède la place à un concurrent moins scrupuleux. La technique ne demande pas la permission.

Certains objectent que des techniques possibles n’ont pas été réalisées (on aurait pu créer des humains transgéniques, et on ne l’a pas fait). Mais une formulation plus précise de la loi de Gabor lui redonnerait sans doute définitivement raison : « tout ce qui est techniquement possible et rentable sera réalisé. » Car la compétition mondiale des laboratoires et des appétits financiers finit toujours par l’emporter sur les moratoires. Rares sont les interdictions éthiques qui résistent durablement à la pression combinée de l’efficacité et du profit.

L’intelligence artificielle et le transhumanisme : le système technicien à son paroxysme


L’essor vertigineux de l’intelligence artificielle depuis 2022 et les promesses transhumanistes (augmentation cognitive, allongement radical de la vie, fusion homme-machine) procèdent d’une même logique et d’un même milieu. Ce n’est pas un hasard si les deux mouvements émanent des mêmes acteurs, les géants de la Silicon Valley (OpenAI, Google, Meta, Neuralink) : derrière les discours sur le progrès de l’humanité, ce sont des entreprises privées, financées par du capital-risque (entreprises privées, financées par des investisseurs qui exigent une croissance rapide et des rendements massifs), dirigées par des milliardaires libertariens qui affichent ouvertement leur défiance envers toute régulation publique. Peter Thiel, cofondateur de PayPal et de Palantir, investisseur dans les technologies de prolongation de la vie, le dit sans détour : « je ne crois plus que liberté et démocratie soient compatibles ». Elon Musk, qui promet de fusionner le cerveau humain avec l’ordinateur via Neuralink, contourne systématiquement les régulateurs. Marc Andreessen, l’un des financiers les plus influents de la tech, a publié en 2023 un manifeste où l’État est présenté comme l’ennemi, la bureaucratie comme un frein à abattre, et l’accélération technologique comme une fin en soi.

Ce libertarianisme n’est pas accessoire, il est constitutif du projet. L’IA comme le transhumanisme visent à échapper à tout contrôle (démocratique, étatique, et finalement humain). Et quand les parlements légifèrent, c’est après coup, toujours en retard d’une innovation. Ainsi le règlement européen sur l’IA (AI Act), adopté en 2024, tente de réguler des technologies qui auront muté avant même son entrée en application. Les questions fondamentales - veut-on d’une société où les décisions judiciaires sont assistées par des algorithmes ? où les diagnostics médicaux sont délégués à des machines ? où la création artistique est générée par des modèles statistiques ? où le corps humain devient un matériau à optimiser ? - n’ont jamais été soumises au débat public. La technique avance et c’est finalement la société qui s’adapte. Raymond Kurzweil, théoricien de la « singularité » et directeur de l’ingénierie chez Google, annonce l’avènement d’une intelligence artificielle « générale » dépassant les capacités humaines. Les transhumanistes promettent l’immortalité, le téléchargement de la conscience, l’humain « augmenté ». Qui a voté pour ce programme ? Personne. La compétition mondiale entre laboratoires et l’appétit des investisseurs tiennent lieu de délibération.

Or, comme Ellul l’avait souligné, la technique n’est jamais neutre. Elle est ambivalente. Car toute innovation produit simultanément, et de façon indissociable, des effets positifs et des effets délétères. Ce qu’on nous vend a sa face obscure, qu’on nous vend beaucoup moins. L’IA promet des gains de productivité mais elle détruit des emplois par millions et déshumanise les relations (qui n’a pas pesté contre un chatbot de service client ?). Elle promet l’accès au savoir mais en pensant à la place de celui qui l’interroge, elle le dépossède du processus même par lequel un savoir se construit et se maîtrise ; sans oublier qu’elle favorise la prolifération de fausses informations souvent indétectables (a fortiori par des esprits qui ne savent plus être critiques). Le transhumanisme promet l’allongement de la vie, mais il prépare des situations tragiques de dépendance médicale et creuse l’écart entre ceux qui pourront s’offrir l’« augmentation » et les autres. Il promet de « connecter » les cerveaux mais il accélère l’atomisation des individus, la disparition des liens incarnés, l’effacement de ce qui fait une communauté humaine.

La sacralisation de la technique

L’analyse d’Ellul serait incomplète sans sa dimension théologique. Dans Les Nouveaux Possédés (1973), il montre que « ce n’est pas la technique qui nous asservit, mais le sacré transféré à la technique, qui nous empêche d’avoir une fonction critique et de la faire servir au développement humain ». La technique moderne a désacralisé la nature ; mais loin de produire un monde désenchanté, elle s’est elle-même constituée en nouveau sacré.

Cette sacralisation explique pourquoi toute critique de la technique est immédiatement taxée de « technophobie » ou de passéisme. Elle explique aussi la fascination quasi religieuse pour l’IA, les promesses millénaristes du transhumanisme, l’attente eschatologique de la « singularité ». La technique capte nos désirs les plus archaïques, nos espérances les plus profondes. « L’homme n’est absolument pas libre de sacraliser ou non la technique », écrit Ellul : « il ne peut pas s’empêcher de reconstruire un sens de la vie à partir d’elle. »

On connaît la formule apocryphe attribuée à Malraux : « le XXIe siècle sera religieux ou ne sera pas » (soit l’humanité retrouve une spiritualité qui donne sens à son existence, soit elle disparaît). Ellul retourne la formule et annonce que « le XXIe siècle sera religieux et, de ce fait, il ne sera pas ». Pour Ellul, en effet, le siècle sera religieux (car la technique est devenue notre nouveau sacré), mais c’est précisément cette religion qui causera sa perte. Car si les religions traditionnelles imposaient des limites, des tabous, des interdits (et, par-là, protégeaient certaines choses du désir de maîtrise humain), la religion de la technique, elle, sacralise la puissance elle-même, l’expansion illimitée. Et c’est pourquoi elle pourrait bien nous détruire.

Jacques Ellul meurt le 19 mai 1994 à Pessac. Son pessimisme apparent découlait d’une lucidité. Il voyait clairement ce que la plupart de ses contemporains refusaient de voir. Mais si ce pessimisme n’était pas du désespoir, la seule issue, pour Ellul, réside dans la « profanation » de la technique, c’est-à-dire sa désacralisation. Non pas la détruire (ce qui sans doute est impossible), mais lui retirer son caractère de fatalité, son aura de nécessité. Réintroduire la délibération là où règne l’automatisme. Poser la question des fins avant celle des moyens. S’opposer à la loi de Gabor en prenant conscience et en réaffirmant que tout ce qui est possible n’est pas souhaitable. Il ne s’agit pas de refuser le progrès technique, mais de refuser qu’il se déploie sans délibération citoyenne. Il ne s’agit pas de diaboliser les algorithmes, mais d’exiger qu’ils soient transparents, auditables, et soumis au contrôle démocratique. Il ne s’agit pas de nier l’utilité de certaines applications de l’IA, mais de décider collectivement lesquelles nous voulons et dans quelles conditions. En un mot, la profanation de la technique n’est pas une nostalgie, c’est un programme : celui d’une indispensable reprise en main citoyenne, de la réaffirmation que la souveraineté appartient au peuple, pas aux systèmes.



mercredi 28 janvier 2026

Aristote explique comment les tyrans se maintiennent au pouvoir




Aristote :

“Quant aux tyrannies, elles se maintiennent selon deux méthodes radicalement opposées. La première est la méthode traditionnelle que la plupart des tyrans appliquent pour gouverner. On attribue à Périandre de Corinthe la maîtrise de cet art, et l’on retrouve des procédés similaires chez les Perses dans l’administration de leur empire. Parmi ces moyens – déjà mentionnés plus haut pour assurer la survie de la tyrannie autant que possible – on trouve les suivants :

Le tyran doit abattre ceux qui s’élèvent trop haut ; mettre à mort les hommes au caractère élevé ; interdire les repas en commun, les associations, l’éducation et tout ce qui s’y rapporte ; se méfier de tout ce qui pourrait inspirer du courage ou de la confiance aux sujets ; prohiber les cercles littéraires, les réunions de discussion et tout rassemblement ; empêcher par tous les moyens que les gens apprennent à se connaître (car la familiarité engendre la confiance réciproque). Il doit également obliger tous les habitants de la cité à se montrer en public et à vivre sous ses yeux, près de ses portes ; ainsi il saura exactement ce qu’ils font. Tenus constamment sous pression et abaissés, ils apprendront l’humilité.

En résumé, il doit mettre en œuvre ces pratiques et d’autres du même genre, de type perse ou barbare, toutes orientées vers le même but.

Le tyran doit aussi s’efforcer de tout savoir sur ce que disent et font ses sujets : il emploie des espions – comme les « détectives féminines » de Syracuse ou les agents secrets que Hiéron envoyait dans tous les lieux de rencontre – car la peur des dénonciateurs empêche les gens de parler librement, et quand ils le font, ils sont vite repérés.

Autre procédé : semer la discorde entre les citoyens – dresser les amis les uns contre les autres, le peuple contre les notables, les riches entre eux. Il doit également appauvrir ses sujets : cela les empêche d’entretenir une garde personnelle, et, accablés par le travail, ils n’ont plus le temps de comploter. Les pyramides d’Égypte en sont un exemple, de même que les offrandes de la famille des Cypsélides, la construction du temple de Zeus Olympien par les Pisistratides, ou les grands monuments de Polycrate à Samos : tous ces travaux visaient à occuper le peuple et à le maintenir dans la pauvreté.

Les tyrans multiplient aussi les impôts, comme Denys à Syracuse, qui organisa les choses pour que ses sujets versent au trésor public la totalité de leurs biens en cinq ans. Ils aiment également faire la guerre afin que leurs sujets aient toujours une occupation et restent dans le besoin d’un chef.

Alors que le pouvoir d’un roi repose sur ses amis, celui du tyran se caractérise par la méfiance envers ses propres amis : il sait que tout le monde veut le renverser, et que ses proches surtout en ont les moyens.

Enfin, les pratiques les plus extrêmes et les plus vicieuses de la démocratie se retrouvent toutes dans la tyrannie : on donne du pouvoir aux femmes dans leur foyer pour qu’elles dénoncent leurs maris, on accorde une grande liberté aux esclaves pour qu’ils trahissent leurs maîtres – car ni les esclaves ni les femmes ne conspirent contre les tyrans ; au contraire, ils leur sont favorables, comme aux démocraties extrêmes, car ils y jouissent d’une vie agréable.

Le peuple lui-même aspire en quelque sorte à être souverain unique ; c’est pourquoi, dans les démocraties comme sous les tyrans, le flatteur est honoré : là c’est le démagogue, ici ce sont ceux qui s’abaissent servilement devant le tyran – ce qui est le propre de la flatterie.

C’est pourquoi les tyrans affectionnent particulièrement les hommes vils : ils aiment être flattés, mais aucun homme libre et fier n’acceptera de flatter ; les gens de bien aiment autrui ou du moins ne s’abaissent pas à la flatterie. De plus, les méchants sont utiles pour de mauvaises besognes : « un clou chasse l’autre », dit le proverbe.

Le tyran déteste quiconque possède de la dignité ou de l’indépendance ; il veut être le seul à briller. Celui qui revendique une dignité égale ou affirme son indépendance empiète sur son privilège et devient à ses yeux un ennemi de son pouvoir. Autre signe caractéristique : il préfère les étrangers aux citoyens ; il vit avec eux, les invite à sa table – car les citoyens sont des ennemis potentiels, tandis que les étrangers n’entrent pas en rivalité avec lui.

Tels sont les traits du tyran et les moyens qu’il emploie pour conserver son pouvoir ; aucune bassesse ne lui est étrangère.

Tout ce que nous avons dit se résume en trois grands objectifs du tyran :

1. humilier ses sujets (un homme abaissé ne conspire contre personne) ;

2. semer la méfiance entre eux (le tyran n’est renversé que lorsque les hommes commencent à se faire confiance) ;

3. les priver de toute force et de tout pouvoir.”

Péonia.


mardi 27 janvier 2026

Merci, monsieur Trump !



En réalité, les Espagnols, les Européens et, plus généralement, l’humanité tout entière devraient exprimer leur gratitude envers l’actuel président des États-Unis, M. Donald Trump, car, pour la première fois depuis des décennies, un haut dirigeant occidental daigne s’adresser aux citoyens ordinaires, et ce, via les réseaux sociaux, qui sont directement consultés par les citoyens ordinaires, comme s’ils étaient des adultes et non des mineurs.

M. Trump commet exactement le même type d’actes répréhensibles que l’on peut attendre de la classe politique : il attaque, détruit, vole. Cependant, il n’appelle pas cela la démocratie, les droits de l’homme, la solidarité ou l’intérêt général, mais affirme simplement qu’il est le maître, qu’il peut prendre ce qu’il veut, que nous lui devons tous obéissance et que si nous ne nous plions pas à ses exigences, et non à ses demandes, il nous causera du tort et nous rayera même de la carte. Il affirme que détruire des peuples et s’emparer de leurs ressources est une bonne chose pour celui qui le fait et que personne ne peut ni ne doit s’opposer à ses plans. Il loue ceux qui sont suffisamment forts pour avoir leur propre souveraineté et méprise les faibles, peu importe qu’ils se disent ses amis : il les méprise de la même

Dans le cas du Venezuela, avec l’enlèvement de son président Maduro, il a une fois de plus imposé sa volonté, sans en informer non seulement la communauté internationale, mais même le Congrès des États-Unis, qui est le siège de la souveraineté populaire qu’il est censé représenter lui-même. Rien ne l’a freiné et il est peu probable que ce Congrès puisse freiner quoi que ce soit, tout comme le parlement espagnol ou tout autre parlement européen est tout simplement incapable de freiner la dérive belliciste contre la Russie imposée à nos peuples pour les seuls intérêts américains. C’est tout un exercice de clarification que nous devons remercier Trump.

Le trumpisme est avant tout un exercice d’éducation et de vulgarisation populaire que toute personne dotée d’une intelligence moyenne peut percevoir. Le monde matériel serait fait de la matière que Nietzsche nous a révélée : la volonté de puissance qui niche dans l’âme de tout un chacun. Et le trumpisme est le nietzschéisme pour les masses.

Ce qui nous évite de perdre beaucoup du temps en explications. Trump représente la doctrine Monroe (l’Amérique pour les Américains) dans sa version étendue après la Seconde Guerre mondiale (1945) et encore plus après la guerre froide (1991) : les États-Unis sont la nation préférée de Dieu pour étendre le meilleur mode de vie à toute la planète, être le nouvel Israël, les maîtres paternalistes du genre humain.

Trump le reconnaît : nous sommes les maîtres parce que nous sommes les plus forts et nous sommes les plus forts parce que nous sommes les maîtres, et nous le démontrons également.

Tout projet alternatif à cette domination (le monde multipolaire) a besoin d’acteurs souverains capables de survivre. En revanche, ceux qui ne sont pas capables de vivre par eux-mêmes acceptent soit cette domination (le monde unipolaire) et combattent au service de l’empire américain en sanctionnant la Russie ou la Chine, soit s’y opposent en formant des alliances avec d’autres. Autrement dit, en formant des pouvoirs difficiles à ébranler tant sur le plan matériel (armes nucléaires, ressources énergétiques) que spirituel (idéologies antilibérales).

Tout le reste n’est que futilité, nous devons donc remercier Trump d’avoir clarifié la question, qui était presque toujours restée à un niveau philosophique et politique qualifié de complotiste : aujourd’hui, la « démocratie » et le « progrès » ont été réduits au rang de fétiches, ce qu’ils ont peut-être toujours été dans la caverne de Platon.

Jordi Garriga Clave.

Source : https://www.voxnr.fr/merci-monsieur-trump



lundi 26 janvier 2026

Theotokos : Comment la Déesse est devenue la Vierge Marie




par Laurent Guyénot


« Vous détruirez tous les lieux où les peuples que vous dépossédez auront servi leurs dieux, sur les hautes montagnes, sur les collines, sous tout arbre verdoyant. Vous démolirez leurs autels, briserez leurs stèles ; leurs pieux sacrés, vous les brûlerez, les images sculptées de leurs dieux, vous les abattrez, et vous effacerez leur nom en ce lieu »

Ainsi parla Yahvé aux Israélites, au sujet des peuples qu’ils devaient déposséder dans le pays de Canaan (Deutéronome 12:2-3). S’il y avait le moindre doute avant Constantin le Grand, lorsque les Chrétiens plaidaient la tolérance, il devint rapidement évident par la suite que le dieu du christianisme était bien le même dieu jaloux Yahvé. Les peuples vivant sous l’Empire romain au IVe siècle firent en effet l’expérience que christianiser signifiait détruire, démolir, briser, brûler, abattre et effacer tout ce qui était consacré à une autre divinité, masculine ou féminine, grande ou petite, urbaine ou rustique. Comme toutes les divinités étaient considérées comme des démons, la christianisation était essentiellement une vaste campagne d’exorcisme ; et comme les chrétiens croyaient, à l’instar des païens primitifs qu’ils méprisaient, que les dieux habitaient leurs temples et même leurs statues, exorciser signifiait démolir.

La démolition est une chose que l’archéologie a du mal à documenter. Une statue qui a été mise en pièces est difficile à retrouver et ne finira pas dans un musée à moins que la plupart des morceaux puissent être joliment recollés. L’« archéologie de la destruction » est donc une entreprise frustrante, mais c’est le type d’archéologie le plus instructif pour la christianisation de l’Empire romain. Et selon Eberhard Sauer, auteur de "The Archaeology of Religious Hatred in the Roman and Early Medieval World", « il ne fait aucun doute, sur la base des témoignages écrits et des preuves archéologiques, que la christianisation de l’Empire romain et de l’Europe au début du Moyen Âge a entraîné la destruction d’œuvres d’art à une échelle jamais vue auparavant dans l’histoire de l’humanité ».

La destruction des temples fut une des missions confiées aux gouverneurs et préfets sous Théodose le Grand (379-395). L’évêque saint Martin de Tours, est l’un des destructeurs de temples les plus célèbres de cette période. Dans la "Vita Martini" écrite par son disciple Sulpicius Severus, chaque destruction est une démonstration de pouvoir surnaturel. Lorsque Martin met le feu à un temple et que le feu se propage à une maison voisine, par exemple, Martin s’interpose et repousse les flammes par le signe de la croix. Dans un autre épisode, des anges armés protègent son équipe de démolition contre la colère des rustici. Après avoir été chassé par les villageois et beaucoup prié,

« Soudain, deux anges se tinrent devant lui, ressemblant à des guerriers célestes, avec des lances et des boucliers. Ils dirent que le Seigneur les avait envoyés pour mettre en déroute la foule des villageois et protéger Martin, afin que personne n’empêche la destruction du temple. Il devait donc retourner sur place et accomplir fidèlement la tâche qu’il avait entreprise. Il retourna donc au village et, tandis que des foules de païens observaient en silence, le sanctuaire païen fut rasé jusqu’à ses fondations et tous ses autels et images réduits en poussière ? »

Dans le monde merveilleux de l’hagiographie, la démolition est un miracle qui produit une conversion instantanée : « Cette vue convainquit les rustres que c’était par décret divin qu’ils avaient été stupéfaits et submergés par la terreur, de sorte qu’ils n’opposèrent aucune résistance à l’évêque ; et presque tous professèrent leur foi dans le Seigneur Jésus, proclamant à haute voix devant tous que le Dieu de Martin devait être adoré et que les idoles devaient être ignorées, car elles ne pouvaient ni se sauver elles-mêmes ni sauver qui que ce soit d’autre. »

Le temple d’Artémis

Peu après l’an 400, sous le règne des fils de Théodose, le temple d’Artémis à Éphèse fut rasé. Éphèse était une ancienne ville grecque située sur la côte ionienne, que les Romains avaient faite capitale de leur province d’Asie. Elle possédait une magnifique bibliothèque. Artémis, la principale divinité de la ville, était identifiée à la Diane italienne. Elle était une déesse vierge, mais elle était aussi une mère. Son temple (l’Artémision), composé d’une centaine d’énormes colonnes, était classé parmi les sept merveilles du monde par le poète Antipater de Sidon vers 100 avant J.-C. Le complexe du temple comprenait un gymnase, un théâtre et une salle de banquet, et attirait des pèlerins de tout l’Empire. Selon Guy MacLean Rogers, auteur de "The Mysteries of Artemis of Ephesos", « le culte de la déesse d’Éphèse est attesté dans la quasi-totalité des quelque deux mille villes de l’Empire romain ».

Éphèse abritait une importante population juive et fut l’un des premiers épicentres de la propagation du christianisme. Paul y aurait vécu pendant trois ans. Nous lisons dans les Actes des Apôtres comment certains de ses convertis « rassemblèrent leurs livres et les brûlèrent en public. Leur valeur fut estimée à cinquante mille pièces d’argent » (Actes 19:19). Nous ne saurons jamais quels textes ont été perdus à jamais à cette occasion. Les Actes mentionnent également une « grave agitation » qui s’est produite lorsqu’« un orfèvre nommé Démétrius » se plaignit de la prédication de Paul qui menaçait de « faire perdre son prestige à une déesse vénérée dans toute l’Asie, et même dans le monde entier » (Actes 19:23-28).

Le texte apocryphe des "Actes de Jean" contient une histoire sur le fils de Zébédée prêchant aux fidèles d’Artémis à Éphèse. Alors qu’il prie pour que la divinité cède la place au vrai Dieu, l’autel d’Artémis se fend en deux, la moitié du temple s’effondre et le prêtre d’Artémis est tué dans l’effondrement. Naturellement, les païens se convertissent sur-le-champ à la suite de ce miracle et se précipitent pour détruire ce qui reste du temple, en s’écriant : « Nous savons que le Dieu de Jean est le seul, et désormais nous l’adorons, car nous avons obtenu sa miséricorde. [...] Nous avons vu que nos dieux ont été érigés en vain. »

La destruction effective du temple d’Artémis eut lieu au début du Ve siècle et est attribuée à l’évêque de Constantinople Jean Chrysostome. Il ne reste pratiquement rien de cet impressionnant édifice, dont les pierres ont été réutilisées dans d’autres bâtiments, comme la basilique Saint-Jean voisine. D’autres temples d’Artémis furent détruits à la même époque, notamment celui de Gerasa (aujourd’hui Jerash, en Jordanie). Selon des sources citées par Peter Brown, « les fragments pillés [...] ont été délibérément disposés dans l’église voisine de Saint-Théodore, comme dans un parc à thème. Les fidèles chrétiens qui entraient dans l’église pouvaient voir de leurs propres yeux les “représentations d’un passé défiguré” mises en place afin de renforcer le succès d’un “présent sanctifié”. »

La déesse christianisée

Moins de trente ans après la destruction du temple d’Artémis à Éphèse, c’est également à Éphèse que le culte de la Vierge Marie fut officiellement érigé en dogme de la foi chrétienne : malgré les protestations de l’évêque de Constantinople Nestorius, qui fut alors destitué et exilé, Marie fut déclarée "Theotokos" (mère ou « porteuse » de Dieu) lors d’un concile convoqué par Théodose II, petit-fils de Théodose le Grand, en 431. Comme pour souligner le remplacement d’Artémis par Marie, une tradition s’est développée plus tard selon laquelle Marie se serait retirée à Éphèse dans ses dernières années, avec l’apôtre Jean, et serait montée au ciel à partir de là. La célébration de l’ascension de Marie au ciel (Assomption) fut fixée pour coïncider avec les Nemoralia, la fête de trois jours célébrée par les Romains aux Ides d’août (du 13 au 15 août) en l’honneur de Diane, le nom romain d’Artémis.

Il n’y a bien sûr aucune mention explicite dans la littérature chrétienne que le culte de Marie ait été promu en remplacement du culte d’Artémis-Diane, ou afin de faciliter la christianisation d’une population qui réclamait qu’on leur rende la déesse. Pourtant, l’historien des religions ne peut éviter l’hypothèse d’un lien de causalité entre la chute d’Artémis et l’ascension de Marie. Le culte de Marie semble résulter du même processus que l’invention de Noël par le pape Jules (337-52), pour remplacer le Dies Natalis Solis Invicti le 25 décembre.

En effet, il n’y a quasiment aucune trace de dévotion mariale avant le début de la christianisation sous Constantin. Et à la fin du IVe siècle, elle était encore mal vue par la hiérarchie ecclésiastique. « Que le Père, le Fils et le Saint-Esprit soient adorés, mais que personne n’adore Marie », écrivait saint Épiphane, évêque de Salamine (Chypre). De même, saint Ambroise de Milan avertissait que « Marie est le temple de Dieu et non le Dieu du temple ». Ce que ces sources semblent indiquer, c’est qu’avant le concile d’Éphèse en 431, le culte de Marie s’est développé par demande populaire plutôt que par décret ecclésiastique.

Cela met en évidence le paradoxe du christianisme : issu du culte ethnique du Dieu jaloux, il a détruit tous les autres cultes dès qu’il en a eu le pouvoir, mais il ne pouvait, dans sa forme pure, satisfaire la diversité des aspirations religieuses que ces autres cultes avaient comblées. Pendant les trois premiers siècles, le christianisme n’avait aucun rapport avec le divin féminin. Mais dès que la déesse eut disparu, le peuple fraîchement christianisé commença à la regretter.

Cela nous rappelle une situation rapportée dans le Livre de Jérémie, chapitre 44, lorsque, après la réforme du roi Josias (que Jan Assmann décrit comme « un coup d’État monothéiste »), certains Israélites ont insisté pour continuer à vénérer la « Reine du Ciel ». Yahvé, à travers son porte-parole autoproclamé Jérémie, les menace d’extermination s’ils persistent : « Pourquoi vous attirer un malheur complet [...] en provoquant ma colère par vos actions ? » (44:7-8). Imperturbables, les Israélites « idolâtres » répondent à Jérémie :

« En ce qui concerne la parole que tu nous as adressée au nom de Yahvé, nous ne voulons pas t’écouter ; mais nous continuerons à faire tout ce que nous avons promis : offrir de l’encens à la Reine du Ciel et lui verser des libations, comme nous le faisions, nous et nos pères, nos rois et nos princes, dans les villes de Juda et les rues de Jérusalem : alors nous avions du pain et nous ne voyions point de malheur. Mais depuis que nous avons cessé d’offrir de l’encens à la Reine du Ciel et de lui verser des libations, nous avons manqué de tout et avons péri par l’épée et la famine. » (44:16-18)

On ne sait pas exactement qui était cette « Reine du Ciel », car ce titre était attribué à diverses déesses. À partir du troisième millénaire avant notre ère, les Sumériens vénéraient Inanna, dont le nom signifie probablement « dame du ciel ». Elle était connue sous le nom d’Ishtar chez les Assyriens, d’Astarté chez les Phéniciens, et était identifiée à la déesse syrienne Ashéra, souvent mentionnée dans la Bible hébraïque. La déesse égyptienne Isis, dont le culte s’est répandu dans toutes les provinces de l’Empire romain, est également appelée « Reine du Ciel » dans le roman d’Apulée "L’Âne d’or" (IIe siècle de notre ère), où elle est identifiée à Cybèle, Artémis, Minerve, Vénus, Proserpine, Cérès, Junon et Hécate, soit pratiquement toutes les principales déesses du monde connu.

La croyance répandue parmi les Romains selon laquelle tous les peuples vénèrent la même Grande Déesse sous des noms différents illustre leur penchant pour une forme inclusive de monothéisme, par opposition au monothéisme exclusif des Juifs. Pour les esprits philosophiques, la Reine du Ciel était plutôt une idée platonicienne universelle, ce que nous appellerions aujourd’hui un archétype. Carl Jung comparait un archétype à « un ancien cours d’eau qui a coulé pendant des siècles, creusant un profond canal. Plus il a coulé longtemps dans ce canal, plus il est probable que tôt ou tard, l’eau retournera dans son ancien lit. » De ce point de vue, il était presque inévitable que le christianisme finisse par adopter l’archétype de la Reine du Ciel. En raison des récits de la Nativité de Matthieu et Luc, et malgré les paroles dédaigneuses de Jésus à propos de sa mère (Marc 3:33-35, Jean 2:4), Marie était le choix naturel pour recadrer et superposer les traditions païennes du culte des déesses.

Marie a donc pris les attributs d’Artémis. Elle a également fusionné avec Isis : la lamentation de Marie au pied de la croix (le thème lyrique du Stabat Mater) fait écho aux lamentations d’Isis qui ont ramené son mari Osiris à la vie. Les représentations visuelles d’Isis avec l’enfant Horus (Harpocrate) sur ses genoux semble avoir influencé l’art chrétien.

Le titre « Mère de Dieu » officiellement donné à Marie la relie également à la déesse Cybèle, appelée « Mère des dieux » ainsi que « Grande Mère » (Magna Mater). Le culte de Cybèle est originaire d’Asie Mineure et fut été introduit à Rome en 204 avant J.-C., en tant que protectrice contre les Carthaginois (Tite-Live, "Histoire de Rome" XXIX, 10). Elle avait de nombreux sanctuaires à Rome, dont un temple important sur le Palatin. Dans "l’Énéide" de Virgile, Énée, l’ancêtre des Romains, est sous sa protection spéciale, et elle était également chère à l’empereur Julien (« l’Apostat »), qui, quelque 70 ans avant le concile d’Éphèse, écrivit un "Hymne à la Mère des dieux".

Le culte de Marie prit de l’importance et occupa une place centrale dans la chrétienté occidentale au XIIe siècle, sous l’influence de Bernard de Clairvaux, qui fut le premier à appeler Marie « Notre Dame ». Tous les monastères cisterciens fondés sous sa tutelle étaient dédiés à Notre Dame, et toutes les cathédrales furent dès lors consacrées à elle. Compte tenu de l’aversion de Yahvé pour la Reine du Ciel, la dévotion à la Vierge Marie représente une rupture profonde avec le judaïsme. Mais cela constituait également, selon les protestants, une trahison de l’orthodoxie primitive (Saint Paul ignore totalement Marie) et un retour au paganisme.

La déesse non christianisée

Cependant, malgré la position élevée accordée à la Vierge Marie, la dévotion à la déesse archétypale n’a jamais pu être totalement christianisée. Ce n’est pas tant que la biographie juive de Marie l’empêchait d’être considérée comme véritablement universelle et éternelle (en tant que Logos, le Christ existait avant la création, mais pas Marie). Ce qui rendait Marie déficiente, c’était plutôt l’incompatibilité radicale entre la piété mariale et l’élément érotique qui est à l’essence même de l’éternel féminin. Il est intéressant de noter que certains gnostiques des premiers temps avaient jeté leur dévolu sur Marie-Madeleine comme contrepartie féminine, certains la considérant même comme la « concubine » (platonique, peut-être) du Christ.

Dans son essai mémorable "L’Amour et l’Occident", l’écrivain français Denis de Rougemont a attiré l’attention sur le fait que l’essor du culte de « Notre-Dame » au XIIe siècle coïncidait avec un genre poétique originaire d’Aquitaine et du Languedoc, consacré à ce que nous appelons aujourd’hui « l’amour courtois ». De Rougemont a souligné le ton mystique des poèmes qui nous sont parvenus, adressés à une dame idéale et intangible. Le nom de la dame est généralement tenu secret, et lorsqu’il ne l’est pas, il suggère une fiction allégorique plutôt qu’une personne réelle. La forme stéréotypée de la poésie des troubadours donne l’impression qu’ils aiment tous la même dame. À partir de ces observations, De Rougemont a émis l’hypothèse que cette poésie était cryptiquement religieuse et influencée par certaines des idées hétérodoxes qui circulaient en Occitanie avant que la croisade albigeoise ne mette fin à la tolérance religieuse qui y régnait. C’est en réponse à cette survie ou à ce renouveau païen, selon l’hypothèse de De Rougemont, que l’Église a promu le culte chrétien de « Notre-Dame ».

Cette théorie est renforcée par la poésie amoureuse des successeurs immédiats des troubadours, à savoir Dante (1265-1321) et ses disciples, Pétrarque (1304-1374) et Boccace (1313-1375), tous originaires de Florence, ville où de nombreux Occitans se réfugièrent pour fuir les croisés et l’Inquisition. Les critiques littéraires se sont demandé si les dames qu’ils adoraient (respectivement Béatrice, Laura et Fiametta) étaient des femmes réelles ou archétypales. Chacune d’entre elles a été rencontrée pendant la Semaine Sainte et serait morte peu après, de sorte que le poète s’adresse à elle comme à une créature désincarnée transformée en Lumière Divine. L’amant mortel, transformé en pèlerin, entreprend un voyage spirituel pour la rejoindre au Paradis.

De son propre aveu, le poème de Dante est énigmatique : « Ô ! Vous qui avez les intellects sains / Voyez la doctrine qui se cache / Sous le voile de ces vers étranges » (Enfer IX, 61-63). La clé de l’identité mystérieuse de Béatrice dans la Divine Comédie a été fournie par Dante dans un ouvrage antérieur intitulé Vita Nuova (La Vie nouvelle). C’est là que Dante présente pour la première fois « glorieuse dame de mes pensées, que beaucoup nommèrent Béatrice, ne sachant comment la nommer » (le nom Béatrice signifie « celle qui confère la bénédiction »). Béatrice lui est apparue neuf fois au cours de sa vie. Son « salut » (saluto, quasi-homonyme de salut, salut) remplit les hommes de repentir, d’humilité, de pardon et de charité, qualités qui ne sont guère celles d’un amoureux ordinaire. Béatrice est l’essence même de la grâce et des vertus féminines, qui se manifestent à des degrés divers chez toutes les femmes. Dans plusieurs passages, Dante indique que lorsqu’il est sensible au charme des femmes réelles, c’est Béatrice qu’il voit à travers elles : « Celui qui voit ma Dame au milieu des autres femmes, Voit parfaitement toute beauté et toute vertu. »

Il faut reconnaître que cette interprétation de l’amour de Dante pour Béatrice comme étant secrètement dirigé vers une déesse est spéculative. Cependant, les artistes qui ont propulsé la Renaissance dans la Florence des Médicis un siècle après Pétrarque et Boccace étaient moins discrets quant à leur nostalgie païenne. Dans The Mother Goddess in Italian Renaissance Art (Carnegie Melon UP, 2002), Edith Balas documente « l’importance de la déesse mère et de son culte dans l’art de la fin du Quattrocento et du début du Cinquecento [fin du XVe et début du XVIe siècle] ». La Joconde de Léonard de Vinci en est un exemple typique. Tout comme pour Béatrice de Dante, les érudits prétendent connaître son identité : Dame Lisa (Mona est un diminutif de Madonna) était l’épouse d’un riche marchand qui avait commandé son portrait, mais ne l’avait jamais obtenu. Cependant, le tableau ne respecte aucun des codes du portrait de l’époque (absence de bijoux, par exemple). Léonard y a travaillé sans interruption pendant dix ans, superposant religieusement des milliers de couches de peinture et de vernis d’une extrême finesse. Il ne s’en est jamais séparé jusqu’à sa mort à la cour de François Ier. Beaucoup ont supposé, à juste titre je pense, que ce tableau n’est pas le portrait d’une dame, mais l’icône de la Dame, Donna l’Isa (Isa étant une variante d’Isis). Le voile noir que l’on voit rejeté sur son épaule gauche est une référence au célèbre voile d’Isis que « nul mortel n’a jamais soulevé », comme le mentionne Plutarque.

La théorie selon laquelle une vénération consciente de l’ancienne déesse aurait été secrètement transmise à travers le Moyen Âge et aurait fourni l’une des étincelles spirituelles de la Renaissance ne peut être prouvée. Il est donc peut-être plus raisonnable de se contenter de la théorie jungienne d’un archétype inconscient irrépressible et invaincu par le dogme, théorie qui n’est pas très différente d’une croyance en l’existence réelle de la déesse, quel que soit son nom.

On peut affirmer que tous les mystiques, et pas seulement les poètes, sont en réalité tombés amoureux du divin féminin. Les philosophes aussi, dans la mesure où l’objet de leur amour, Sophia, peut être considéré comme un autre avatar de la déesse. Le philosophe, mystique et poète russe Vladimir Solovyov (1853-1900) croyait avoir fait l’expérience de la divine Sophia sous la forme d’un être féminin céleste qui lui donnait le sentiment que « tout était un, une seule image de la beauté féminine » (Trois rencontres). À partir de cette expérience, il a développé sa « sophiologie », une théorie théologique de la Sagesse en tant que principe féminin du monde.

La « révolution romantique » qui a enflammé le monde littéraire allemand au milieu du XVIIIe siècle était également imprégnée d’une mystique de l’éternel féminin. Dans ses Hymnes à la nuit, le poète Novalis (1772-1801), qui a inventé le terme « romantisme », évoque sa jeune fiancée Sophie, dont la mort a déclenché son don poétique, exactement comme Béatrice l’a fait pour Dante. « J’ai pour Sophie une religion, pas un amour », écrit-il. Alors qu’il versait des larmes sur la tombe de Sophie, celle-ci lui apparut, « et depuis j’ai senti dans mon cœur une foi constante et inaltérable au ciel de nuit, et à ma bien-aimée, qui en est la lumière ». Gérard de Nerval (1808-1855), le poète romantique français par excellence, a donné la meilleure expression que je connaisse de ce thème dans sa dernière nouvelle, Aurélia, lorsque la femme qu’il aimait lui apparaît en rêve, comme embrassant tout le cosmos : « Je suis la même que Marie, la même que ta mère, la même aussi que sous toutes les formes tu as toujours aimée. » Ainsi, conclut le narrateur :

« Je reportai ma pensée à l’éternelle Isis, la mère et l’épouse sacrée ; toutes mes aspirations, toutes mes prières se confondaient dans ce nom magique, je me sentais revivre en elle, et parfois elle m’apparaissait sous la figure de la Vénus antique, parfois aussi sous les traits de la Vierge des chrétiens. »




dimanche 25 janvier 2026

Comment ne pas devenir un faux-prophète



Etre illuminé dans le sens péjoratif du terme ou être possédé, quelle est la différence ? D’un point de vue général, l’on pourrait presqu’affirmer que les êtres humains ordinaires sont tous possédés. Bien entendu, il ne s’agit pas de personnes sous l’emprise d’entités malveillantes, mais simplement d’êtres normaux, illusionnés par leur propre psychisme qui leur retourne la charge de leur désir comme un miroir.

Comment ce mécanisme d’auto-illusion se développe t-il au point de rendre la personne esclave de ses illusions mentales ?

Ce phénomène ne relève pas de la psychiatrie ni de l’envoûtement. Il ne s’agit pas de maladie mentale mais d’un état d’être très répandu dont la situation est parfaitement résumée par la formule « prendre ses désirs pour la réalité ». Nous en sommes tous là ! C’est donc un mécanisme psychologique normal et généralisé qui exprime un désir compensatoire de s’épanouir l’âme voulant dans un autre genre d’existence.

Lequel d’entre nous ne fait t-il pas des rêves éveillés où il se met en scène sur l’écran de son imagination à l’aide d’attitudes gratifiantes ? L’image que nous avons de nous-mêmes est loin de ce que les autres en perçoivent. Il y a là une source de malentendus constante.

Qui n’a jamais formé l’espoir de parvenir à un succès dans le domaine de son choix, et de mener une vie où ses rêves deviendraient la réalité ? C’est là un processus naturel auquel personne n’échappe, car l’expérience humaine est conditionnée par la quête permanente d’une évolution vers un état de vie plus sécurisant et épanouissant.

L’espoir fait vivre, mais lorsque notre ambition est disproportionnée par rapport aux possibilités offertes et à nos capacités réelles, l’on peut craindre que notre esprit ne finisse par s’inventer une série de scénarios où il jouera un plus beau rôle que dans la réalité. Cette vie imaginaire est généralement sans conséquence mais certaines personnes glissent vers une forme d‘auto-illusion qui peut se communiquer à leur entourage. « Ah, si l’on m’avait donné ma chance ! » « j’ai toujours pensé que tu étais un génie méconnu ! » « Ah, si ma mère m’avait acheté un piano, je serai devenu virtuose ! » « Moi, j’ai raté ma vocation ! »

Après l’instinct de conservation ou de reproduction, l’un des moteurs les plus puissants du désir existentiel est le goût du pouvoir, car il est supposé nous procurer une sécurité définitive. L’ambition et le désir d’être reconnu en découlent. Cela exprime une pulsion primitive nécessitant de lutter âprement pour la satisfaire, y compris en marchant sur les autres. Par les titres, le succès et la promotion professionnelle et économique, la société procure des voies de réalisation sociale à l’ambitieux qui veut se hisser au dessus du panier. La réussite est une question d’effort et de persistance à moins que l’âme n’ait programmé un sort contraire. 

En dehors de la filière sociale et professionnelle, la réussite est difficile, et il faut alors rechercher la reconnaissance dans un domaine artistique, sportif, humanitaire, politique ou spirituel par le biais d’un réseau ou d’une organisation. L’individu isolé risque de rester enfermé dans ses rêves s’il ne parvient pas à attirer l’attention sur sa personne.

La plupart du temps, notre désir de pouvoir est latent, non exprimé, si ce n’est dans un cercle restreint d’amis ou de parents. Souvent, l’idéal intérieur demeure caché aux proches car les circonstances ne lui offrent pas d’espace pour se révéler dans sa plénitude. L’aspiration reste alors un fantasme. Le désir demeure secret, et rien ne permet de passer à l’acte. C’est pourquoi la plupart des gens baissent la tête et mastiquent leur rêve comme un vieux chewing-gum qu’on finit par recracher lorsqu’il est devenu fade. On cherche un exutoire ou bien l’on continue à se faire du cinéma jusqu’à la fin de sa vie en attendant un miracle. Qui n’attend pas un petit miracle ?

Les gens apprennent à accepter la réalité à partir des sévères leçons de l’existence, et ils finissent par oublier leurs rêves de jeunesse. On se fait une raison quand rien ne paraît réalisable. On oublie. Certains tempéraments, plus ambitieux et volontaires, et sans doute caractériels, n’ont pas emprunté la filière sociale conventionnelle, et ils ne peuvent refouler leur désir de reconnaissance. Alors, en l’absence d’une opportunité qui pourrait se présenter naturellement, ils accumulent une telle charge de tension que leur image d’eux-mêmes peut se sublimer à leur propres yeux. Ils en viendront à imaginer un scénario de réussite plus ou moins grandiloquent.

Ils parviennent à projeter leur lubie sur leur entourage pour qu’il y adhère. Ces êtres parviennent à faire admettre aux autres l’image idéale qu’ils se sont formés d’eux mêmes. Ils savent charmer leur monde. Le cas de celui qui se destine à devenir un gourou est complexe. Il doit avoir sincèrement la foi en des forces supérieures auxquelles il s’identifie. Il doit disposer d’un fort potentiel de créativité ne s’exprimant pas par les voies conventionnelles dans notre société occidentale où la spiritualité est si refoulée qu’elle se cache dans la marge.

Le gourou occidental - contrairement à son collègue oriental, traditionnellement intégré socialement - apparaîtra comme un original ou un illuminé. Il devra alors s’imposer par une surenchère d’originalité pour focaliser l’attention sur lui. Sans public, pas d’artiste.

La spiritualité et le paranormal offrent un champ d’imagination infini car les domaines de l’irrationnel ne sont pas supposés se soumettre à la vérification et à la logique. Un candidat gourou qui parvient à rassembler autour de lui un groupe de disciples attirés par son panache ou le caractère merveilleux de ses révélations, va se retrouver sous une double emprise : il subira d’abord l’auto-hypnose de sa propre force imaginative qu’il a poussé au paroxysme, et d’autre part, il peut tomber sous le contrôle d’entités occultes qui ont été attirées par son magnétisme.

A l’image de notre société fonctionnelle et bureaucratisée, le monde de l’invisible ne laisse pas beaucoup d’espace à la liberté d’entreprise, et l’on surveille d’en-haut les francs-tireurs de la spiritualité.

Sachant que la plupart des gourous ne sont pas légitimement investis d’une mission supérieure mais qu’ils se sont auto-proclamés guides ou instructeurs spirituels de leur propre chef, il faut comprendre que deux facteurs sont opérants dans leur réussite : premièrement, le regard admiratif des fidèles de la première heure, et des deuxièmement, l’obombrement psychique par entités invisibles. (Etre « obombré » signifie être placé sous un contrôle occulte qui s’immisce en nous sans que nous le sachions). 

Ces gourous finissent par être sincèrement convaincus de la légitimité de leur mission, au demeurant souvent originale et d’un niveau spirituel plus élevé que les professionnels des religions officielles, lesquels n’aiment pas cette concurrence sauvage. Car, dès le début, le gourou va se conduire comme un prêtre investi d’une charge sacerdotale. Le gourou qui n’est pas entièrement convaincu de sa légitimité, aura du mal à en convaincre autrui. C’est pourquoi il est faux de considérer la vocation de gourou uniquement sous l’angle du charlatanisme. On ne peut mentir en permanence à des disciples qui vous ont à l’œil continuellement, épiant le moindre de vos faits et gestes. On peut tricher un peu pour entretenir la foi et l’espérance, mais on ne peut frauder depuis le début.

Le centre psychique où se concentre l’énergie de son « auto-envoûtement » est chez l’apprenti gourou un foyer de conscience qui n’est pas actif chez l’homme ordinaire. C’est de ce centre psychique appelé par la tradition ésotérique le « soi supérieur » - le surmoi de la psychanalyse – que l’individu qui a opéré un contact avec ce centre en y accumulant la tension de son désir de réalisation, pourra recevoir une prise en charge, qu’on confond avec un état de grâce religieux ou un déversement de puissance magique. La tradition mystique fourmille d’exemples de ces illuminés – qui devinrent des saints reconnus - qui se sont crus en contact avec Jésus ou la Vierge Marie, à la suite d’une liaison avec leur soi-supérieur qui est le miroir magique de la projection de notre désir. Dans les conditions normales de l’existence, l’être humain est protégé de ses fantasmes supérieurs, sauf s’il y a investi de manière obsessionnelle toutes ses forces depuis longtemps, ce qui peut opérer une cristallisation de l’image de son désir. Cette image se manifestera selon son conditionnement religieux de base. Son désir reviendra sur lui en tant que réalisation de son aspiration. Il aura la vision de ce qu’il désire, entendra des voix, ou se sentira investi d’une force divine ou d’une mission grandiose. Une personnalité forte dispose de la charge psychique d’un soi supérieur puissant. La répétition d’innombrables pensées de réussite focalisées dans une direction donnée, finira par générer une concentration de force qui deviendra autonome et échappera à la personnalité consciente. Celle-ci, à l’image de l’apprenti-sorcier, se retrouvera subjuguée par une puissance qu’elle a elle-même accumulée, et dont elle a perdu le contrôle en franchissant la développement naturel.

L’excès produit des résultats, mais la structure de l’âme en incarnation n’autorise pas à franchir sans risque certaines bornes. Dans un premier temps, l’emprise du soi supérieur est confondue avec les représentations traditionnelles de l’illumination spirituelle. Or, il s’agit généralement d’une liaison avec le plan astral produisant un auto-envoûtement et une illusion mentale supérieure. 

L’individu ambitieux ou inconscient qui entre en contact avec l’invisible sans avoir purifié son être de l’égocentrisme, tombe sous une emprise égocentrique supérieure. Comment peut-il en être autrement ? Ce processus est implacable. Après des années d’aspiration, et même après plusieurs incarnations de tension dans une certaine direction, l’être obnubilé par son désir d’élévation, ou sa lubie mystique, finit par déclencher en lui une décharge magnétique si puissante qu’il croit que le but ultime est atteint, et qu’il est entré dans le cercle des initiés et des maîtres. Bien au contraire, avec son égo non renouvelé et chargé de karma, il est loin du compte. Il est même dans une très mauvaise passe dont il ne pourra sortir qu’après plusieurs incarnations de lutte en sens inverse détachement afin de égocentrique démesurée. d’effectuer son le ambition

Dans les circonstances de la vie ordinaire, l’ambition et le désir de puissance ne mobilisent que les facultés naturelles de la personnalité. Mais dans le cas d’une illusion mystique comme celle qui consiste à se croire parvenu à un état de sainteté ou à un degré d’évolution supérieure, le soi supérieur mis sous tension, prendra le relais et se connectera par affinité à un foyer d’énergie invisible. Cela procurera à la personne le sentiment d’être inspirée par une puissance sacrée. 

Dans ce cas, des phénomènes paranormaux jugés miraculeux par les observateurs naïfs, pourront se manifester. Tel mystique sous contrôle de son soi supérieur, aura des visions ou démontrera des facultés comme la possibilité de jeûner indéfiniment, se dédoubler, et d’autres pouvoirs étranges et anormaux, au demeurant absolument inutiles si ce n’est pour briller dans un cirque. Ces pouvoirs n’ont jamais été des signes de libération, et bien au contraire, ils sont les symptômes d’une emprise occulte rétrograde. N’allons pas croire que c’est par ignorance ou par souci de protéger leurs ouailles que les autorités religieuses ont toujours mis en garde contre les phénomènes paranormaux ! Non, la raison des chefs du corps ecclésiastique est de ne pas se laisser déborder par des apprentis occultistes plus puissants qu’eux.

Depuis des siècles, d’innombrables expérimentateurs anonymes se sont entraînés de manière quasiment héroïque pour parvenir à un développement mystique ou occulte. Lorsqu’un certain résultat finissait par se manifester dans les conditions d’anormalité psychique que nous venons de décrire, ils se sont crus sincèrement inspirés par des « puissances divines », et ils ont fondé leur autorité sur cette expérience. Il est impossible à un être qui tombe sous la coupe de son « moi supérieur » en relation avec des entités invisibles, de savoir avec précision s’il est sous l’influence d’entités bénéfiques ou d’esprits qui veulent vampiriser son potentiel énergétique personnel ou celui de ses disciples. Les entités de l’invisible peuvent se dissimuler sous l’apparence angélique ou l’identité prestigieuse d’un grand sage. Or, dans l’univers spirituel régulier, les grands êtres ne consentent à aider que celui qui a démontré son intention de se purifier et de se transformer dans un sens profondément moral. Dans le cas contraire, les humains qui recherchent un pouvoir supérieur ou qui sont habités par un désir spirituel entaché d’égoïsme, seront contactés par des entités de même nature. Le semblable attire le semblable. Comment peut-il en être autrement ? C’est pourquoi les occultistes prétendent toujours être en contact avec des forces lumineuses, car il faut sauver la face. On trouve rarement un channel qui avoue être l’instrument d’un démon, y compris lorsque ce démon parle au nom de l’Archange Mickaël. Soyons clair, aucun archange ou ange de lumière ne transmet de message en dehors de la fraternité des grandes intelligences qui surveillent la situation planétaire. Lorsque ces grands êtres veulent travailler avec un être humain, ils forment un instructeur qui a été longuement préparé depuis son jeune âge, et qui est libéré de toute attache égocentrique. En clair, ils utilisent l’un des leurs, un être parfaitement libéré. Rares sont les illuminés, les gourous ou les channels qui avoueront être au service de puissances inférieures ou rétrogrades. Dans le cas de ceux qui prétendent être des phares spirituels, leur auto-illusion est entretenue par des entités lumineuses se faisant passer pour des anges ou de grands esprits désincarnés. Le gourou ainsi illuminé, sera très convaincant, et ses disciples croiront être guidés par un authentique médiateur du divin. Mais s’ils pouvaient voir la véritable personnalité de leur maître sur le niveau astral, le spectacle aurait plutôt de quoi les épouvanter. Un observateur attentif remarque très vite à qui il a affaire en matière de spiritualité, mais on peut parfois tomber sous le charme, et la flatterie aidant, on peut se sentir transporté dans l’ineffable alors qu’on vient de se faire proprement harponner par un requin de l’occulte. 

Dans ce monde d’apparence, pour faire autorité, il est indispensable que le gourou se réfère à une puissance supérieure à lui-même. Le principe de l’autorité est la racine de l’illusion. C’est pourquoi, pour « cacher la misère », des « initiés » se réfèrent à une autorité invisible, soit en s’intitulant « canal » du divin, ou bien en se présentant comme l’incarnation corporelle d’un être « divin ». 

Les « maîtres de sagesse », les « guides de lumière » ou les anges sont généralement cités comme étant la source de l’inspiration spirituelle. Mais depuis quelques années, la vogue est aux extraterrestres dont l’avantage est de constituer une autorité d’une crédibilité plus scientifique. Certains mêlent l’occultisme à papa avec la science-fiction, ouvrant ainsi de nouvelles perspectives au rêve et à l’imaginaire spiritualiste.

Dans tous les cas, on peut raconter ce qu’on veut car les « messages célestes » ou les instructions télépathiques en provenance d’en-haut sont invérifiables. Il faut étudier attentivement les écrits du messager des dieux pour en détecter l’origine. On reconnaît l’arbre à ses fruits. Il s‘avère que la plupart des messages des contactés sont creux, et qu’ils témoignent plutôt d’une stratégie de désinformation. Souvent, la révélation transmise à l’initié est un effet miroir de sa propre projection et de son désir d’accomplissement. Dans la mesure où des entités invisibles s’en mêlent, il ne peut plus discerner qu’il est devenu la proie d’un contrôle occulte. Sa conviction en sera même décuplée, car cette fois, il est réellement en contact avec les forces subtiles qu’il a attiré. S’en libérer sera difficile car son moi supérieur est identifié à l’entité invisible qui l’a accroché. Parfois, il aura la sensation d’une emprise et dans ces moments de flottement, ses disciples émettront des doutes qui mettront le gourou en alerte. Il aurait pu commettre des maladresses, relâcher le contrôle de son comportement, et son masque a pu tomber. Il est vulnérable s’il a des habitudes sensuelles qu’il ne peut dissimuler, des attachements matériels, ou s’il a pris l’habitude de prédire des événements qui n’arrivent jamais.

Dans tous les cas, l’esprit-contrôle du gourou inventera une justification habile ou écartera les disciples trop curieux. Pour un gourou qui a constitué un égrégore suffisamment important, sauver la face n’est pas un problème car ses vices exposés publiquement peuvent servir à renforcer son autorité en interne, s’il sait faire comprendre à ceux qui le suivent qu’il les met à l’épreuve par ses facéties. Un gourou pris la main dans le sac, retournera habilement la situation en justifiant son absolu détachement des conventions mondaines. On a connu des maîtres de fraternités plus blanches et plus universelles que les autres, qui avaient le caprice de faire passer une sorte de visite médicale à leurs jolies disciples. Les fidèles en déduisaient que ce déshabillage servait à confirmer l’état spirituel de la jeune femme ou du garçon choisi par le maître. On prétend qu’un certain gourou a l’habitude de réveiller la « kundalini » de ses disciples mâles d’une manière plutôt érotique. Ces rumeurs n’ont jamais cessé de circuler dans les couloirs des ashrams depuis qu’un grand saint avait l’habitude d’entrer en extase en flattant du pied le pénis d’un jeune disciple pendant sa méditation. On en raconte des choses… Les rumeurs les plus saugrenues poursuivent la plupart des gourous contemporains, mais il faut remarquer pour leur défense que les sollicitations auxquelles ils font face sont à la mesure des fantasmes qu’ils génèrent chez leurs disciples et chez leurs détracteurs.

La spiritualité est un monde merveilleux où les miracles sont possibles et parfois réels. Les disciples n’en demandent d’ailleurs pas tant, car le rêve leur suffit. Le faux prophète le plus fort est celui qui sait faire rêver le rêve le plus sublime. Ce n’est pas si simple, et nombre d’apprentis sur le chemin de la consécration du gourou ne réussiront pas dans la profession envisagée, car ils manquent d’envergure et d’imagination. Si le soi supérieur du gourou est connecté avec une entité invisible d’un assez bon niveau, l’opération de séduction peut être un succès, d’autant que le « maître » s’est persuadé lui-même de sa valeur et de sa haute mission. Ajoutons, qu’il faut parfois quelques complicités dans les milieux des services secrets pour devenir célèbre. Il y aurait fort à dire sur les « seconds » de certains gourous. Ceux qui font l’interface avec le public, les chargés des relations publiques sont quant à eux souvent placés sous un contrôle policier et militaire qui n’a rien d’occulte. Il est très intéressant de découvrir comment des services secrets alliés quoique concurrents se partagent la direction politique d’une organisation spirituelle ou religieuse d’envergure internationale. Le gourou est souvent hors jeu, et on le restimule dans ses fantasmes pour que la maison continue à tourner. Si, tel un Bagwan Rajnesh, le gourou devient trop indépendant ou échappe au contrôle, on le liquide. Ron Hubbard semble avoir rencontré ce genre de problème. Mais c’est une question que nous ne développerons pas ici.

Un gourou est de bonne foi, même s’il tire parfois un peu trop sur la corde de la crédulité des gogos. Le show biz est ainsi. Emettre un jugement de valeur sur des personnes qui se croient investies d’une haute mission est vain car le gourou comme ses disciples se moquent de l’avis d’un profane extérieur au groupe des élus. Mais, puisque l’offre et la demande implique la prolifération d’instructeurs spirituels de tous les niveaux, on peut appliquer quelques discrimination avant critères de de s’élancer inconsidérément derrière l’homme qui a vu l’ange qui a vu Dieu.

Un leader mystique prisonnier de la double illusion de son surmoi et de l’influence d’un esprit contrôle, s’entourera de personnes semblablement prédisposées. Les suiveurs seront par conséquent sourds à tout avertissement et ne voudront pas en discuter sereinement. De ce point de vue, l’attitude antisecte primaire s’explique par l’irritation que ce comportement borné déclenche chez les observateurs extérieurs qui n’ont pas pris place sur le tapis volant du maître. Les antisectes, pourfendeurs de gourous, sont doublement bornés lorsqu’ils ne reconnaissent pas à autrui l’entière liberté de rêver jusqu’au bout du voyage.

S’interdire de devenir un faux prophète n’empêche pas de s’exercer à en devenir un vrai en s’ouvrant à l’universel. S’empêcher de devenir un gourou médiocre n’empêche pas de chercher un maître authentique pour bénéficier de son expérience du « métier ». Etre prudent par rapport aux influences occultes, n’empêche pas de reconnaître la nature spirituelle de l’univers. Préserver l’étincelle de sa liberté individuelle n’empêche pas de reconnaître les lois universelles et de s’y soumettre.

Revue Undercover.


samedi 24 janvier 2026

Les Rothschild font l’éloge de Trump après le coup d’État au Venezuela – l’un des derniers pays sans banque centrale Rothschild






par Baxter Dmitry


Un événement qui a suscité l’étonnement dans les médias alternatifs : des membres de la puissante dynastie bancaire Rothschild ont publiquement félicité le président Donald Trump après l’intervention militaire au Venezuela.

Nat Rothschild, PDG du groupe Volta et héritier éminent de l’empire financier Rothschild, a adressé ses félicitations à Trump suite à l’action militaire américaine visant le gouvernement et le système financier vénézuéliens.

La portée de cette déclaration est indéniable : le Venezuela est l’un des rares pays au monde à avoir historiquement résisté à l’instauration d’un système bancaire central de type occidental contrôlé par les Rothschild.

Pendant des années, l’indépendance financière du Venezuela en a fait la cible de sanctions, de tentatives de changement de régime et d’une guerre économique.

Aujourd’hui, après l’intervention directe des États-Unis, les observateurs notent que les éloges de personnalités du secteur bancaire semblent confirmer des soupçons persistants quant aux véritables bénéficiaires des «campagnes de libération» étrangères.

Les propos de Dame Hannah Rothschild, héritière de la famille Rothschild, alimentent encore davantage la controverse. Elle a en effet affirmé qu’aucune guerre majeure n’est menée – et qu’aucun chef d’État ne prend de décision – sans l’aval de la famille Rothschild.

Si les médias traditionnels rejettent ces affirmations comme relevant du complotisme, les critiques soutiennent que l’histoire de l’expansion des banques centrales après les guerres raconte une tout autre histoire.

Pour les sceptiques, l’opération au Venezuela ressemble moins à une libération qu’à une opération coercitive – un avertissement aux nations qui tentent d’opérer en dehors de l’ordre financier international.

Le rôle de Trump, autrefois perçu comme antimondialiste, est aujourd’hui réévalué par ceux qui estiment que le véritable pouvoir ne réside ni dans les élections ni dans les présidents, mais dans des dynasties financières non élues opérant au-delà des frontières nationales.

Coïncidence ou confirmation, le message est clair pour beaucoup : défiez le système bancaire, et le système finira par riposter.

Source : VT Foreign Policy via Marie-Claire Tellier via RI




vendredi 23 janvier 2026

LES HUMANITÉS CLASSIQUES : Ce qu'on vous a volé




Bertrand Dutheil de la Rochère explique pourquoi les humanités classiques ont été méthodiquement détruites en France.

"J'ai beaucoup mieux compris pourquoi on a méthodiquement détruit les humanités classiques. Parce qu'en réalité, quelqu'un qui a fait des humanités classiques se reconnaît très facilement à travers votre livre." (Pierre Yves Rougeyron)

Qu'est-ce que les humanités classiques ?

Le système éducatif basé sur l'étude approfondie du latin, du grec, de la philosophie antique et de l'histoire romaine. C'est ce qui a formé l'élite française pendant des siècles et qui permettait de comprendre profondément notre identité latine et républicaine.

Pourquoi c'était si important ?

Seuls 2 grands pays au monde ont vraiment eu ce système de formation :

- La France.
- Une partie du système d'élite britannique (Oxford validait même en français il y a quelques années !)

Les humanités classiques vous permettaient de comprendre immédiatement :

- Nos racines romaines ;
- Notre héritage républicain ;
- Notre différence avec le monde germanique ;
- Notre génie propre en tant que peuple

Une destruction méthodique

"Pour ma génération, on tombe des nues quand on voit ce qu'on nous a volé. Je suis de 86. Je n'imagine pas ce qu'on va voler à celle de mes enfants."

Cette destruction n'est pas un accident. C'est une volonté de DILUTION. Sans les humanités classiques, les Français ne se reconnaissent plus, ne comprennent plus d'où ils viennent, ne savent plus qui ils sont.

"Les humanités classiques ont été tellement importantes dans la fondation de l'homme français pendant des décennies, voire des siècles. Il y a eu une volonté de dilution." Comprendre ce vol, c'est comprendre pourquoi nous sommes perdus aujourd'hui.

Interview complète :


L'identité Res-publicaine de la France

de Bertrand Dutheil de la Rochère


Fascinée par les nations germaniques, la France les suit tels les enfants de Hamelin derrière le joueur de flûte. Elle les érige en modèle au détriment de sa culture latine. Or, l’économique, le politique et l’éthique réagissent, dans chaque culture, l’un sur les deux autres de manière spécifique. Pour sortir de son déclin, la France doit adapter son génie national tel qu’il s’est exprimé au cours de l’histoire.

La France, s’est affirmée par le gallicanisme, a développé son économie par le colbertisme, a uni sa société par une centralisation jacobine, a construit son État par une éthique janséniste. Le comprendre est un préalable à son adaptation au monde tel qu’il devient pour qu’elle y trouve toute sa place.



jeudi 22 janvier 2026

Les Gnostiques, libertaires de l'absolu



The False God of This World


La gnose apparaît dans l’histoire dès les premiers siècles du christianisme, prêchée par un personnage que mentionnent les Actes des Apôtres du nom de Simon le Mage. On y trouve déjà les principes essentiels qui la caractérisent : la création du monde est l’œuvre d’un faux Dieu, le vrai Dieu est inconnu de l’homme, le monde n’est là que pour le séparer de Lui. Pour Simon le Mage, le seul moyen pour l’homme de briser l’illusion du monde et d’atteindre à la plénitude est de vivre librement ses désirs. Le désir, sous toutes ses formes, est la seule part divine qui réside en l’être humain. Il y apparaît sous sa forme physique — par le sang et la semence — et sous sa forme psychique, par ce feu, cette étincelle déposée par Dieu. C’est donc en le développant, en l’intensifiant, en l’exprimant totalement, que l’homme aura des chances de retourner à son origine. L’union des âmes et des corps, voilà pour Simon la gnose et la voie du salut. Lui-même pratiquait l’une et l’autre avec application. 

Il parcourait les routes de Samarie et d’Anatolie en compagnie d’une femme du nom d’Hélène, ancienne prostituée découverte dans un bouge de Tyr et qui était, selon lui, la sagesse suprême descendue du ciel, sur la terre. Des disciples ne tardèrent pas à se former autour du couple, vivant en union libre et pratiquant probablement des exercices ascétiques qui leur conférèrent certains pouvoirs. Les Actes des Apôtres mentionnent les « prodiges » que le couple opérait. Les légendes qui circulèrent par la suite sur la mort de Simon le Mage attestent elles aussi la fascination ambiguë exercée par ce personnage — mage ou sage, on ne sait — : il se serait élevé vers le ciel et aurait chu à la suite d’une intervention de l’apôtre Pierre, jaloux de ses pouvoirs. 

Mais c’est surtout au siècle suivant, au second siècle donc, que le gnosticisme connut son plein épanouissement. De nombreux maîtres prêchèrent à Alexandrie et les sectes y connurent une floraison inespérée, Basilide, Valentin, Carpocrate sont les trois plus connus d’entre eux. Ils prêchaient et écrivaient en grec et recrutèrent, parmi les milieux hellénisés de la ville, un nombre important de disciples.

Ce qui les caractérise, c’est avant tout leur immense érudition. Ils possèdent à fond les philosophes grecs, la Bible, les auteurs orientaux, les textes hermétiques. Pour eux, l’histoire de l’humanité est celle des errances de l’homme, c’est une histoire de ténèbres, un devenir aveugle où seuls quelques illuminés perçurent la vérité et l’existence du Dieu caché. C’est pourquoi ils empruntèrent indifféremment aux philosophes grecs comme Platon, Pythagore, Aristote, à des figures mythiques comme Orphée, Prométhée, Hermès ou Seth, à tel ou tel texte d’auteur hermétiste, les éléments de leur vision du monde...

Cette vision s’exprime à travers les mythes étonnants [...] mais avec un tel luxe de détails, une telle foule d’Eons, d’archontes, d’entités sublunaires, supralunaires, cosmiques et hypercosmiques que leur cosmologie apparaît comme une tragédie fantastique et complexe qui aboutit à la naissance prématurée, involontaire de l’homme. Certains auteurs chrétiens se sont gaussés à juste titre du caractère confus, parfois inextricable, de leurs spéculations. Mais derrière ces constructions savantes perce une exigence profonde, un désir intense de saisir, jusque dans ses rouages les plus ténus, le mécanisme de l’erreur primordiale, les raisons de la solitude et de l’angoisse humaines.

Les trois états de l’homme


Et leur implication est nette : il faut briser les lois du monde, refuser de collaborer au devenir d’une matière corrompue, d’un temps vicié dans sa substance, d’un espace contaminé par la présence du faux Dieu. Il faut violer toutes les lois du monde, stopper l’engrenage fatal, démanteler l’édifice organique et mental de l’homme, pour le réveiller de son inertie asphyxiante, de ce sommeil de l’âme au sein duquel il est plongé depuis son origine. Bref, pour reprendre une expression connue, pratiquer un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens, mener, en tous domaines, une contre-vie.

Pour Valentin, les étapes de cette libération passent par trois stades. Le premier est celui de l’homme matériel, l’homme hylique, attaché aux plaisirs et aux biens de ce monde, qui vit dans l’inconscience et dont la seule issue possible est le néant. Rivé à la terre, faute d’avoir acquis en ce monde la conscience de son véritable état, il y retournera inéluctablement à sa mort. 

Le second, c’est celui de l’homme psychique, qui, par la voie des philosophies, de certaines religions comme le christianisme, et d’une ascèse appropriée s’est dégagé partiellement de la gangue corporelle. Il a acquis un principe pensant, une psyché mais faute de posséder la gnose, il demeure étranger à la vérité. Cet état est celui des Chrétiens, notamment, dont l’âme, après la mort, sera contrainte d’errer dans les espaces sublunaires, loin du vrai Dieu. 

L’ultime état, c’est celui que seul peut obtenir la gnose, celui de l’homme pneumatique, c’est-à-dire détenteur de l’esprit, du pneuma divin. Il est alors totalement affranchi de tous les liens avec la matière de ce monde, car selon les propres termes de Valentin, il a « tué en lui la mort » et il « est devenu un être indestructible ».

Cette sotériologie rend un son familier. Ces principes, les Gnostiques ne furent pas les seuls à les proclamer et l’on peut retrouver, dans le tantrisme indien, notamment, une attitude très proche. Mais ce qui caractérise l’attitude gnostique et lui confère un sens très particulier, ce sont les méthodes, les techniques libératrices que certains ont prônées pour parvenir à l’état pneumatique. Car le problème est simple et il exige, pour être résolu, un peu de logique et beaucoup de courage. Pour échapper au mal, l’ascèse est. une voie possible mais elle n’est pas la seule. 

La voie la plus radicale consiste justement, pour dominer le mal, à en épuiser la substance, à le pratiquer systématiquement pour rendre aux maîtres de ce monde, le tribut qui leur est dû et s’affranchir ainsi de leur tutelle. Idée singulière mais qui repose sur un principe logique, celui d’une ascèse homéopathique : lutter contre le mal avec ses propres armes. 

Carpocrate, un gnostique d’Alexandrie, enseigne donc que la libération de l’homme ne peut se faire qu’en violant systématiquement toutes les lois de ce monde. La première, c’est la loi de division, de séparation, de fragmentation qui émiette et multiplie les supports matériels du mal. Il faut vivre en communauté, créer une conscience collective contre l’ennemi commun. La seconde, c’est l’attachement aux biens du monde, l’appropriation de ses richesses qui fragmentent l’unité première et perpétuent l’injustice. Il faut donc refuser la propriété, pratiquer la communauté des biens. La troisième, ce sont les institutions scandaleuses et aliénatrices du mariage, de la famille, de l’Etat, des églises, qui consolident la fragmentation, pétrifient le libre échange, la libre communion des corps et des âmes. Il faut donc pratiquer l’union libre et la communauté des femmes. La dernière enfin — et la plus redoutable — ce sont les interdits qui pèsent sur le sexe — le conditionnement de l’amour, la prohibition de la sodomie, de l’inceste, l’incitation à la procréation qui, toutes, détournent le désir de sa vraie voie. On pratiquera donc l’inceste, la sodomie, le coïtus interruptus pour éviter la fécondation et, en cas « d’accident », l’avortement.

De tous les enseignements gnostiques, c’est évidemment ce dernier domaine qui devait provoquer, chez les Chrétiens, la fureur et la consternation. Cette incitation à l’union libre, ce « viol » du mariage, ce refus de l’amour en tant que sentiment et cette exaltation de l’éros en tant que feu divin, bref, cette révolution totale pratiquée sur et par le sexe, devaient conférer à certains gnostiques une réputation qui ne les quittera plus et dont on perçoit aujourd’hui encore, l’écho horrifié dans les ouvrages contemporains. 

Jacques Lacarrière. Revue Planète.