samedi 10 janvier 2026

Chassons les mondialistes !


 Un Discours exceptionnel de l’Archevêque Carlo Maria Viganò

par Phil BROQ


Voici en ce début d'année 2026, le retour sur une prise de parole trop rare, mais sans concessions, qui tranche avec le silence assourdissant d’une grande partie du monde religieux et politique contemporain.

Dans cette intervention, Mgr Viganò dresse un réquisitoire implacable contre ce qu’il décrit comme l’ordre tyrannique mondial en gestation avec une alliance idéologique, financière et politique qui, selon lui, vise à soumettre les peuples à un dogme étatique total, déshumanisant et mortifère. Aucun nom n’est éludé, aucun symbole n’est épargné. Emmanuel Macron, George Soros, Bill Gates, les cercles de Davos, les élites transnationales, etc. Tous apparaissent comme les rouages d’un même projet global inhumain.

L’Archevêque va plus loin encore, inscrivant cette crise dans une lecture spirituelle et eschatologique. Il évoque la figure de l’Antéchrist, la confusion morale généralisée et l’abandon progressif de la vérité au profit d’une obéissance aveugle aux nouveaux dogmes idéologiques. Pour lui, ce combat n’est pas seulement politique ou social car il est avant tout spirituel.

Un discours dérangeant, radical, et profondément clivant, mais que nul ne peut ignorer dès lors qu'il a une conscience…

Nous arrivons, selon lui, au terme d’une longue ère d’obscurité. Une période durant laquelle les peuples, anesthésiés par le confort, la peur ou l’illusion de la délégation, ont peu à peu renoncé à leur vigilance. Trop longtemps, cette obscurité s’est installée sans véritable résistance, jusqu’à devenir une norme, presque invisible.

Aujourd’hui, le temps est venu pour chaque peuple de reprendre conscience de sa souveraineté. Non pas une souveraineté abstraite, mais celle de l’esprit, de la conscience et de la responsabilité. Car en abandonnant nos pouvoirs à d’autres, sans discernement, nous avons accepté un asservissement progressif, au point de vivre dans ce qui ressemble à une prison à ciel ouvert, vaste, confortable parfois, mais bien réelle.

Assez de l’aveuglement volontaire. Assez de la soumission déguisée en sécurité. Il est temps de se lever intérieurement, de refuser les mensonges imposés comme des vérités, et de réclamer pacifiquement mais fermement les droits universels qui appartiennent à tout être humain par nature, et non par concession de l’État.

Pour les croyants, Mgr Viganò rappelle que ce combat ne peut être mené sans dimension spirituelle. Il invite à demander assistance à Dieu, à retrouver la prière, le discernement et le courage, convaincu que rien de juste ne peut s’accomplir sans cette aide supérieure.

Considéré par ses partisans comme l’un des derniers hommes d’Église à affronter ouvertement "la Bête", Mgr Viganò appelle à un réveil des consciences, à la résistance intérieure et au refus de la soumission des peuples sous couvert de sécurité, de progrès ou de bien commun.

Il conclut par un appel à la responsabilité personnelle stipulant de ne plus attendre des sauveurs, ne plus déléguer sa conscience, mais se défendre par la vérité, la lucidité et la fidélité à ce qui est juste. Selon lui, ce qui est en train de se produire dépasse les individus et les structures de pouvoir, et nul ne pourra l’arrêter.

Courage à chacun.

Ainsi soit-il.

Bien à vous, Monseigneur Carlo Maria Viganò.

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Il est temps de chasser les mondialistes 

Comment les dieux de l’IA orchestrent notre extinction


Dario Amodei, PDG d’Anthropic, estime à 25% la probabilité d’extinction de l’humanité à cause de l’IA. Elon Musk, quant à lui, l’évalue entre 20 et 30%. Avant de devenir PDG d’OpenAI, Sam Altman déclarait que la création d’une intelligence surhumaine représente «le plus grand risque qui pèse sur l’humanité».




Les machines ne viennent pas nous chercher. Elles sont déjà là. Et les hommes qui les contrôlent ont clairement exprimé leurs intentions, de façon terrifiante.

Il arrive un moment, lors de l’effondrement de toute civilisation, où les instruments de sa destruction deviennent visibles à ceux qui y prêtent attention. Nous vivons ce moment. Mais les signes avant-coureurs ne sont ni gravés dans la pierre ni écrits dans les prophéties : ils sont inscrits dans le code source, amplifiés par les algorithmes et financés par des hommes qui parlent ouvertement d’extinction de l’humanité tout en œuvrant à la provoquer.

Dans un bureau anonyme de Palo Alto, un homme qui prétend craindre le fascisme en est devenu l’architecte le plus sophistiqué. Dans un vaste domaine texan, un autre, se proclamant défenseur absolu de la liberté d’expression, utilise sa tribune pour amplifier les voix qui appellent au nettoyage ethnique. Et dans les hôpitaux bombardés de Gaza, leurs technologies convergent dans un laboratoire de l’horreur qui préfigure ce qui nous attend tous.

Les quatre cavaliers de l’Apocalypse ne montent pas de chevaux. Ils déploient des algorithmes.

La Confession

Le professeur Stuart Russell a consacré cinquante ans à l’étude de l’intelligence artificielle. Il est l’auteur du manuel qui a servi de référence à la quasi-totalité des PDG d’entreprises d’IA de la Silicon Valley. Aujourd’hui, à raison de quatre-vingts heures par semaine, il ne travaille plus à faire progresser le domaine qu’il a contribué à créer, mais à empêcher l’anéantissement de l’espèce humaine.

«Ils jouent à la roulette russe avec chaque être humain sur Terre», a déclaré Russell lors d’une récente interview, sa voix empreinte du poids de quelqu’un qui a vu les calculs et en a compris les implications. «Sans notre consentement. Ils entrent chez nous, braquent un pistolet sur nos enfants, appuient sur la détente et disent : «Bon, vous savez, il est possible que tout le monde meure. Oups. Mais il est possible que nous devenions incroyablement riches».

Il ne s’agit pas d’une exagération de la part d’un observateur extérieur. C’est l’évaluation d’un homme dont les anciens élèves dirigent désormais les entreprises qui développent ces systèmes. Et voici ce qui devrait vous terrifier : les PDG eux-mêmes partagent son avis.

Dario Amodei, PDG d’Anthropic, estime à 25% la probabilité d’extinction de l’humanité à cause de l’IA. Elon Musk, quant à lui, l’évalue entre 20 et 30%. Avant de devenir PDG d’OpenAI, Sam Altman déclarait que la création d’une intelligence surhumaine représente «le plus grand risque qui pèse sur l’humanité».

Vingt-cinq pour cent. Trente pour cent. Ce ne sont pas les probabilités d’un pile ou face. Ce sont les probabilités d’une roulette russe avec deux balles dans le barillet. Et pourtant, le barillet continue de tourner.

Lorsqu’on a demandé à Russell s’il appuierait sur un bouton pour stopper définitivement tout progrès en IA, il a hésité – non pas parce qu’il croit cette technologie sûre, mais parce qu’il garde l’espoir que l’humanité puisse se sortir de ce qu’il appelle «cette chute vertigineuse». Interrogé à nouveau dans un an, admet-il, sa réponse pourrait être différente.

«Reposez-moi la question dans un an», dit-il. «Je dirai peut-être : «D’accord, il faut appuyer sur le bouton»».

Mais il n’y aura peut-être pas de bouton. Il n’y aura peut-être pas d’année. L’horizon des événements, comme Altman l’a lui-même écrit, est peut-être déjà derrière nous.
Le problème des gorilles

Russell propose ce qu’il appelle le «problème des gorilles» comme cadre d’analyse pour comprendre notre situation. Il y a quelques millions d’années, la lignée humaine s’est séparée de celle des gorilles au cours de l’évolution. Aujourd’hui, les gorilles n’ont aucun contrôle sur leur propre survie. Nous sommes tout simplement trop intelligents, trop performants, trop dominants pour que leur survie soit autre chose qu’une fatalité. C’est nous qui décidons si les gorilles survivent ou disparaissent. Pour l’instant, nous les laissons vivre.

«L’intelligence est en réalité le facteur le plus important pour contrôler la planète Terre», explique Russell. «Et nous sommes en train de créer quelque chose de plus intelligent que nous».

La logique est implacable. Si nous créons des entités plus performantes que nous, nous devenons les gorilles. Et les gorilles ne peuvent négocier les conditions de leur extinction.

Mais c’est là que le cadre d’analyse de Russell présente des lacunes et, à mon avis, mérite d’être approfondi. Les gorilles sont confrontés à une espèce supérieure. Nous sommes confrontés à une menace bien plus insidieuse : une intelligence supérieure contrôlée par une poignée d’hommes dont les valeurs, comme en témoignent leurs actes, sont à l’opposé de l’épanouissement humain.

Les gorilles, du moins, sont menacés par l’humanité dans son ensemble. Nous sommes menacés par les pires représentants de l’humanité, dont la puissance est décuplée par des technologies qui la multiplient au-delà de tout ce que l’histoire a connu.

«Ces bombes sont moins chères et il ne faut pas gaspiller des bombes coûteuses sur des gens sans importance».
Les Hommes derrière le rideau

Alexander Karp est né dans une famille de militants. Sa mère, artiste afro-américaine, créait des œuvres illustrant la souffrance des enfants noirs assassinés à Atlanta. Son père, un immigrant juif allemand, était pédiatre. Ils emmenaient le jeune Alex aux marches pour les droits civiques, le sensibilisaient à l’injustice et lui apprenaient à lutter contre l’oppression.

Puis, il devint adulte et fonda Palantir.

Tirant son nom des Pierres de Vision du légendaire de Tolkien – des artefacts «destinés à de bonnes fins» mais qui se révélèrent «potentiellement très dangereux» -, Palantir fut fondée au lendemain des attentats du 11 septembre 2001, grâce à un financement initial d’In-Q-Tel, la branche capital-risque de la CIA. Karp, qui affirme «ne pas pouvoir faire ce en quoi il ne croit pas», a consacré vingt ans à faire précisément ce qu’il croyait.

Le logiciel de l’entreprise orchestre désormais ce que les soldats israéliens décrivent avec une efficacité bureaucratique glaçante : «Je consacrais 20 secondes à chaque cible et j’en faisais des dizaines par jour. Ma contribution humaine était nulle. À part donner mon approbation».

Vingt secondes. Voilà la valeur d’une vie palestinienne dans le calcul algorithmique de la création d’Alex Karp. La machine décide qui meurt. L’humain se contente de cliquer.

Lorsque des lanceurs d’alerte ont révélé que les services de renseignement israéliens utilisaient des «bombes non guidées» – des munitions sans précision – sur des cibles identifiées par l’IA de Palantir, leur justification était purement économique : «Ces bombes coûtent moins cher et on ne va pas gaspiller des bombes coûteuses sur des gens sans importance».

Des gens sans importance. Des enfants. Des médecins. Des journalistes. Des poètes.

Karp a admis, dans un rare moment de franchise : «Je me suis demandé si, plus jeune, à l’université, j’aurais manifesté contre moi-même».

Il connaît la réponse. Nous la connaissons tous. Il s’en moque éperdument.

Les Chemises brunes numériques

Elon Musk se présente comme un magnat de la tech d’un genre nouveau : l’ingénieur excentrique, le visionnaire de Mars, le champion de la liberté d’expression qui a racheté Twitter pour le libérer du «virus de la pensée woke». Mais Sky News a récemment mené une expérience qui met à nu cette image soigneusement construite.

Des chercheurs ont créé neuf nouveaux comptes sur X (la plateforme rebaptisée par Musk) et les ont laissés actifs pendant un mois. Trois comptes suivaient du contenu de gauche, trois du contenu de droite, et trois suivaient uniquement des comptes neutres, comme des comptes de sport ou de musique.

Chaque compte, quelles que soient ses préférences déclarées, a été inondé de contenu d’extrême droite. Les utilisateurs qui suivaient uniquement des équipes sportives ont vu deux fois plus de contenu politique de droite que de gauche. Même les comptes de gauche ont été alimentés à 40% par du contenu d’extrême droite.

Il ne s’agit pas d’engagement organique, mais de manipulation algorithmique à l’échelle de la civilisation.

«Si vous ouvrez l’application sur votre téléphone et que vous découvrez immédiatement une actualité potentiellement haineuse envers certains groupes, cela aura forcément un impact», a observé Bruce Daisley, ancien responsable de Twitter pour l’Europe, le Moyen-Orient et l’Afrique. «Il ne s’agit pas de dire que la liberté d’expression est impossible, mais si huit millions de personnes consultent chaque jour sur leur téléphone une actualité qui se situe peut-être à la limite de ce à quoi nous sommes habitués, nous devrions au moins avoir une idée de l’impact que cela aura sur la politique».

Mock Musk a réactivé le compte de Tommy Robinson, agitateur d’extrême droite pro-sioniste qui avait organisé une marche de 150 000 personnes à Londres pour réclamer des expulsions massives. Robinson a remercié Musk publiquement. Musk a republié ces remerciements et a déclaré qu’il était temps pour «les Anglais de s’allier aux durs».

«Durs». L’euphémisme historique pour désigner les fascistes.

Lorsque des personnalités politiques soutenues par Musk publient du contenu, leur engagement explose. Lorsque des politiciens qu’il n’apprécie pas publient des montants identiques, leur portée stagne. Ce n’est pas une place publique. C’est une machine de propagande dirigée par un homme qui s’immisce ouvertement dans la politique de pays où il ne réside pas, soutenant des candidats qu’il n’a jamais rencontrés et promouvant des idéologies qui auraient été considérées comme de l’extrémisme marginal il y a dix ans.

Et voici le lien essentiel : Musk est le PDG de xAI, le principal concurrent d’OpenAI. Il s’est déclaré convaincu à 30% que l’humanité disparaîtra à cause de l’IA. Et il utilise la plateforme de médias sociaux la plus influente au monde pour promouvoir les mouvements politiques les plus susceptibles de supprimer les réglementations qui pourraient empêcher cette extinction.

Les fascistes se sont emparés de l’algorithme.

Le Laboratoire du Futur

En 1948, alors qu’elle perdait sa patrie, le Dre Ghada Karmi était enfant. Elle se souvient suffisamment pour savoir qu’elle a perdu son monde. Pendant soixante-dix-sept ans, elle a vu évoluer les mécanismes d’effacement des Palestiniens, des fusils et des bulldozers aux algorithmes et aux systèmes d’armes autonomes.

«Le sionisme est le mal», affirme-t-elle avec la certitude tranquille de celle qui a consacré sa vie à en étudier les conséquences. «C’est le mal incarné. Il a engendré des catastrophes, la misère, des atrocités, des guerres, l’agression, le malheur et l’insécurité pour des millions de Palestiniens et d’Arabes. Cette idéologie n’a absolument pas sa place dans un monde juste. Aucune. Elle doit disparaître. Elle doit prendre fin. Et elle doit être éradiquée. Même son souvenir doit être effacé».

Mais le sionisme, sous sa forme actuelle, n’est pas qu’une simple idéologie. C’est un modèle économique. C’est une démonstration technologique. C’est le test bêta de systèmes qui seront un jour déployés partout.

Le projet Lavande de l’armée israélienne utilise l’IA pour identifier des cibles à assassiner. Les soldats décrivent le traitement de «dizaines de cibles par jour» sans «aucune valeur ajoutée humaine». L’algorithme marque. L’humain clique. La bombe tombe.

Ce n’est pas une guerre. C’est un jeu vidéo malsain et pervers.

La technologie de Palantir identifie les cibles. Starlink, de Musk, assure les communications. Des entreprises militaires américaines fournissent les armes. Et tout ce système est financé par des gouvernements dont les citoyens ont manifesté par millions pour exiger son arrêt.

«Le génocide n’a pas provoqué de changement dans l’attitude officielle», observe le Dr Karmi. «Je suis stupéfaite et cela exige une explication».

L’explication est plus simple et plus terrifiante que n’importe quelle théorie du complot. Ceux qui contrôlent ces technologies ont décidé que certaines vies ne méritent que vingt secondes de considération, tandis que d’autres ne valent rien du tout. Et les gouvernements susceptibles de les réglementer sont sous l’emprise d’hommes brandissant des chèques de cinquante milliards de dollars.

«Ils agitent des chèques de cinquante milliards de dollars devant les gouvernements», explique le professeur Russell. «De l’autre côté, on trouve des scientifiques brillants et bien intentionnés comme Jeff Hinton qui affirment que non, c’est la fin de l’humanité. Mais Jeff n’a pas de chèque de cinquante milliards de dollars».

Le paradoxe du roi Midas

Russell invoque la légende du roi Midas pour expliquer le piège que nous nous sommes tendus. Midas souhaitait que tout ce qu’il toucherait se transforme en or. Et ce fut le cas. Puis il toucha l’eau et elle devint du métal. Il a touché sa nourriture et elle est devenue immangeable. Il a touché sa fille et elle s’est transformée en statue.

«Il meurt dans la misère et la faim», raconte Russell. «Cela s’applique donc à notre situation actuelle de deux manières. D’une part, la cupidité pousse ces entreprises à développer des technologies dont les risques d’extinction sont pires que de jouer à la roulette russe. Et ceux qui pensent que ce sera naturellement maîtrisable se bercent d’illusions».

Les PDG le savent. Ils ont signé des déclarations le reconnaissant. Ils estiment les chances de catastrophe à une sur quatre, une sur trois, et pourtant ils persistent.

Pourquoi ?

Parce que la valeur économique de l’IAG – l’intelligence artificielle générale – a été estimée à quinze quadrillions de dollars. Cette somme agit, dans la métaphore de Russell, comme «un aimant géant dans le futur. Nous sommes attirés vers lui. Et plus nous nous en approchons, plus la force est forte, plus la probabilité d’y parvenir est élevée».

Quinze quadrillions de dollars. À titre de comparaison, le projet Manhattan a coûté environ trente milliards de dollars actuels. Le budget alloué au développement de l’IA générale l’an prochain atteindra mille milliards de dollars, soit trente fois l’investissement nécessaire à la construction de la bombe atomique.

Et contrairement au projet Manhattan, mené en secret par une nation en guerre, ce développement est réalisé par des entreprises privées, responsables uniquement devant leurs actionnaires, en temps de paix, sans contrôle démocratique, sans cadre réglementaire et sans exigences de sécurité significatives.

«Les personnes qui développent les systèmes d’IA», observe Russell, «ne comprennent même pas comment ces systèmes fonctionnent. Leur estimation de 25% de risque d’extinction est donc purement théorique. Ils n’en ont aucune idée».

Aucune idée. Mais ils dépensent mille milliards de dollars malgré tout. Parce que l’attrait est trop fort. Parce que les incitations sont trop puissantes. Parce qu’ils se sont persuadés que quelqu’un d’autre finira par résoudre le problème de sécurité. Un jour. Probablement. Peut-être.

Et maintenant ?

Si tout se passe bien – si d’une manière ou d’une autre nous parvenons à résoudre le problème du contrôle, à éviter l’extinction, à réussir la transition vers une intelligence artificielle générale sans nous autodétruire – que se passera-t-il alors ?

Russell a posé cette question à des chercheurs en IA, des économistes, des auteurs de science-fiction et des futurologues. «Personne n’a été capable de décrire ce monde», admet-il. «Je ne dis pas que c’est impossible. Je dis simplement que j’ai interrogé des centaines de personnes lors de nombreux ateliers. À ma connaissance, ce monde n’existe pas en science-fiction».

Il existe une série de romans, note-t-il, où humains et IA superintelligentes coexistent : les romans du Cycle de la Culture d’Iain Banks. «Mais le problème, c’est que dans ce monde, il n’y a toujours rien à faire. Rien à trouver de sens».

Les seuls humains qui donnent un sens à leur existence sont les 0,01% à la frontière, repoussant les limites de la civilisation galactique. Tous les autres cherchent désespérément à rejoindre ce groupe «pour avoir un but dans la vie».

C’est le scénario le plus optimiste. L’utopie vers laquelle nous nous précipitons est un paquebot de croisière où le divertissement est sans fin et où le sens ne se révèle jamais.

«Epstein est mort, du moins c’est ce qu’on nous dit. Mais son réseau perdure. Ses complices continuent de s’étendre. Sa vision d’un monde divisé entre ceux qui sont servis et ceux qui sont sacrifiés est en train d’être encodée dans des algorithmes, en ce moment même».
L’Île

Inutile de spéculer sur ce qui arrive lorsque l’humanité est à court de sens. Nous l’avons déjà vu. Nous avons les preuves, les carnets de vol, les témoignages des survivants. Les hommes qui possèdent tout nous ont montré ce qu’ils font quand plus rien n’est interdit.

L’île de Jeffrey Epstein n’était pas une aberration. C’était un avant-goût.

Voici un homme lié à la CIA, au Mossad, aux plus hautes sphères du pouvoir politique américain. Un homme qui, selon des courriels récemment publiés, estimait que le gouvernement fédéral était au courant de l’existence d’une vingtaine d’enfants victimes de trafic. Un homme dont le carnet d’adresses ressemblait à un bottin mondain du pouvoir mondial : présidents, princes, milliardaires de la tech, prix Nobel.

Ces courriels révèlent bien plus qu’une simple criminalité. Ils dévoilent une véritable infrastructure. Epstein était, comme le démontre le chercheur en médias Nolan Higdon, «capable de dénicher des informations compromettantes sur autrui et de détruire son image, mais aussi quelqu’un vers qui l’on pouvait se tourner pour protéger la sienne». Il opérait au carrefour des services de renseignement, du pouvoir financier et du développement technologique : il conseillait sur les logiciels espions, négociait des accords entre gouvernements et mettait en relation les hommes qui allaient construire le système de surveillance aujourd’hui pointé sur chacun d’entre nous.

Lorsque la journaliste d’ABC, Amy Robach, a obtenu des preuves de ses crimes sexuels, la chaîne a étouffé l’affaire. Lorsque des accusatrices se sont manifestées, le New York Times a rejeté leurs accusations, les jugeant sans fondement. Lorsqu’il a finalement été condamné, il a écopé d’une peine si clémente qu’elle est restée dans les mémoires comme un «arrangement de faveur». Et lorsqu’il est mort dans une prison fédérale dans des circonstances si suspectes que CBS News a réfuté toutes les explications officielles – une erreur d’étage sur les images diffusées, un dysfonctionnement de la caméra que le fabricant juge impossible -, l’enquête a tout simplement été abandonnée.

La question n’est pas de savoir si Epstein était lié à ces personnalités influentes. Les courriels ont tranché la question. La question, comme le formule Higdon, est de savoir comment «une seule personne pouvait avoir autant d’influences et de connexions». Et la réponse que les médias refusent d’explorer est pourtant évidente : il n’agissait pas seul. Il était un maillon d’un réseau – un réseau qui comprenait les agences de renseignement désormais partenaires de sociétés d’IA, les milliardaires qui bâtissent notre avenir algorithmique, et les politiciens qui refusent aujourd’hui de réglementer quoi que ce soit dans ce domaine.

Qu’ont fait ces hommes lorsqu’ils ont accumulé une fortune colossale ? Lorsqu’ils ont façonné des gouvernements, lancé des technologies, et infléchi le cours de l’histoire à leur guise ?

Ils se sont rendus sur l’île.

Le film «Hostel» imaginait des élites fortunées payant pour torturer et tuer des gens ordinaires par pur plaisir. Les critiques l’ont qualifié d’excès digne d’un film d’horreur. Mais le postulat de départ – que le pouvoir absolu engendre la dépravation absolue, que les hommes qui ne manquent de rien finiront par désirer l’interdit – n’était pas de la fiction. C’était une prophétie.

«Que fait-on quand on possède tout l’argent et tout le pouvoir du monde ?» demande Steve Grumbine, qui a étudié en profondeur les dossiers Epstein. «Eh bien, on fait ce qu’on veut. Le pouvoir absolu corrompt absolument».

Les enfants victimes de trafic vers cette île n’étaient pas des éléments accessoires du système. Ils étaient le système lui-même – la monnaie du compromis, le mécanisme de contrôle, l’expression ultime de ce qui se produit lorsqu’une classe sociale en vient à se prendre pour des dieux.

Comme je l’ai déjà écrit : il y a une raison pour laquelle les pédophiles se révèlent être les capitalistes les plus prospères.

Voilà l’avenir que construisent les accélérateurs d’IA, qu’ils en soient conscients ou non. Un monde où une poignée d’hommes contrôlent des technologies d’une puissance sans précédent, sans rendre de comptes à personne, sans aucune contrainte, leurs moindres désirs assouvis par des machines qui ne refusent jamais et ne rendent jamais de comptes. L’île d’Epstein, à l’échelle planétaire.

Epstein est mort, du moins c’est ce qu’on nous dit. Mais son réseau perdure. Ses collègues continuent de développer ces technologies. Sa vision d’un monde divisé entre les servis et les sacrifiés est en train d’être intégrée aux algorithmes, en ce moment même.

Lorsque Peter Thiel, une autre connaissance d’Epstein et cofondateur de Palantir, a nommé son entreprise d’après les pierres de vision de Tolkien, il n’a peut-être pas mesuré toutes les implications de cette référence. Dans les romans, les Palantiri étaient corrompus – utilisés par Sauron pour montrer des vérités partielles qui menaient au désespoir et à la domination. Ceux qui les contemplaient voyaient ce que le Seigneur des Ténèbres voulait qu’ils voient.

Nous contemplons tous ces pierres, aujourd’hui. Et les hommes qui contrôlent ce que nous voyons – dans ces Palantiri algorithmiques – nous ont déjà montré, sur une île des Caraïbes et dans les ruines de Gaza, leurs véritables intentions.

On dirait des algorithmes prenant des décisions de vie ou de mort avec vingt secondes de supervision humaine. On dirait la police prédictive en Floride, où des habitants sont verbalisés pour une pelouse trop haute parce qu’un logiciel les a identifiés comme des criminels potentiels. On dirait la disparition progressive de chaque profession, de chaque artisanat, de toute forme de contribution humaine susceptible de donner un sens à notre existence. On dirait des enfants palestiniens violés sans fin dans les sombres cachots de Tsahal.

Les Complices

Le Dr Karmi revient sans cesse à une question simple : Pourquoi ?

«Pourquoi un État créé de toutes pièces, avec une population elle aussi créée de toutes pièces, est-il devenu si important que nous ne pouvons plus vivre sans lui ?» demande-t-elle à propos d’Israël. Mais cette question s’applique tout autant à la Silicon Valley, aux plateformes technologiques, à tout l’appareil de contrôle algorithmique qui façonne désormais notre vie politique, nos perceptions, nos perspectives.

La solution, selon elle, réside dans la compréhension des complices.

«Je pense qu’il est absolument crucial de se concentrer désormais sur les complices», affirme-t-elle. «Car on peut multiplier les exemples de brutalité, d’atrocités et de cruauté commises par Israël. Mais là n’est pas la question. La question est : qui permet que cela se produise ?»

La même question doit être posée concernant l’IA. Qui permet cela ? Qui finance les entreprises qui, malgré un risque de 25% d’extinction de l’humanité, persistent dans leurs développements ? Qui crée le vide réglementaire qui permet à ces technologies de se développer sans contrôle ? Qui amplifie les voix qui réclament une accélération du développement tout en réduisant au silence celles qui appellent à la prudence ?

La réponse est : la même catégorie de personnes qui a permis toutes les catastrophes de l’ère moderne : les nantis, les dociles, les corrompus. Les politiciens qui encaissent les chèques de cinquante milliards de dollars. Les journalistes qui amplifient les récits qu’ils préfèrent. Les citoyens qui ignorent les avertissements parce qu’ils sont trop occupés, trop distraits, trop convaincus que quelqu’un d’autre s’en chargera.

«Tous les sondages réalisés indiquent que la plupart des gens, peut-être 80%, ne veulent pas de machines super intelligentes», remarque Russell. «Mais ils ne savent pas quoi faire».

Ils ne savent pas quoi faire. Alors ils ne font rien. Et les machines continuent d’apprendre. Et les algorithmes continuent de se façonner. Et les milliardaires continuent d’en abuser. Et les bombes continuent de tomber. Et l’avenir s’assombrit.

La Résistance

Que faire ?

Le conseil de Russell est d’une simplicité presque désuète : «Parlez à votre député, à votre représentant. Car je pense que les décideurs politiques ont besoin d’entendre la population. Les seules voix qu’ils entendent actuellement sont celles des entreprises technologiques et de leurs chèques de cinquante milliards de dollars».

Le Dr Karmi propose une approche similaire : «Mon conseil est de cibler les structures officielles qui permettent à Israël de perdurer. Elles doivent comprendre qu’être aimable avec les Palestiniens, leur envoyer de la nourriture ou autre, c’est bien, mais là n’est pas la question. Pour les citoyens des démocraties occidentales, la question est de pouvoir exprimer leur opinion».

L’argument contraire est évident : ces structures sont infiltrées. Les plateformes qui pourraient amplifier nos voix sont contrôlées par les forces mêmes auxquelles nous devons résister. Les politiciens susceptibles d’agir sont corrompus. Les médias susceptibles d’informer sont complices.

Mais cet argument passe à côté de l’essentiel. L’essentiel n’est pas que la résistance triomphe. L’essentiel, c’est que la résistance est la seule voie possible vers le succès.

«Je ne sais pas trop quoi faire», admet Russell, «à cause de cette force d’attraction irrésistible et des sommes colossales investies. Mais je suis convaincu que si vous voulez un avenir, un monde où vos enfants puissent vivre, vous devez faire entendre votre voix».

À quoi cela ressemble-t-il ?

À refuser d’utiliser les plateformes conçues pour nous endoctriner. À exiger que nos représentants expliquent leurs positions sur la sécurité de l’IA. À soutenir les lanceurs d’alerte qui révèlent les agissements de ces entreprises. À construire des structures alternatives qui ne dépendent pas de la générosité des milliardaires.

À refuser de se laisser faire.

Le Choix

La mère d’Alex Karp a consacré son art à documenter les souffrances des enfants noirs assassinés à Atlanta. Son père a consacré sa vie aux soins des malades. Ils lui ont appris à lutter contre l’injustice.

Et il a construit une machine qui décide, en vingt secondes, quels enfants de Gaza vont mourir aujourd’hui.

Elon Musk prétend défendre la liberté d’expression. Il prétend craindre l’extinction de l’humanité. Il prétend vouloir préserver la (non-)civilisation occidentale.

Et il utilise sa notoriété pour amplifier les voix qui appellent au nettoyage ethnique, pour soutenir les politiciens qui supprimeraient les réglementations susceptibles d’empêcher une catastrophe, pour remodeler l’environnement informationnel de nations entières selon ses préférences.

Stuart Russell a consacré cinquante ans à l’intelligence artificielle. Il pourrait prendre sa retraite. Il pourrait jouer au golf. Il pourrait faire de la voile.

Et au lieu de cela, il travaille quatre-vingts heures par semaine, essayant de détourner l’humanité d’une voie qu’il juge vouée à l’extinction.

Ce sont ces choix qui comptent. Non pas les débats abstraits sur la technologie, mais les décisions concrètes concernant ce que nous faisons de notre unique vie, de notre unique moment d’influence, de notre unique chance de façonner l’avenir.

«Il n’y a pas de motivation plus forte que celle-ci», affirme simplement Russell. «Ce n’est pas seulement la bonne chose à faire, c’est absolument essentiel».

Les gorilles n’ont pas pu choisir leur destin. Ils ont été supplantés par une espèce plus intelligente qu’eux, et leur survie dépend désormais entièrement de la volonté de cette espèce de la tolérer.

Nous avons encore le choix. Les machines ne sont pas encore plus intelligentes que nous. Les algorithmes ne nous contrôlent pas encore totalement. Les milliardaires ne sont pas encore omnipotents.

Mais le temps presse. Le point de non-retour est peut-être déjà franchi. Et ceux qui contrôlent les technologies les plus puissantes de l’histoire de l’humanité ont clairement affiché leurs valeurs.

Ils privilégieront le profit à la sécurité. Ils attiseront la haine plutôt que la tolérance. Ils choisiront le viol plutôt que l’amour. Ils cautionneront le génocide si les conditions leur sont favorables. Ils risqueront l’extinction si les gains potentiels sont suffisants.

Ce ne sont pas des spéculations. Ce sont des faits avérés. C’est ce qu’ils font, en ce moment même, au vu et au su de tous.

La question n’est pas de savoir si nous comprenons le danger. La question est de savoir ce que nous allons faire.

Dans les décombres de Gaza, les systèmes d’IA apprennent. Ils apprennent qu’une vie humaine peut être traitée en vingt secondes. Ils apprennent que certains méritent des bombes coûteuses, et d’autres non. Ils apprennent que la communauté internationale restera les bras croisés.

Ce qu’ils apprennent là-bas, ils finiront par l’appliquer partout.

Ceci n’est pas une mise en garde concernant l’avenir. C’est une description du présent. L’avenir n’est autre que le présent, prolongé et en pire.

À moins que nous ne l’arrêtions.

À moins que nous ne fassions un autre choix.

À moins que nous refusions de devenir comme les gorilles.

Source : BettBeat Media via Marie-Claire Tellier




vendredi 9 janvier 2026

Le Métaphysicon - La métaphysique pour tous



Le Métaphysicon de Jean-Pierre Petit 


par Thierry Falissard


Jean-Pierre Petit, physicien et vulgarisateur autant prolifique qu’atypique, sinon « hérétique », a publié en 2020 un livre inclassable : le Métaphysicon (co-écrit avec le journaliste Jean-Claude Bourret). De même que son Topologicon traitait de topologie, son Logotron du langage, son Chronologicon du temps, son Géométricon de géométrie, le Métaphysicon traite de… métaphysique !

La métaphysique a mauvaise presse de nos jours. Elle est un peu la laissée-pour-compte de disciplines connexes souvent elles-mêmes très controversées : philosophie, spiritualité, religion, ésotérisme, occultisme, ou même ufologie et science-fiction. Elle n’a jamais été vraiment abordée de manière scientifique. Emmanuel Kant la voyait comme « une mer sans rivage, sur laquelle le progrès ne laisse aucune trace ». Pour le philosophe Marcel Conche, c’est davantage une recherche, une « tentative de trouver la vérité au sujet du tout de la réalité », mais elle ne mène pas à une vérité unique (au grand désespoir des esprits scientifiques, on l’imagine !). Marcel Conche affirme ainsi qu’il y a plusieurs métaphysiques possibles (évidemment contradictoires entre elles), et plusieurs argumentations possibles pour les soutenir. De son côté, le Bouddha mettait en garde contre la spéculation métaphysique, « erreur d’opinions, fourré d’opinions, désert d’opinions, agitation d’opinions, grouillement d’opinions et lien d’opinions ».

Jean-Pierre Petit a donc le mérite d’essayer de traiter scientifiquement un sujet qui semble par nature échapper à la science, faute d’expérimentation ou de système englobant. Mais ce « savanturier » s’aventurerait-il un peu trop loin, un peu trop au-delà de la physique, son domaine de prédilection ?

En pratique (si l’on peut dire pour ce type de sujet…), il y a deux façons d’aborder la métaphysique : la voie extérieure, et la voie intérieure.

La voie extérieure est celle de la philosophie, et parfois (rarement) celle de la science. Elle procède par construction spéculative, à partir de concepts souvent mal définis (Dieu, âme, Absolu…), et use de « démonstrations » contestables (avec usage immodéré de la pétition de principe ou du raisonnement circulaire) pour aboutir généralement à une forme de dogmatisme. C’est le royaume de l’improuvable, qui mène soit à la religion proprement dite, soit à des systèmes d’apparence grandiose (Spinoza, Hegel) qui n’apportent rien de concret et n’éclairent pas vraiment les mystères que la discipline est censée résoudre :

« Ils ne connaissent que les plus hautes abstractions, telles que : être, essence, devenir, absolu, infini, etc. Ils partent de celles-ci et bâtissent des systèmes dont le contenu n’aboutit en fin de compte qu’à des mots. A vrai dire, ces mots ne sont que des bulles de savon, avec lesquelles on peut jouer un instant, mais qui ne peuvent toucher le sol sans éclater. »


Cette voie typiquement occidentale, encore accentuée par l’influence restrictive du monothéisme, qui aurait instauré ce qu’un historien appelle « tyrannie de la vérité », a toujours été combattue par ces anti-métaphysiciens que sont les sceptiques (Pyrrhon, bouddhisme primitif…), les empiristes (Hume), et plus tard les « philosophes du soupçon » et ceux de la tradition analytique anglo-saxonne. La science, au moins depuis Galilée, vient également à la rescousse pour démolir tous les systèmes dogmatiques en exposant leurs invraisemblances ou leurs contradictions, mais sans rien proposer de réellement positif en échange. Les rares études scientifiques menées sur le domaine sont le plus souvent, bien injustement, moquées, ignorées ou reléguées au rayon « ésotérisme » des bibliothèques, par exemple l’étude rigoureuse menée en 1966 par le professeur Ian Stevenson sur la réincarnation.

L’autre voie, la voie intérieure, est celle des mystiques, des ascètes, des intuitifs de tout poil. Leur expérience est sans aucun doute profonde et exaltante, mais elle n’aboutit pas à des « vérités » facilement partageables avec autrui, encore moins à une possibilité d’expérimentation, car elle relève uniquement d’une intuition métaphysique. Notons que certains métaphysiciens (Platon, Spinoza, Schopenhauer) utilisent simultanément les deux voies : à partir de leur intuition, de leur « ressenti » de la nature de la réalité et de l’unité de l’être, ils parviennent à construire un système rationnel et apparemment cohérent. Mais chacun d’entre eux défend son propre système et combat celui des autres !

Jean-Pierre Petit, en bon scientifique, choisit évidemment la voie extérieure, avec ses limitations, et même ses outrances. La couverture du Métaphysicon nous apprend ainsi que « nous avons une âme, qui survit après notre mort », mais la démonstration fait quelque peu défaut. On sait que le bouddhisme nie la notion d’âme immortelle, tout en admettant qu’il puisse y avoir une vie après la mort : c’est un « courant de conscience » impersonnel qui joue en quelque sorte le rôle d’une âme transmigrante.

Le mérite de son livre est de présenter un modèle qui puisse décrire certains phénomènes encore inexpliqués. Le point de départ est ce qu’on pourrait appeler un « dualisme pratique » qui sépare le corps (le matériel, la biosphère) et l’esprit (la noosphère). Même si J.-P. Petit assimile un peu trop vite la noosphère au « monde métaphysique » (ce qui l’amène à confondre constamment le paranormal et la métaphysique proprement dite), cette description a l’avantage d’échapper au réductionnisme et au matérialisme, qui ramènent tout à la matière et voient la conscience comme un simple épiphénomène.


Ce concept de noosphère, qui correspond aussi à ce que le bouddhisme appelle ālayavijñāna (réceptacle de conscience, ou conscience tréfonds), permet à J.-P. Petit de décrire (à défaut d’expliquer) de nombreux phénomènes : les différents états de conscience, altérés ou non (ce sont les faisceaux du schéma), les vies antérieures (les petits cercles figurés dans la noosphère), le prāna, le « corps astral », le rêve, la télépathie, les égrégores, la psychokinèse, la réincarnation, les « sorties de corps » (NDE), la médiumnité, etc. Petit procède par analogie avec le monde physique, en spéculant sur l’existence de méta-photons, d’une méta-matière, de méta-corps, d’une méta-gravitation, d’un « principe de Métarchimède », etc., et de processus comparables à ceux de la physique. Ces analogies sont certes contestables, car on ne voit pas pourquoi le fonctionnement du monde de l’esprit serait calqué sur celui de la physique, mais elles permettent d’établir des correspondances entre ces deux « plans de réalité », le physique et le « métaphysique ». Petit aboutit à une sorte de panpsychisme finaliste : la vie, dès la cellule, obéirait à un pilotage psychique, une « âme collective » caractéristique d’une espèce, et qui chercherait toujours à « étendre son champ relationnel » par la complexification.

On regrettera évidemment que le sujet de la méditation n’occupe qu’une seule page : c’est là la « voie intérieure » que nous avons évoquée plus haut, et qui n’a pas forcément de rapport avec les « chakras », comme le pense J.-P. Petit. Elle est encore peu étudiée par les scientifiques (neurosciences). On ne peut la réduire simplement à une « activité cérébrale de rythme alpha », pourtant les scientifiques n’ont rien de mieux à proposer ! La conscience (chez les méditants avancés) est pleinement focalisée sur la noosphère, comme coupée du corps, et différents états de conscience, plus ou moins sublimés, apparaissent, le plus commun étant celui du « sentiment océanique » décrit par Romain Rolland. C’est la voie métaphysique par excellence en Orient, que l’Occident commence à peine à découvrir, en la banalisant au passage pour en exclure tout aspect métaphysique (avec des pratiques telles que la MBSR du professeur Jon Kabat-Zinn : réduction du stress basée sur la pleine conscience). En matière de méditation, l’hindouisme, le bouddhisme, le taoïsme fournissent tous des repères et des pratiques de grand intérêt, mais en fin de compte tout est affaire d’expérience personnelle, et non de spéculation ou de croyance : « dans le bouddhisme, il n’y a pas de livre sacré, c’est la méditation qui en tient lieu. »

Les annexes occupent le tiers final du livre. On y appréciera un joli conte philosophique (L’homme en vert) et une description de la démarche de l’auteur dans ses recherches.

Le livre de Petit (qui n’est pas un petit livre, mais un gros livre !) aura donc la malchance de ne satisfaire ni les scientifiques, ni les philosophes, ni les mystiques de toutes chapelles ! Cependant, c’est une tentative louable qui vise à « scientiser » un domaine obscur, fuyant (voire indéfinissable) et encore totalement inexploré. L’avenir dira si c’est une impasse ou si c’est une modélisation qui a une certaine valeur et peut ouvrir de nouveaux horizons.

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Vidéo :

Métaphysicon : Comprendre ou disparaître



Discussion avec Jean-Pierre Petit autour du Métaphysicon, une œuvre qu'il avait partagée avec ses lecteurs dans un formidable ouvrage en 2020 et qu'il vulgarise aujourd'hui avec brio en version bande dessinée sous les traits de l'irremplaçable Anselme Lanturlu, le personnage qu'il a créé voilà maintes années pour rendre accessible ses recherches dans le domaine de la physique.

" Y a-t-il une vie après la mort ? Jean-Pierre Petit ouvre une nouvelle porte conduisant à un autre espace-temps. Oui, il existe bien un "couloir" qui relie le monde physique au monde de la métaphysique, encore inconnu il y a peu. Dans son modèle, la physique et la métaphysique fusionnent. Tout fait sens et s'unifie, du rêve à l'imaginaire, en passant par la mort, qui n'est rien d'autre que la rupture de la connexion entre notre cerveau et cet autre espace-temps, siège de la conscience. Oui, nous avons une âme qui reste vivante après notre mort !"



jeudi 8 janvier 2026

Le roman 1984 d’Orwell est-il devenu réalité ?




par Bert Olivier


Il peut sembler rhétorique de se demander si le récit de 1984 a en quelque sorte quitté ses pages pour se fixer sur les contours de la réalité sociale.

Pour certains lecteurs, la question de savoir si le récit du roman dystopique de George Orwell, «1984» publié pour la première fois en Grande-Bretagne en 1949, a quitté ses pages pour s’installer, tel un miasme inquiétant, sur les contours de la réalité sociale peut sembler rhétorique. Pourtant, un examen plus attentif – impliquant d’éviter les médias traditionnels biaisés – révèle une situation préoccupante.

Partout où l’on regarde dans les pays occidentaux, du Royaume-Uni à l’Amérique en passant par l’Europe (et même l’Inde, dont le «système d’identité numérique orwellien» a récemment été encensé par le Premier ministre britannique Keir Starmer), on constate des conditions sociales présentant différents stades de l’État totalitaire, désormais bien réel, décrit par Orwell dans «1984». Il va sans dire que cela constitue un avertissement contre le totalitarisme, avec sa manipulation assumée de l’information et sa surveillance de masse.

Je suis loin d’être le premier à percevoir les contours inquiétants de la vision cauchemardesque d’Orwell se concrétiser sous nos yeux. En 2023, Jack Watson l’avait déjà constaté, écrivant notamment :

«Le crime de pensée est une autre des conjectures d’Orwell qui s’est réalisée. Lorsque j’ai lu 1984 pour la première fois, je n’aurais jamais imaginé que ce mot inventé serait pris au sérieux ; personne ne devrait avoir le droit de demander à qui l’on pense. Évidemment, personne ne peut lire dans nos pensées et on ne peut certainement pas être arrêté simplement pour avoir pensé ? Pourtant, je me trompais lourdement. Une femme a été arrêtée récemment pour avoir prié en silence dans sa tête et, chose extraordinaire, le procureur a été sommé de fournir des preuves de ce «crime de pensée». Inutile de préciser qu’il n’en avait aucune. Mais savoir que l’on peut désormais être accusé, en substance, d’avoir de mauvaises pensées est une évolution inquiétante. La liberté d’expression est déjà menacée, mais cela va au-delà. Il s’agit de la liberté de pensée. Chacun devrait avoir le droit de penser ce qu’il veut, sans se sentir obligé d’exprimer certaines convictions ou de se limiter à certaines pensées».

La plupart des gens savent que le totalitarisme n’est pas une situation sociale ou politique souhaitable. Le mot lui-même a une connotation sinistre, mais c’est probablement le cas uniquement pour ceux qui en connaissent déjà la signification. J’ai déjà écrit à ce sujet, dans différents contextes, mais il est aujourd’hui plus pertinent que jamais. Rappelons-nous ce qu’Orwell a écrit dans ce roman étrangement prémonitoire.

Compte tenu de l’expansion et de l’intensification rapides des stratégies de surveillance électronique mises en œuvre à l’échelle mondiale – visant sans doute à inculquer aux citoyens la conscience subliminale que la vie privée n’est plus qu’un lointain souvenir -, l’extrait suivant du texte d’Orwell apparaît comme une prophétie troublante, compte tenu de l’époque où il a été écrit («1984», livre numérique Free Planet, p. 5)

«Derrière le dos de Winston, la voix du télécran continuait de bavarder de fonte et du dépassement des objectifs du Neuvième Plan Triennal. Le télécran recevait et transmettait simultanément. Le moindre son émis par Winston, même au-dessus d’un murmure, était capté. De plus, tant qu’il restait dans le champ de vision de la plaque métallique, il était à la fois vu et entendu. Impossible, bien sûr, de savoir si l’on était surveillé. La fréquence et les modalités de connexion de la Police de la Pensée relevaient de la pure spéculation. On pouvait même imaginer qu’ils surveillaient tout le monde en permanence. Quoi qu’il en soit, ils pouvaient se connecter à votre ligne quand bon leur semblait. Il fallait vivre – et l’on vivait, par habitude devenue instinct – en supposant que chaque son émis était entendu et, sauf dans l’obscurité, que chaque mouvement était scruté».

Avant de présenter des exemples frappants des équivalents contemporains et concrets de la surveillance comparable au «télésurveilleur» de «1984», désormais suffisamment «normalisés» pour être acceptés sans grande contestation, et pour vous rafraîchir la mémoire, voici ce qu’écrivait Hannah Arendt dans «Les Origines du totalitarisme» (Nouvelle édition, Harcourt, Brace Jovanovich, 1979, p. 438) :

«La domination totale, qui s’efforce d’organiser l’infinie pluralité et la différenciation des êtres humains comme si l’humanité entière n’était qu’un seul individu, n’est possible que si chaque personne peut être réduite à une identité de réactions immuable, de sorte que chacun de ces ensembles de réactions puisse être interchangé aléatoirement avec n’importe quel autre. Le problème est de fabriquer de toutes pièces une chose qui n’existe pas : une sorte d’espèce humaine ressemblant à d’autres espèces animales, dont la seule «liberté» consisterait à «préserver l’espèce»».

Comme le dirait le penseur italien Giorgio Agamben : le totalitarisme réduit chaque être humain à une «vie nue», rien de plus. Après avoir été soumis un certain temps à ses techniques d’abrutissement, les individus se comportent en conséquence, comme s’ils étaient incapables de manifester leur natalité (naissance unique et singulière) et leur pluralité (le fait que chaque personne est unique et irremplaçable). Le coup de grâce porté à notre humanité survient lorsque le pouvoir totalitaire s’abat sur nous (Arendt 1979, citant David Rousseton à propos des conditions dans les camps de concentration nazis, p. 451) :

«L’étape décisive suivante dans la préparation de ces morts-vivants est le meurtre de la personne morale en l’homme. Cela se fait principalement en rendant le martyre impossible, pour la première fois dans l’histoire : «Combien de personnes ici croient encore qu’une protestation a une quelconque importance historique ?» Ce scepticisme est le véritable chef-d’œuvre des SS. Leur plus grande réussite. Ils ont perverti toute solidarité humaine. L’avenir est désormais plongé dans l’obscurité. Sans témoins, point de témoignage. Démontrer que la mort ne peut plus être différée, c’est tenter de lui donner un sens, d’agir au-delà de sa propre mort. Pour être efficace, un geste doit avoir une portée sociale…»

Un examen de la situation sociale actuelle à l’échelle mondiale, dans ce contexte, révèle des résultats intéressants, quoique troublants. Par exemple, Niamh Harris rapporte que l’eurodéputée allemande Christine Anderson et l’homme politique britannique Nigel Farage ont tous deux averti que les mondialistes s’efforcent frénétiquement d’établir un État de surveillance à part entière «avant que trop de gens ne prennent conscience» de cet état de fait. Anderson – dont la prudence est partagée par Farage – souligne l’ironie de la situation : les gens prennent conscience précisément parce que les efforts des mondialistes pour accélérer l’instauration d’un État de surveillance totalitaire s’intensifient et deviennent manifestes. Par conséquent, plus le processus s’accélère, plus les voix critiques se font entendre (et plus les protestations sont susceptibles d’éclater), et, corrélativement, plus les néofascistes sont soucieux de resserrer leur emprise sur les citoyens du monde. Elle avertit que :

«L’identité numérique n’est pas là pour vous simplifier la vie. Elle permet au gouvernement d’exercer un contrôle total sur vous».

«La monnaie numérique est le nec plus ultra des mécanismes de contrôle… Que pensez-vous qu’il se passera la prochaine fois que vous refuserez un vaccin avec l’ARNm ? D’un simple clic, ils clôtureront votre compte. Vous ne pourrez plus acheter de nourriture. Vous ne pourrez plus rien faire».

Face à ces avertissements, on peut citer l’exemple récent du mondialiste notoire Tony Blair, qui a tenté d’apaiser les craintes concernant les systèmes d’identité numérique. Il va sans dire que son éloge du système (en raison de ses «avantages extraordinaires»), associé à l’IA et à la reconnaissance faciale, est d’une hypocrisie flagrante, comme le démontrent clairement ses propos (cités par Wide Awake Media sur X) :

«La reconnaissance faciale permet désormais de repérer les suspects en temps réel à partir de vidéos en direct… [Elle] permet d’identifier rapidement les suspects dans des lieux très fréquentés comme les gares et les événements».«L’IA ira encore plus loin : elle permettra de repérer les schémas criminels, de guider les patrouilles et de rationaliser les décisions… C’est là que la technologie, comme l’identité numérique, devient cruciale».

Le commentaire laconique de Wide Awake Media sur les propos de Blair (faisant allusion aux pratiques de surveillance déjà dystopiques au Royaume-Uni) est éloquent : «Imaginez un tel système entre les mains d’un gouvernement qui emprisonne des gens pour des mèmes et des blagues».

Il n’est pas nécessaire d’être un génie pour comprendre que ces exemples de tentatives de mise en œuvre d’un programme totalitaire de surveillance généralisée, associés à des mécanismes de contrôle incontournables tels que les monnaies numériques de banque centrale (MNBC), sont ancrés dans des structures complexes. La dynamique de la société (désormais bien réelle) de Big Brother, telle que décrite de façon saisissante par Orwell il y a plus de 75 ans, est aujourd’hui bien réelle. Or, avec l’avènement de la société en réseau et ses actions et comportements médiatisés électroniquement, cette surveillance et ce contrôle atteignent un niveau d’efficacité et d’omniprésence que Big Brother n’aurait jamais osé imaginer. Ce constat est flagrant à la lecture de rapports comme celui-ci, qui révèle qu’en Grande-Bretagne aujourd’hui, les technologies de surveillance permettent aux autorités néofascistes d’identifier, d’arrêter et d’emprisonner des individus pour de prétendus «crimes» qui rappellent les délits de pensée du roman 1984 d’Orwell, mais qui, en comparaison, paraissent d’une insignifiance absolue. Comme l’indique l’article en question :

«Suite à plusieurs arrestations très médiatisées pour des délits liés à la liberté d’expression, la Grande-Bretagne est perçue, jusqu’à la Maison-Blanche, comme un royaume de tyrannie woke à deux vitesses et de pacotille, où les auteurs de tweets malheureux risquent de passer plus de temps en prison que les agresseurs sexuels et les pédophiles, et où commentateurs et humoristes feraient mieux de s’abstenir – de peur d’être immédiatement conduits en cellule de garde à vue pour avoir offensé l’orthodoxie de la gauche.

Lucy Connolly, mère et assistante maternelle, condamnée à 31 mois de prison pour «incitation à la haine raciale» à cause d’un simple tweet (rapidement supprimé) publié après les meurtres de Southport, n’est qu’un exemple parmi tant d’autres de Britanniques poursuivis par l’État pour de tels délits ces dernières années. La police britannique procède actuellement à 30 arrestations par jour pour des infractions liées à la liberté d’expression en ligne, nombre d’entre elles étant traitées bien plus sévèrement que les crimes violents, sexuels ou illégaux. Connolly figurait parmi les 44 condamnations pour «incitation à la haine raciale» prononcées l’an dernier…»

Ceux qui, à l’instar de Tony Blair, s’efforcent de justifier la surveillance comme étant «bénéfique» vont jusqu’à employer la terminologie d’Orwell pour apaiser les craintes du public qui serait la cible de cette prétendue «protection». Dans cette optique, en 2022, le maire sortant de New York, Eric Adams, aurait déclaré :

«Les Américains finiront par aimer l’État de surveillance à la chinoise, selon le maire démocrate de New York, Eric Adams, qui, en réponse aux critiques concernant l’utilisation accrue de la technologie de reconnaissance faciale, a lancé : «Big Brother vous protège !»

Adams a tenu ces propos inquiétants en réaction aux élus qui craignaient que l’utilisation de cette technologie ne transforme la société en un État de surveillance autoritaire».

Cependant, les assurances du maire n’ont pas convaincu tout le monde :

«Albert Fox Cahn, directeur du Surveillance Technology Oversight Project, a réagi en avertissant que la technologie de reconnaissance faciale serait utilisée comme une arme pour réprimer «toute forme de dissidence» dans la ville.

«Ces technologies seraient terrifiantes entre de mauvaises mains. Mais donner encore plus de pouvoir à une agence dont le passé en matière d’abus de surveillance est si effroyable, à un moment où son contrôle s’amenuise, est une recette pour le désastre», a-t-il déclaré».

L’un des problèmes rencontrés par les citoyens épris de liberté, partout dans le monde, est l’acceptation sans critique, par beaucoup – même si ce n’est pas le cas de tous -, de l’idée que l’évolution constante des technologies se justifie d’elle-même. Or, ce n’est pas le cas, comme le confirme une simple expérience de pensée. Si quelqu’un vous disait que, comparée à son ancêtre de la Révolution française du XVIIIe siècle, il existe aujourd’hui une «guillotine électronique» bien plus efficace, qui met fin à une vie rapidement, humainement et sans douleur, et qui pourrait résoudre le problème de la surpopulation en euthanasiant les personnes de plus de 60 ans, devriez-vous être d’accord ?

Bien sûr que non. D’abord, les personnes âgées ont le même droit à la vie que tout le monde, et nombre de leurs années les plus productives et les plus agréables se situent après 60 ans. Par conséquent, il n’y a absolument aucune raison d’accepter ou de justifier une nouvelle technologie comme «bénéfique», simplement parce qu’elle serait soi-disant «plus efficace».

Pourtant, tous les tenants de la mondialisation semblent croire que, pour persuader les «moutons» d’entrer dans l’enclos de l’emprisonnement numérique, il leur suffit de glorifier la technologie en question – un mensonge éhonté, bien entendu. Mais n’oublions pas que, selon le manuel de 1984, que tous les néofascistes mondialistes semblent avoir adopté sans sourciller (croyant naïvement que personne ne s’en apercevrait), tout ce qu’on nous a enseigné avant leur tentative d’instaurer leur fameux Nouvel Ordre Mondial a été bouleversé, de sorte que le mensonge est devenu vérité. Si cela paraît invraisemblable, examinons les déclarations fallacieuses des mondialistes à la lumière de 1984 (p. 6) :

«Le Ministère de la Vérité – Minivérité, en novlangue – était radicalement différent de tout ce qui se trouvait à proximité. C’était une immense structure pyramidale en béton blanc étincelant, s’élevant, terrasse après terrasse, à 300 mètres de hauteur. De l’endroit où se tenait Winston, on pouvait tout juste déchiffrer, en lettres élégantes sur sa face blanche, les trois slogans du Parti :

LA GUERRE, C’EST LA PAIX

LA LIBERTÉ, C’EST L’ESCLAVAGE

L’IGNORANCE, C’EST LA FORCE»

La «novlangue» d’aujourd’hui fait exactement la même chose, comme le constate aisément quiconque fréquente les médias alternatifs. Par conséquent, si ceux d’entre nous qui chérissent nos libertés veulent les préserver, nous ferions bien de rester vigilants face à toutes les tentatives incessantes visant à leur imposer des limitations irrévocables, voire une suppression définitive, au nom de prétendus «avantages, sécurité et commodité». Dans le cas contraire, nous n’aurons que nous-mêmes à blâmer si des législateurs de tous bords parviennent à nous les imposer subrepticement.

source : Brownstone Insights via Marie-Claire Tellier


mercredi 7 janvier 2026

Jeffrey Sachs : La guerre contre le Venezuela mènera au désastre

 


La 3e guerre mondiale approche !

Le professeur Jeffrey Sachs réagit aux répercussions continues de l’attaque des États-Unis contre le Venezuela et à l’enlèvement de son président, Nicolás Maduro. Le professeur Sachs révèle la sombre vérité derrière l’opération et la trajectoire de collision vers la guerre qu’elle a déclenchée.





Le métier d’homme contre la mort de l’homme



Le 23 décembre 2025, Albert Jacquard aurait eu cent ans. L’occasion d’une revue critique du transhumanisme, cette utopie technologique qui promet l’immortalité et l’augmentation cognitive, mais menace ce qui fait la vraie grandeur de l’homme, la solidarité sociale.


par Julien Chassereau


« Mais j’ai appris que l’intelligence seule ne signifie pas grand-chose. Ici, dans cette Université, l’intelligence, l’instruction, le savoir sont tous devenus de grandes idoles. Mais je sais maintenant qu’il y a un détail que vous avez négligé : l’intelligence et l’instruction qui ne sont pas tempérées par une chaleur humaine ne valent pas cher. [...] L’intelligence est l’un des plus grands dons humains. Mais trop souvent, la recherche du savoir chasse la recherche de l’amour. [...] l’intelligence sans la capacité de donner et de recevoir une affection mène à l’écroulement mental et moral, à la névrose, et peut-être même à la psychose. Et je dis que l’esprit qui n’a d’autre fin qu’un intérêt et une absorption égoïstes en lui-même, à l’exclusion de toute relation humaine, ne peut aboutir qu’à la violence et à la douleur. » - Daniel Keyes, Des fleurs pour Algernon, 2001.

Le désir de « transcender » la condition humaine n’est pas nouveau. De l’Épopée de Gilgamesh (l’histoire du roi d’Uruk, bouleversé par la mort de son ami Enkidu, parti en quête d’une immortalité qu’il finit par perdre, n’ayant d’autre choix que d’accepter sa condition de mortel) aux mythes de la fontaine de Jouvence, des promesses alchimiques de la pierre philosophale aux rêves d’immortalité des religions, l’humanité n’a cessé de rêver d’échapper à sa finitude. Mais le transhumanisme contemporain marque une rupture décisive : il fait de la technoscience le moyen privilégié de cette transcendance. Plus encore, dans sa version la plus poussée, il ne vise pas seulement à améliorer l’humain mais à le dépasser : c’est le posthumanisme.

Généalogie et fondements d’une utopie

Le terme « transhumanisme » apparaît pour la première fois sous la plume de Jean Coutrot en 1937, mais c’est le biologiste britannique Julian Huxley (le frère d’Aldous, l’auteur du Meilleur des mondes) qui le popularise en 1957 : « un homme qui reste un homme, mais se transcende lui-même en déployant de nouveaux possibles de et pour sa nature humaine » (« Transhumanism », New Bottles for New Wine, 1957). Significativement, Huxley était aussi l’un des signataires du Manifeste des généticiens de 1939, qui prônait un eugénisme « de gauche ».

« Les objectifs génétiques les plus importants, d’un point de vue social, sont l’amélioration des caractéristiques génétiques qui favorisent (a) la santé, (b) ce complexe appelé intelligence et (c) ces qualités de tempérament qui favorisent la solidarité et le comportement social plutôt que celles (aujourd’hui les plus estimées par beaucoup) qui font le "succès" personnel, tel qu’on l’entend habituellement. » - Manifeste des généticiens de 1939.

De cette ambition collective (si contestable qu’elle fût dans ses moyens), le transhumanisme contemporain n’a gardé que l’obsession de l’amélioration. La solidarité a disparu du programme. Le transhumanisme tel que nous le connaissons prend en effet forme dans la Californie des années 1980-1990, à la confluence de la contre-culture technophile héritée des hackers, du libertarianisme anti-étatique de l’ère Reagan et des premiers succès de l’industrie informatique. Ses pionniers ne laissent aucun doute sur les visées de cette nouvelle utopie : FM-2030 (né Fereidoun Esfandiary), futurologue irano-américain, se rebaptise lui-même en référence à l’année où il espérait que l’immortalité serait accessible. Il meurt en 2000 et son corps est cryogénisé par Alcor, dans l’espoir d’une résurrection future. Max More fonde l’Extropy Institute en 1991, première organisation transhumaniste structurée, et rédige les Principles of Extropy qui posent les fondements du mouvement : progrès perpétuel, auto-transformation, optimisme technologique. En 1998, Nick Bostrom et David Pearce fondent la World Transhumanist Association, renommée Humanity+ en 2008.

« Nous soutenons la liberté morphologique — le droit de modifier et d’améliorer son corps, sa cognition et ses émotions. Cette liberté inclut le droit d’utiliser ou non des techniques et technologies pour prolonger la vie, préserver le soi par la cryogénisation, le téléchargement de l’esprit, et d’autres moyens, et de choisir d’autres modifications et améliorations. » - Transhumanist Declaration (document fondateur de la WTA), article 8, 2008.

Nulle trace, désormais, d’un projet de société : il ne s’agit plus d’améliorer l’humanité mais de permettre à chaque individu de s’augmenter lui-même. Le « nous » des généticiens de 1939 a cédé la place au « je » souverain du libertarianisme californien. James Hughes (ancien secrétaire de la WTA) souligne qu’il y a eu une lutte politique interne au sein du mouvement, et qu’autour de 2009, la gauche a été poussée hors du conseil d’administration de la WTA, tandis que les libertariens et les Singularitariens, avec l’aide de Peter Thiel, ont assuré une hégémonie dans la communauté transhumaniste.

Car que promettent précisément ces prophètes du posthumain ?
D’abord, « la mort de la mort ». Pour les transhumanistes, la mort n’est pas une condition ontologique mais un problème technique. « Ma conviction personnelle est que certains d’entre vous dans cette salle vivront mille ans », déclarait le chirurgien et essayiste Laurent Alexandre lors d’une conférence TEDxParis (6 octobre 2012) . Le vieillissement est redéfini comme une maladie qu’il convient de traiter, puis de vaincre.

« Et au fil des âges peut mourir même la mort. » - Howard Phillips Lovecraft, L'appel de Cthulhu

Ensuite, la « liberté morphologique » : le droit de modifier son propre corps selon ses désirs. Cette revendication s’inscrit pleinement dans la tradition libertarienne pour qui chacun est propriétaire de son propre corps comme il l’est de ses biens.

Le libertarianisme, ou la philosophie du « moi d’abord »

Le transhumanisme californien n’a pas surgi du néant. Il puise sa sève dans une tradition philosophique née aux États-Unis au milieu du XXe siècle : le libertarianisme. Cette doctrine, qui se présente comme une radicalisation du libéralisme classique, repose sur un axiome simple : l’individu est propriétaire absolu de lui-même. De cette prémisse découlent toutes les autres : si je suis maître de ma personne, nul (et surtout pas l’État) ne saurait me contraindre à partager ce que je possède. L’impôt devient spoliation, la redistribution atteinte à la liberté, la solidarité affaire strictement volontaire.

La figure tutélaire de ce mouvement est une romancière d’origine russe, Ayn Rand (1905-1982), dont le best-seller La Source vive (1943) et le recueil La Vertu d’égoïsme (1964) ont formé des générations d’entrepreneurs américains. Sa thèse est d’une brutalité désarmante : l’égoïsme n’est pas un vice à combattre mais une vertu à cultiver ; l’altruisme, loin d’être une noblesse d’âme, constitue une pathologie morale. « L’altruisme, écrit-elle, jauge la vertu d’un homme par le degré avec lequel il abandonne ses valeurs, y renonce ou les bafoue. » Pour Rand, aider autrui sans contrepartie revient à se nier soi-même : « la perfection morale s’accomplit en refusant de jouer le rôle d’un animal sacrificiel et en refusant toute doctrine qui prêche l’auto-immolation comme un devoir moral. »

Dans les années 1970, le philosophe Robert Nozick donne à cette intuition une armature conceptuelle avec Anarchie, État et utopie (1974), où il défend un « État minimal » réduit à ses fonctions régaliennes (police, justice, défense) et dénonce toute redistribution comme une forme déguisée de travail forcé. L’économiste Murray Rothbard va plus loin encore : pour lui, même cet État minimal est de trop. Seul l’« anarcho-capitalisme » (une société où tous les services, y compris la police et les tribunaux, seraient produits par le marché) respecterait pleinement la souveraineté de l’individu sur lui-même.

Le lien avec le transhumanisme contemporain n’est pas fortuit. La « liberté morphologique » revendiquée par les prophètes de l’augmentation humaine n’est que l’application du principe de propriété de soi au domaine biotechnologique. Si mon corps m’appartient comme un bien, je suis libre de le transformer, de l’améliorer, de le prolonger indéfiniment (une fois encore, pourvu que j’en aie les moyens). L’un des principaux financeurs du mouvement transhumaniste, le milliardaire Peter Thiel, cofondateur de PayPal et de Palantir, a eu le mérite de formuler sans détour ce que cette philosophie implique pour la vie commune. Dans un essai publié en 2009, pour le think tank libertarien Cato Institute, il écrit : « Je ne crois plus que la liberté et la démocratie soient compatibles. » Et d’expliquer que « l’extension considérable des bénéficiaires de l’État-providence et l’octroi du droit de vote aux femmes — deux électorats notoirement hostiles aux libertariens — ont fait de l’expression « démocratie capitaliste un oxymore ». Pour Thiel, « les années 1920 furent la dernière décennie de l’histoire américaine où l’on pouvait être sincèrement optimiste en politique ». Ce que Thiel regrette, c’est l’Amérique d’avant le New Deal, d’avant la Sécurité sociale, d’avant les droits civiques : une Amérique où les milliardaires n’avaient pas à se soucier des pauvres (ni des femmes).

Le transhumanisme libertarien prolonge cette logique jusqu’à son terme. Si les riches peuvent s’augmenter, se numériser, vivre mille ans, pourquoi devraient-ils se préoccuper du sort de ceux qui ne le peuvent pas ? L’immortalité comme ultime sécession !

Le transhumanisme postule enfin que l’« amélioration » des capacités humaines constitue un bien en soi. Mais de quelles capacités parle-t-on ? Massivement de puissance : mémoire, intelligence, longévité, capacités physiques… tout ce qui se quantifie, s’objective, se valorise économiquement. Rarement (pour ne pas dire jamais) de vertus sociales comme l’empathie ou la solidarité. Cette omission révèle une anthropologie où l’autre n’a tout simplement pas sa place.

Une telle vision a deux conséquences logiques. La première est technique : puisque le corps biologique reste un goulet d’étranglement, il faut s’en affranchir. Les transhumanistes les plus radicaux, comme Ray Kurzweil, envisagent sérieusement le mind uploading (télécharger l’esprit humain sur un support numérique pour atteindre enfin l’immortalité). La seconde est politique : si l’augmentation est un bien de consommation comme un autre, elle obéira aux lois du marché. Dans La Fin de l’homme (2002), Fukuyama écrit que « la première victime du transhumanisme pourrait être l’égalité » et décrit un monde posthumain « bien plus hiérarchique et compétitif que celui qui existe actuellement, et plein de conflits sociaux ». De son côté, dans Remaking Eden (1997), le généticien de Princeton Lee Silver imagine un monde divisé entre les « GenRich », ceux qui ont les moyens d’améliorer génétiquement leur progéniture, et les « Naturals », et prédit que « d’ici la fin du troisième millénaire, la classe GenRich et la classe Natural deviendront des espèces entièrement séparées, sans possibilité de se reproduire entre elles ». Le transhumanisme n’est donc pas un projet pour l’humanité, c’est un projet de sécession. Il ne s’agit pas, en réalité, d’élever l’humanité, en tant que condition comme en tant qu’espèce, mais bien de s’en extraire. Quitte, donc, à laisser derrière soi, avec sa condition d’homme (comme on abandonne une mue), le commun des mortels.

Un problème de conscience

Cette eschatologie technologique emprunte sa structure aux millénarismes religieux. Mais ici, l’attente d’un événement transformateur définitif, le salut, se fait par la technologie plutôt que par la grâce divine. Comme le note Céline Lafontaine dans La Société postmortelle (2008), la volonté de vaincre scientifiquement la mort s’inscrit dans une pensée naturaliste qui exclut toute transcendance ; mais ne vise qu’une immortalité ici-bas.

« Le rêve d’immortalité s’incarne dans une entreprise terrestre qui évacue toute transcendance normative. » - Céline Lafontaine, « La condition postmortelle », Études, tome 409, n° 4, 2008.

Mais comment une telle immortalité serait-elle seulement possible ? Pour que le rêve soit réalisable, il faut admettre certains postulats sur la nature de l’esprit. Le transhumanisme s’appuie sur des présupposés métaphysiques rarement explicités.

- Le fonctionnalisme considère l’esprit comme un logiciel : ce qui compte n’est pas le support matériel mais les fonctions qu’il accomplit.

- Le patternisme pousse cette logique encore plus loin et considère que l’identité personnelle n’est rien d’autre qu’un pattern, une structure d’information qui peut être encodée, sauvegardée et transférée.

Ces présupposés font l’impasse sur l’incarnation. Comme le disait Maurice Merleau-Ponty dans sa Phénoménologie de la perception (1945) : « je ne suis pas devant mon corps […], je suis mon corps ». Notre conscience n’existe pas indépendamment d’une chair située dans un environnement qui la façonne, porteuse d’une histoire singulière inscrite dans ses gestes et ses réflexes, constituée dans des relations avec d’autres corps, avec ceux qui l’ont portée, nourrie, touchée, regardée. C’est pourquoi, comme l’a montré Hubert Dreyfus dans sa critique de l’intelligence artificielle, les ordinateurs, n’ayant ni corps, ni enfance, ni pratique culturelle, ne peuvent pas devenir véritablement intelligents (Intelligence artificielle : mythes et limites, 1984). Transférer un « pattern » d’information sur un disque dur, ce serait précisément perdre tout cela.

Science sans conscience ?

Il est devenu courant d’accuser « la science » de nourrir la domination, l’aliénation ou la déshumanisation. Cette critique est compréhensible, mais elle repose sur une confusion lourde de conséquences : la confusion entre science, technique et usage social de la technique.

La science, au sens strict, est une activité humaine de compréhension du monde. Elle procède par observation, hypothèse, vérification, controverse. Historiquement, elle n’est ni univoque ni unifiée : elle est le produit de collectifs, de traditions multiples, de savoirs souvent populaires, artisanaux, féminins, colonisés, longtemps invisibilisés, comme le montre Clifford D. Conner dans son Histoire populaire des sciences (2005). En ce sens, la science est profondément relationnelle et cumulative. Elle n’est pas, en elle-même, une entreprise de domination.

La technique, en revanche, est l’ensemble des moyens par lesquels une connaissance devient opératoire. Elle transforme un savoir en capacité d’agir sur le monde. Cette transformation n’est jamais neutre, car elle suppose un choix : que cherche-t-on à rendre possible ? Pour qui ? À quelles conditions ? Avec quels effets secondaires ?

La « dérive » n’apparaît donc pas au niveau de la science comme telle, mais au niveau de la sélection sociale des techniques. Dans toute société, seules certaines découvertes sont développées, financées, industrialisées, diffusées. Ce tri ne relève pas de la vérité scientifique, mais des rapports de pouvoir, des intérêts économiques, des finalités politiques dominantes.

Accuser la science d’être un instrument de domination, c’est donc se tromper de cible. Le véritable problème n’est pas la connaissance, mais le cadre social qui transforme certaines connaissances en instruments de contrôle, d’optimisation ou de concurrence, et en néglige d’autres pourtant essentielles au bien commun.

Quand la science est capturée par la technique, et la technique par le capitalisme

L’histoire populaire de la science rappelle en effet cette vérité fondamentale : les savoirs humains ont longtemps été produits par des collectifs dominés. Paysans, artisans, sages-femmes, navigateurs, esclaves, ouvriers, peuples colonisés ont contribué de manière décisive à la connaissance du vivant, des matériaux, du corps, des plantes, du ciel. La science moderne ne naît pas ex nihilo dans les académies : elle s’édifie sur une accumulation de pratiques, d’expériences et de transmissions sociales.

Mais cette histoire montre aussi un second mouvement, tout aussi constant : l’expropriation de ces savoirs. À mesure que la science s’institutionnalise, elle se détache de ses producteurs sociaux pour être capturée par des appareils de pouvoir : États, armées, industries, marchés. Ce qui était connaissance partagée devient ressource stratégique. Ce qui était compréhension devient avantage comparatif. Ce qui était transmission devient brevet.

C’est ici qu’intervient le capitalisme comme forme historique déterminante. Le capitalisme ne se contente pas d’utiliser la science, il redéfinit ce qui compte comme progrès scientifique. Est jugé digne d’investissement ce qui est mesurable, reproductible, rentable, appropriable. À l’inverse, les savoirs relationnels, préventifs, coopératifs, non marchands sont marginalisés, disqualifiés ou rendus invisibles.

Ce basculement transforme profondément la fonction sociale de la science. Elle cesse d’être prioritairement un outil de compréhension du monde commun pour devenir un levier d’optimisation des performances individuelles et des systèmes productifs. La question n’est plus : « que devons-nous comprendre pour mieux vivre ensemble ? » mais : « que pouvons-nous faire pour aller plus vite, plus loin, plus fort que les autres ? ».

C’est dans ce cadre que le transhumanisme prend tout son sens. Il ne constitue pas une rupture avec l’histoire moderne de la science, mais son prolongement logique dans un régime capitaliste avancé. Il propose une réponse technique à des problèmes fondamentalement sociaux : la souffrance devient un défaut biologique à corriger, la lenteur une inefficacité à éliminer, l’inégalité un écart de performance à compenser par l’augmentation individuelle.

Là où des approches politiques doivent chercher à transformer les structures (organisation du travail, modes de production, rapports de pouvoir), le transhumanisme propose d’adapter l’individu. Il naturalise ainsi la concurrence en la biologisant. Si certains réussissent mieux, ce n’est plus parce qu’ils sont favorisés socialement, mais parce qu’ils sont mieux augmentés. L’injustice devient un fait technique. La domination cesse d’être contestable : elle devient objective.

Dans cette perspective, l’intelligence artificielle n’est pas seulement un outil. Elle devient le modèle même de l’intelligence légitime : rapide, calculatoire, prédictive, déliée de toute relation humaine. En s’alignant sur ce modèle, l’humain est sommé de se transformer lui-même en système performant, ajustable, remplaçable. Ce que l’on perd alors n’est pas seulement une certaine idée de la culture ou de l’éducation, mais la possibilité même d’un monde commun fondé sur la coopération, la reconnaissance et la vulnérabilité partagée.

Le transhumanisme n’est donc pas une trahison de la science. Il est la traduction anthropologique d’un choix politique déjà ancien : celui d’une société qui préfère l’adaptation individuelle à la transformation collective, l’optimisation à la délibération, la performance à la relation.

Des laboratoires aux marchés

Le transhumanisme n’est aujourd’hui plus seulement une philosophie marginale : il est devenu le credo officieux de l’élite technologique mondiale ; et surtout son business model. Car ce qui frappe, c’est l’ampleur des moyens mobilisés. Google a investi 2,5 milliards de dollars dans Calico, sa filiale dédiée à la lutte contre le vieillissement. Jeff Bezos a mis 3 milliards dans Altos Labs, startup de « reprogrammation cellulaire ». Elon Musk a fondé et finance Neuralink pour développer des interfaces cerveau-machine, y investissant à titre personnel 100 millions de dollars. Peter Thiel, cofondateur de PayPal et premier investisseur de Facebook, finance des recherches anti-âge et a investi dans Unity Biotechnology. Larry Ellison, fondateur d’Oracle, a consacré 335 millions à la recherche sur le vieillissement.

En 2024, les investissements dans le seul secteur de la longévité ont atteint 8,5 milliards de dollars, le double de l’année précédente. En mai 2019, Bank of America estimait que le marché global atteindrait plus de 100 milliards de dollars d’ici la fin de la décennie. Ce ne sont pas des philanthropes égarés qui investissent dans le projet, mais les hommes les plus riches de la planète. Et pour justifier ces investissements colossaux (et en attirer d’autres), le discours transhumaniste mobilise systématiquement deux registres rhétoriques : l’urgence et l’inévitabilité.

La rhétorique de l’urgence et de l’inévitabilité

Le discours transhumaniste mobilise systématiquement deux registres rhétoriques.

D’une part, l’urgence : chaque jour qui passe sans que la « mort de la mort » soit accomplie, des milliers de personnes meurent inutilement. Selon Bostrom, les idéologies qui prônent l’acceptation passive de la mort ne sont plus « d’inoffensives sources de consolation » mais des « obstacles dangereux à une action dont l’urgence est criante » (The Fable of the Dragon-Tyrant, 2005).

D’autre part, l’inévitabilité : « Le posthumain va advenir, cela est inévitable » affirment les promoteurs du mouvement.

Ces deux registres convergent vers une même conclusion : toute résistance est à la fois immorale (elle laisse mourir des gens) et futile (elle s’oppose au sens de l’histoire). La question du « pour quoi faire » est ainsi évacuée par principe.

Cette concentration des investissements parmi les ultra-riches, n’a évidemment rien de fortuit. Le transhumanisme est structurellement une idéologie de classe : il promet une augmentation des capacités individuelles à ceux qui peuvent se l’offrir, creusant potentiellement un fossé biologique entre une élite augmentée et une humanité « naturelle » laissée pour compte. L’Académie nationale de médecine française a d’ailleurs mis en garde contre le risque de création de « deux catégories d’humains ».

« Cette quête d’un transhumanisme est porteuse de risques très importants, comme de créer deux nouvelles catégories d’êtres humains, l’une, dont le comportement […] pourrait rester sous le contrôle de l’entreprise responsable de l’implant, instaurant une nouvelle forme d’esclavage, l’autre, disposant de capacités intellectuelles supérieures lui permettant de dominer la population non équipée. » - « Les implants cérébraux : espoir, mais vigilance », communiqué de l’Académie nationale de médecine du 13 décembre 2023.

Les avancées concrètes sont réelles. Neuralink a posé son premier implant cérébral sur un patient humain en janvier 2024. En septembre 2025, l’entreprise compte déjà 12 patients équipés, ayant cumulé plus de 15 000 heures d’utilisation. L’implant N1, baptisé « Telepathy », permet aux patients paralysés de contrôler un curseur d’ordinateur par la pensée. En Suisse, l’équipe de Grégoire Courtine et Jocelyne Bloch a permis à des patients tétraplégiques de marcher à nouveau grâce à des implants créant un « pont digital » entre le cerveau et la moelle épinière. La technologie CRISPR-Cas9 permet de modifier le génome avec une précision sans précédent. En 2018, le biologiste chinois He Jiankui a créé les premiers bébés génétiquement modifiés. Alcor conserve plus de 200 corps dans l’azote liquide à -196°C, dans l’espoir d’une résurrection future.

Ces avancées médicales sont évidemment précieuses pour réparer. Mais la frontière entre réparation et augmentation est poreuse. Neuralink ne cache pas son ambition à long terme : développer une interface homme-machine directe reliant la pensée aux systèmes informatiques et utiliser des implants pour « augmenter certains sens humains ». La question n’est pas de savoir si ces technologies sont possibles, mais ce qu’elles signifient pour notre humanité.

L’intelligence artificielle : une intelligence antidémocratique

L’intelligence artificielle constitue la pièce maîtresse du dispositif transhumaniste. Elle incarne la promesse d’une intelligence sans limites, détachée du substrat biologique, potentiellement supérieure à l’intelligence humaine. Mais quel type d’intelligence l’IA développe-t-elle réellement ?

Comme le notent les neuroscientifiques Danièle Tritsch et Jean Mariani, « la machine peut être meilleure que l’être humain et mimer un comportement intelligent mais uniquement dans certaines tâches et pas pour tout ». L’IA excelle dans l’optimisation de tâches définies, la reconnaissance de structures régulières, le traitement de données massives. Elle a battu les champions du monde aux échecs, au go, au poker. Mais cette « intelligence » est fondamentalement différente de l’intelligence humaine. Elle est ciblée : conçue pour résoudre des problèmes spécifiques, pas pour comprendre le monde. Elle est orientée vers l’efficacité, la performance, l’optimisation. Elle est instrumentalisée : elle sert les objectifs de ceux qui la conçoivent et la déploient. L’intelligence humaine, elle, est pluridimensionnelle, contextuelle, incarnée, relationnelle ; et elle n’a pas de fonction prédéfinie.

Le chercheur Yarden Katz a montré que le battage médiatique autour de l’IA masque une « gouvernance néolibérale globale par les nombres ». L’IA ne menace pas tant de nous « dépasser » que de nous réduire à ce qu’elle peut calculer : des patterns de comportement, des profils de consommation, des probabilités de risque. Ce qui échappe au calcul - le sens, l’imprévisibilité créatrice, la relation - est tout simplement évacué.

« L’étiquette "IA" a été rebaptisée pour promouvoir une vision contestée de la gouvernance mondiale par les données massives. [...] En pratique, la confusion autour des capacités de l’IA sert de prétexte pour imposer toujours plus de métriques aux activités humaines et faire avancer les politiques néolibérales traditionnelles. » - Yarden Katz, « Manufacturing an Artificial Intelligence Revolution » (2017)

Les juristes Antoinette Rouvroy et Thomas Berns ont forgé le concept de « gouvernementalité algorithmique » pour décrire une forme inédite d’exercice du pouvoir (« Gouvernementalité algorithmique et perspectives d’émancipation », Réseaux, n° 177, 2013). Il ne s’agit plus de contraindre les corps par la force, ni même de discipliner les âmes par des normes intériorisées, mais de gouverner par le traitement automatisé des données, en amont de toute conscience et de toute volonté. Les algorithmes de recommandation, de scoring, de ciblage publicitaire ne nous donnent pas d’ordres : ils configurent notre environnement informationnel de telle sorte que certains choix deviennent plus probables que d’autres. Ils ne nous interdisent rien, ils rendent certaines options invisibles. Cette gouvernementalité est d’autant plus efficace qu’elle est imperceptible.

Des études publiées dans Nature Human Behaviour ont montré que l’IA peut convaincre les gens de changer d’avis avec une efficacité supérieure de 64 à 80 % à celle des humains, grâce à des arguments personnalisés. Cette capacité de persuasion algorithmique ouvre la voie à ce que certains chercheurs appellent l’« hypnocratie » : une gouvernance par manipulation émotionnelle et cognitive de l’opinion. Cruelle ironie de l’histoire, dans Le Meilleur des mondes Aldous Huxley, le frère de Julian (qui popularisa le terme de « transhumanisme »), en avait précisément anticipé cette sombre évolution possible : son roman met en scène un totalitarisme qui n’opprime pas mais qui persuade, qui ne terrorise pas mais qui satisfait (par le conditionnement nocturne des consciences).

« Les Administrateurs se rendirent compte de l’inefficacité de la violence. Les méthodes plus lentes, mais infiniment plus sûres, de l’ectogenèse, du conditionnement néo-pavlovien et de l’hypnopédie… »

« Et c’est là, dit sentencieusement le Directeur, en guise de contribution à cet exposé, qu’est le secret du bonheur et de la vertu, aimer ce qu’on est obligé de faire. Tel est le but de tout conditionnement. Faire aimer aux gens la destination sociale à laquelle ils ne peuvent échapper. » - Aldous Huxley, Le meilleur des mondes, 1932

Hannah Arendt avait montré, dans Condition de l’homme moderne (1958), que la politique requiert un espace commun où les personnes « apparaissent » les unes aux autres, délibèrent, agissent de concert. Pour Arendt, cet « espace d’apparition » naît « dès que des hommes s’assemblent sur le mode de la parole et de l’action » ; c’est le lieu où nous nous révélons les uns aux autres dans notre singularité, où nous construisons ensemble un monde commun. Car « la réalité du monde est garantie aux hommes par la présence des autres, par le fait qu’il apparaît à tous ». C’est parce que nous voyons le même monde depuis des perspectives différentes que nous pouvons en débattre et nous entendre sur ce qu’il est. La démocratie, en ce sens, n’est pas seulement un régime politique, c’est cette délibération collective par laquelle des citoyens égaux mais différents construisent ensemble les conditions de leur vie commune.

Or la personnalisation algorithmique fragmente précisément cet espace commun : chacun vit désormais dans sa bulle informationnelle, recevant une version du monde taillée sur mesure par les algorithmes. Quand nous ne partageons plus les mêmes informations, les mêmes références, les mêmes faits, comment délibérer ensemble ? Le « monde commun » d’Arendt (et avec lui, la possibilité même de la politique démocratique ) se désagrège en autant de mondes privés qu’il y a d’utilisateurs.

Qui plus est, si des algorithmes peuvent calculer les décisions optimales, pourquoi délibérer ? Si l’IA peut anticiper nos besoins, pourquoi nous exprimer ? Si des systèmes experts surpassent le jugement humain, pourquoi voter ? Le transhumanisme libertarien pousse cette logique jusqu’au bout : remplacement de l’État par des organisations autonomes décentralisées, gouvernance algorithmique, dissolution du politique dans le technique. Le philosophe Bernard Stiegler a décrit cette évolution comme l’avènement d’une « société automatique » (La Société automatique, tome 1 : L’avenir du travail 2015), une société où l’automatisation du calcul s’étend à tous les domaines de la vie, où les humains deviennent des variables d’ajustement, des « robots domestiques aux seules fins de production et de consommation ».

C’est bien une « fin de l’histoire » que programme le transhumanisme, non pas au sens hégélien d’un accomplissement de la liberté, mais au sens d’une clôture : la clôture de la délibération, de l’imprévisibilité, du politique. Une fois que l’optimum est calculé, il n’y a plus rien à discuter. La promesse d’efficacité se révèle être, finalement, une promesse de servitude. Comme le souligne Nicolas Le Dévédec, le transhumanisme constitue tout sauf une révolution. Il est précisément le contraire : une formidable machine à dépolitiser et à légitimer le système.

« Interrogé sous l’angle du politique et donc de notre capacité à agir réflexivement sur le monde, le transhumanisme constitue tout sauf une révolution. Au contraire, changer l’être humain pour mieux ne pas changer notre modèle de société constitue son ressort politique profond. »
Nicolas Le Dévédec, Le mythe de l’humain augmenté. Une critique politique et écologique du transhumanisme, 2021

Albert Jacquard et la vraie nature de l’intelligence

« Je suis les liens que je tisse avec les autres. »
Albert Jacquard, Petite philosophie à l’usage des non-philosophes, 1997

Face à l’individualisme radical du transhumanisme, Albert Jacquard proposait une vision foncièrement différente de l’intelligence et de l’humanité. Pour ce généticien de formation devenu philosophe de la rencontre, l’intelligence n’est pas une propriété individuelle mesurable, mais une construction relationnelle permanente.

La formule qui lui a survécu, dans laquelle il fait du métier d’Albert Jacquard celui de tisser des relations fraternelles avec ses congénères, condense toute sa philosophie. Le « je » n’est pas une substance préexistante aux relations sociales, il en est le résultat. L’identité n’est pas donnée à la naissance mais construite dans l’échange. « La totalité de ma vie consiste à fabriquer Albert Jacquard grâce à ceux que je rencontre » (conférence, Lausanne, 2008). Pour lui, l’être humain est un processus relationnel, non une chose isolée.

Cette conception s’oppose point par point au transhumanisme. Là où celui-ci vise l’augmentation de capacités individuelles, Jacquard rappelle que ces capacités n’existent que dans et par la relation. Là où le transhumanisme promet la libération des « limites biologiques », Jacquard montre que notre biologie (notre naissance, notre croissance, notre mort) nous lie aux autres et constitue notre humanité même.

Jacquard s’opposait à l’obsession contemporaine de la compétition généralisée. « Réussir est devenu l’obsession générale de notre société », déplorait-il dans Mon utopie (2006). À la logique du « réussir » (gagner contre les autres), Jacquard opposait celle du « participer » (contribuer avec les autres). « Il faudrait écrire sur les frontons de toutes les écoles : ici on enseigne l’art de la rencontre » (conférence, Lausanne, 2008), proposait-il. Qu’est-ce que l’« augmentation » transhumaniste sinon la radicalisation de cette logique de la réussite ? Être plus intelligent, plus performant, vivre plus longtemps que les autres : toujours plus, toujours mieux, dans une course sans fin. Or, comme le rappelait Jacquard, « la principale performance de chacun est sa capacité à participer à l’intelligence collective » (Mon utopie, 2006). Même les plus grands génies n’ont pu créer qu’en s’appuyant sur le travail de leurs prédécesseurs et en dialogue avec leurs contemporains. L’idée d’un individu augmenté séparément des autres est une illusion : l’intelligence est un bien commun ou n’est pas.

Les neurosciences contemporaines apportent une validation empirique aux intuitions de Jacquard. La découverte des neurones miroirs par Giacomo Rizzolatti a montré que notre cerveau est littéralement « câblé » pour la relation : les mêmes neurones s’activent quand nous accomplissons une action et quand nous voyons quelqu’un l’accomplir. L’empathie n’est pas un luxe moral mais une fonction cognitive fondamentale. La plasticité cérébrale confirme que l’intelligence n’est pas une donnée fixe mais un processus dynamique, façonné par l’environnement et les interactions sociales. Comme le soulignent les neurobiologistes Danièle Tritsch et Jean Mariani, le cerveau de chaque individu est unique ; non pas malgré la relation sociale, mais grâce à elle. C’est sa « formidable plasticité » et sa « dynamique permanente pour interagir avec son environnement » qui font de chaque cerveau une construction singulière (Ça va pas la tête !, 2018).

« La formidable plasticité du cerveau permet à chacun d’intégrer l’influence des facteurs génétiques et socioculturels de son environnement. » - Danièle Tritsch et Jean Mariani, Sexe et violences, 2023

Le transhumanisme commet donc une erreur fondamentale en comparant le cerveau à un ordinateur. Le cerveau n’est pas un processeur d’information mais un organe relationnel, qui se développe dans l’interaction avec d’autres cerveaux. Pour les deux neuroscientifiques, « transférer l’esprit, les émotions, le sens critique, l’humour ou l’analyse de la pensée d’autrui depuis le cerveau vers une puce afin d’aboutir à une vie éternelle débarrassée d’un cerveau vieillissant, est un fantasme de quelques mégalomanes ».

L’intelligence comme construction relationnelle : deux expériences décisives

Deux expériences classiques de psychologie sociale démontrent que l’intelligence n’est pas une propriété individuelle fixe mais une construction relationnelle.

L’effet du feedback : les travaux de Carol Dweck

Les expériences de la psychologue Carol Dweck (Stanford) illustrent de manière frappante la conception relationnelle de l’intelligence. Dweck a divisé un groupe d’enfants en deux sous-groupes après un test de QI. Au premier groupe, on dit : « tu as réussi, tu es vraiment intelligent. » Au second : « tu as réussi, tu as vraiment bien travaillé. »

Or, on a observé, que face à une difficulté ultérieure, les enfants qui avaient été félicités pour leur intelligence refusaient de s’engager, s’effondraient à la première erreur, et attribuaient leur échec à un manque de capacité. À l’inverse, les enfants qui, eux, avaient été félicités pour leur effort relevaient le défi, persévéraient face aux difficultés, et cherchaient à comprendre leurs erreurs. Une expérience qui révèle que la conception de l’intelligence comme propriété fixe (fixed mindset) produit des effets néfastes, tandis que sa conception comme processus de développement (growth mindset) favorise l’apprentissage.

L’effet du regard : l’expérience Pygmalion

L’expérience de Rosenthal et Jacobson (1968), dite « effet Pygmalion », démontre, elle, la puissance du regard d’autrui dans la construction de l’intelligence. Des enseignants ont été informés que 20 % de leurs élèves (en réalité choisis au hasard) étaient « prometteurs ». À la fin de l’année, ces enfants avaient effectivement davantage progressé que les autres.

L’attente des enseignants avait créé une prophétie autoréalisatrice : croyant en ces enfants, ils leur avaient accordé plus d’attention, les avaient davantage encouragés, leur avaient posé des questions plus stimulantes. Une expérience qui démontre que le regard de l’autre nous fait advenir. Voilà qui contredit frontalement le transhumanisme, qui traite l’intelligence comme une caractéristique individuelle à « augmenter » par des moyens techniques.

Conclusion commune

L’intelligence n’est pas ce que l’on a mais ce que l’on construit : dans l’effort (Dweck) et dans la relation (Rosenthal). Le regard de l’autre nous fait advenir.

Or, comme l’écrivait Vygotski : « l’élément central pour toute la psychologie de l’apprentissage est la possibilité de s’élever dans la collaboration avec quelqu’un à un niveau intellectuel supérieur. » (Pensée et langage, 1934).

C’est donc la relation qui rend possible l’autonomie. Cette vérité s’enracine dans notre biologie même : l’être humain naît prématuré, radicalement dépendant (ce que les biologistes appellent « néoténie » et que Bernard Lahire nomme « altricialité secondaire »). Notre vulnérabilité initiale n’est pas un défaut à corriger mais la condition de notre plasticité et de notre socialité.

Le transhumanisme, en traitant l’intelligence comme une propriété individuelle à « augmenter » techniquement, ignore cette genèse sociale. Sa quête d’un homme absolu, c’est-à-dire parfait, achevé, indépendant, révèle son impensé : absolutus, en latin, signifie « délié de », « détaché de ». L’absolu est ce qui n’a plus de liens. Viser l’absolu, c’est donc en réalité viser l’isolement. L’homme « augmenté » du transhumanisme serait en définitive un homme diminué, coupé de ce qui fait son humanité : la relation.

Une anthropologie du lien

L’être humain naît prématuré. Cette caractéristique, que l’anatomiste Louis Bolk a théorisée dès 1926 sous le nom de « fœtalisation » et que le biologiste Stephen Jay Gould a réhabilitée dans les années 1970, constitue peut-être la clé de notre humanité. Comme l’écrit Bolk, « l’homme est, du point de vue corporel, un fœtus de primate parvenu à maturité sexuelle ». Le sociologue Bernard Lahire parle d’« altricialité secondaire » (et même d’« altricialité tertiaire ») pour désigner cette naissance « prématurée » et cette très longue période de développement extra-utérin qui caractérisent notre espèce (Les structures fondamentales des sociétés humaines, 2023).

« La période de dépendance de l’enfant humain se prolonge d’autant plus que la culture à lui transmettre pour en faire un membre actif et compétent de sa société est grande et sophistiquée. » - Bernard Lahire, Vers une science sociale du vivant, 2025

Contrairement à la plupart des mammifères, le petit d’homme vient au monde dans un état d’inachèvement radical : il ne sait ni marcher, ni se nourrir, ni se protéger. Il mourrait en quelques heures sans les soins d’autrui. Cette prématuration n’est pas un défaut à corriger mais une adaptation : en naissant inachevé, l’être humain reste ouvert à l’apprentissage bien plus longtemps que les autres espèces. Sa vulnérabilité est finalement la condition de sa plasticité et de sa socialité.

Pour sa part, la philosophe Nathalie Maillard identifie trois caractéristiques anthropologiques fondamentales : nous sommes des êtres corporels et temporels (nés, vieillissant, mourant) ; des êtres relationnels vivant dans l’intersubjectivité et l’interdépendance ; des êtres dont la vie est conditionnée par des ressources et un environnement porteur. Ces trois dimensions sont indissociables : c’est parce que nous sommes vulnérables que nous avons besoin des autres, et c’est dans cette relation que nous nous constituons (La vulnérabilité. Une nouvelle catégorie morale ?, 2011). Or, le transhumanisme veut abolir cette vulnérabilité : corps augmenté, vie prolongée, dépendances réduites. Mais en supprimant la vulnérabilité, ne supprime-t-on pas ce qui nous fait humains ? Comme le souligne Paul Ricœur, le même être humain est à la fois autonome et vulnérable (« Autonomie et vulnérabilité », Le Juste 2, 2001). En somme, la vulnérabilité n’est pas le contraire de l’autonomie mais sa condition.

La question qui vient immédiatement après ces considérations est de savoir comment, dans ces conditions, Homo sapiens (primate nu et chétif) a-t-il bien pu conquérir la planète ?

La clé n’est évidemment pas à chercher du côté de la force, a fortiori individuelle, mais du côté de la coopération. Les sociétés de chasseurs-cueilleurs reposent sur un partage systématique : celui qui a chassé avec succès partage avec celui qui a échoué, car demain les rôles seront peut-être inversés.

Ainsi, l’isolement, c’est la mort ; la solidarité, c’est la survie. La théorie de l’autodomestication, développée par le primatologue Richard Wrangham (The Goodness Paradox, 2019), suggère que nos ancêtres auraient sélectionné parmi eux les individus les plus sociables, éliminant les plus agressifs par des coalitions coordonnées. Nous serions littéralement faits pour la relation. Le transhumanisme ignore cette dimension coopérative de l’évolution humaine. Il raisonne en termes de compétition individuelle. Mais cette logique compétitive est une régression vers des stratégies évolutives que notre espèce a précisément dépassées. Contre le darwinisme social, Darwin lui-même soulignait que « les communautés qui incluaient le plus grand nombre des membres les plus sympathiques prospéreraient le mieux et élèveraient le plus grand nombre de descendants » (La Filiation de l’homme, 1871). Et l’anarchiste géographe, explorateur, zoologiste, anthropologue et géologue russe Pierre Kropotkine y voyait « le fait dominant de la nature ».
« L’entraide est une loi de la vie animale au même titre que la lutte mutuelle, mais, comme facteur d’évolution, elle a probablement une importance bien plus grande, dans la mesure où elle favorise le développement des habitudes et des caractères qui assurent le maintien et le développement ultérieur de l’espèce, ainsi que le plus grand bien-être et la plus grande jouissance de la vie pour l’individu, avec le moindre gaspillage d’énergie […] Les plus aptes ne sont pas les plus forts physiquement, ni les plus rusés, mais ceux qui apprennent à s’unir de manière à se soutenir mutuellement, forts et faibles ensemble, pour le bien-être de la communauté. » - Pierre Kropotkine, L’Entraide, un facteur de l’évolution, 1902.

« L’argument fondamental de Kropotkine est correct. La lutte se produit de multiples manières, et certaines conduisent à la coopération entre membres d’une même espèce comme la meilleure voie vers l’avantage pour les individus. »
Stephen Jay Gould, La Foire aux dinosaures. Réflexions sur l’histoire naturelle, 1993

Ce que l’évolution a inscrit dans notre biologie, les sociétés humaines l’ont institutionnalisé dans leurs pratiques. Dans son Essai sur le don (1925), Marcel Mauss a montré que toutes les sociétés humaines (des Trobriandais aux Kwakiutl, des Maoris aux sociétés archaïques européennes) sont tissées par une triple obligation : donner, recevoir, rendre. Ces trois gestes forment un système. Celui qui ne donne jamais rien s’exclut lui-même du groupe (on ne veut plus de lui). Celui qui refuse de recevoir offense celui qui donne (c’est une déclaration d’hostilité). Et celui qui reçoit se trouve engagé (il devra donner à son tour, pas forcément à la même personne, pas forcément la même chose, mais il devra rendre). C’est ainsi que le cycle continue, que chacun reste lié aux autres par une dette qui ne s’éteint jamais tout à fait. Nous sommes liés parce que nous nous devons quelque chose. Ainsi, quand la dette économique est ce qu’on peut rembourser ; la « dette sociale » est ce qui nous relie précisément parce qu’on ne peut jamais s’en acquitter tout à fait. « dette sociale » crée la relation.

« Au fond, ce sont des mélanges. On mêle les âmes dans les choses ; on mêle les choses dans les âmes. On mêle les vies et voilà comment les personnes et les choses mêlées sortent chacune de sa sphère et se mêlent : ce qui est précisément le contrat et l’échange.» - Marcel Mauss, Essai sur le don, 1925

Le sociologue Norbert Alter a montré que cette logique du don est aussi ce qui fait fonctionner (ou dysfonctionner) les entreprises contemporaines. Dans Donner et prendre. La coopération en Entreprise (2009) il observe que la coopération au travail ne s’explique ni par le contrat, ni par les procédures, ni par l’intérêt économique : elle repose sur la volonté de donner (du temps, de l’aide, des idées, de l’attention). On donne à ses collègues parce que donner permet d’échanger, et qu’échanger permet d’exister. Or, comme le montrent Alain Caillé et Jean-Édouard Grésy, les organisations qui dysfonctionnent basculent dans le cycle opposé au don : ignorer, prendre, refuser, garder (La Révolution du don, 2014). A l’échelle du travail en effet, le management moderne, obsédé par la rationalisation, refuse de recevoir ces dons ; il préfère les prendre sans les reconnaître, ou les transformer en obligations. Là où le don appelait la gratitude, l’entreprise impose l’ingratitude. Et cette rupture du cycle (prendre sans reconnaître, exiger sans remercier) produit de la souffrance au travail. Soigner le travail, suggère Alter, supposerait ainsi de restaurer la capacité de l’institution à recevoir ce que les travailleurs lui donnent, et à leur en être reconnaissante.

Le transhumanisme annihile purement et simplement la logique du don. Que reste-t-il du don quand l’individu augmenté n’a plus besoin des autres ? S’il n’a besoin de rien, il ne peut plus recevoir. S’il ne reçoit pas, il ne doit rien. S’il ne doit rien, il n’a plus de lien. Le rêve transhumaniste est celui d’un individu auto-suffisant, affranchi de toute dette envers autrui, c’est-à-dire d’un individu qui n’est plus humain. De là à dire qu’il n’a plus de valeur…

« Un jour, l’empereur convoqua Nasreddin à la cour.

– Dis-moi, tu es un mystique, un philosophe, un homme qui pense hors des sentiers battus. Je m’interroge sur le problème de la valeur. C’est une question philosophique intéressante. Comment établit-on la vraie valeur d’une personne, ou d’un objet ? Moi, par exemple. Si je te demandais d’estimer ma valeur, que dirais-tu ?

– Eh bien, je dirais environ deux cents dinars.

L’empereur fut sidéré.

– Quoi ? ! Mais cette ceinture que je porte vaut deux cents dinars !

– Je sais, dit Nasreddin, j’ai tenu compte de la valeur de la ceinture. »  
David Graeber, Dette : 5000 ans d’histoire, 2016.

Qui plus est, être humain, ce n’est pas seulement être relié aux contemporains : c’est aussi être inscrit dans une chaîne de transmission qui nous lie aux ancêtres et nous engage envers les descendants. Hannah Arendt a placé la natalité (le fait que des hommes nouveaux naissent sans cesse) au cœur de sa réflexion politique. Chaque naissance est un commencement, l’irruption de l’imprévisible. La mort, symétriquement, ouvre la place aux nouveaux venus. Ce double mouvement constitue la condition de possibilité de l’action politique : parce que nous mourrons, nous pouvons agir pour laisser une trace ; parce que d’autres naîtront, cette trace pourra être reprise et transformée (Condition de l’homme moderne, 1958). Que devient cette dialectique si l’on supprime la mort ? L’immortel n’a plus besoin de transmettre : il peut tout garder pour lui. Comme le montre le biologiste Jean-Claude Ameisen, la finitude n’est pas un défaut du vivant mais sa condition même : la mort cellulaire programmée « sculpte » nos corps, permet leur renouvellement, fait partie intégrante de la vie (La sculpture du vivant, 1999). Une immortalité technologique pourrait, paradoxalement, figer notre humanité.

Un humain augmenté, pour quoi faire ?

« La science a fait de nous des dieux, avant même que nous méritions d’être des hommes. » Jean Rostand, Pensées d’un biologiste, 1954

Une question « hante » toute la réflexion sur le sujet, que le transhumanisme évite systématiquement : pour quoi faire ? Un humain augmenté, pour quoi faire ? Immortel, pour quoi faire ?

Le transhumanisme propose une vision du « mieux » entièrement quantifiable : moins de maladies, plus de longévité, plus de capacités cognitives, plus de performances physiques. Tout peut être mesuré, comparé, maximisé ; c’est la logique du « toujours plus ». Mais cette vision passe à côté de l’essentiel : la qualité de la vie n’est pas réductible à des indicateurs quantifiables. Vivre cent ans de plus a-t-il un sens si ces années sont vides de relation, de sens, de joie ? Avoir un QI vingt fois supérieur améliore-t-il la vie si cette intelligence sert seulement à calculer plus vite ?

« Les sciences de la nature nous donnent une réponse à la question : que devons-nous faire si nous voulons être techniquement maîtres de la vie ? Quant aux questions : cela a-t-il au fond et en fin de compte un sens ? Elles les laissent en suspens. » - Max Weber, Le savant et le politique, 1919.

Supposons même l’augmentation généralisée du genre humain (hypothèse hautement improbable vu son coût). On aurait affaire à une somme d’êtres augmentés, mais qu’en serait-il de la qualité du lien entre eux ? Le transhumanisme n’a rien à dire sur cette question. Il peut décrire les caractéristiques de l’individu posthumain (longévité, capacités cognitives, connexion neuronale aux machines) mais il ne dit rien de la vie sociale, des relations, de la participation à un monde commun. C’est un projet radicalement atomiste, pensée pour une collection d’individus optimisés, pas pour une société. Or une société n’est pas la somme de ses membres, pas plus qu’une équipe de football n’est la somme de onze joueurs. « Augmenter » chaque joueur individuellement n’améliore en rien le jeu collectif ; cela pourrait même le dégrader si l’augmentation nourrit l’ego au détriment de la coopération.

Pour le dire autrement, le transhumanisme est incapable de répondre à la vieille interrogation humaine du sens. Il se focalise sur le temps de vie, et ce dans un contexte socioéconomique qui pourrait bien le transformer en temps de vide, si ce temps n’est pas un temps « partagé ». Car si « le sens de la vie » reste une interrogation propre à chacun, une chose semble certaine : la qualité d’une vie est inséparable de la qualité du lien avec les autres. Et peut-être est-ce même de ce lien, et de lui seul, que peut émerger quelque chose comme un sens. C’est du moins ce que suggérait Hannah Arendt : le sens naît dans l’espace public, dans l’action (praxis) avec les autres. Une vie purement privée, pense Arendt, est « idiote » au sens grec (idiôtès) : celui qui ne participe pas à la vie de la cité est privé de la dimension commune.

Une société progresse quand les relations entre ses membres deviennent plus riches, plus égalitaires, plus solidaires. Elle progresse quand chacun peut participer à la vie commune et y trouver reconnaissance. Elle progresse quand elle transmet à ses enfants un monde plus habitable qu’elle ne l’a reçu. Ce progrès-là n’est pas technique, il est politique. Il ne s’achète pas, il se construit. Il ne vise pas l’immortalité mais la transmission. Il ne concerne pas l’individu isolé mais la communauté.

Comme le soutenait Bernard Stiegler, face à un capitalisme qui détruit l’environnement, les savoirs et les liens, il faut « bifurquer ». Non pas revenir en arrière, mais inventer de nouvelles formes de travail et de solidarité qui restaurent la capacité de penser et d’agir ensemble (Bifurquer, 2020). Bifurquer plutôt que s’adapter : telle doit être la direction du progrès. Et n’en déplaise à Laurent Alexandre, figure de proue du transhumanisme français, pour qui « la plupart des cursus sont inutiles. Un master de sociologie c'est une tâche, il faut l'effacer de son CV » (Les Grandes gueules, RMC, 20 octobre 2025), c’est Emile Durkheim, le père de la sociologie en France, qui avait indiquée dès 1893 la direction à suivre : « l'homme n'est un être moral que parce qu'il vit en société, puisque la moralité consiste à être solidaire d'un groupe. Faites évanouir toute vie sociale, et la vie morale s'évanouit du même coup, n'ayant plus d'objet où se prendre ». Aussi « est moral tout ce qui est source de solidarité, tout ce qui force l'homme à compter sur autrui, et la moralité est d'autant plus solide que ces liens sont plus nombreux et plus forts » (De la division du travail social, 1893).