En six mois, 420 signalements d’enfants victimes d’images explicites générées par IA ont été enregistrés au Royaume-Uni, dépassant déjà le bilan annuel 2025.
Des outils de nudification par IA transforment n’importe quelle photo anodine en matériel pédopornographique, sans compétence technique requise.
Pourquoi les entreprises technologiques continuent-elles de commercialiser des outils dont les usages criminels étaient pourtant anticipés dès leur conception ?
Quelles limites pour la sextorsion ciblant des mineurs, quand des cybercriminels récupèrent des photos scolaires pour fabriquer du matériel compromettant et extorquer leurs victimes ?
Au Royaume-Uni, les chiffres dessinent une accélération préoccupante. En six mois seulement, le service Report Remove, géré par l’Internet Watch Foundation (IWF) avec l’association de protection de l’enfance NSPCC, a reçu 420 signalements d’enfants concernant des images d’eux-mêmes qu’ils estimaient falsifiées ou manipulées pour paraître explicites. Ce total dépasse déjà les 397 signalements enregistrés sur l’ensemble de l’année 2025. L’IWF précise en outre que la majorité des signalements d’images manipulées reçus en 2025 et 2026 étaient suffisamment graves pour franchir le seuil du matériel pédopornographique. Ce que ces chiffres révèlent n’est donc plus une curiosité technologique marginale : c’est l’émergence d’une nouvelle forme de menace pesant directement sur l’image des mineurs.
La mécanique est simple à comprendre, et c’est précisément ce qui la rend inquiétante. Des outils de « nudification » et d’autres systèmes alimentés par l’intelligence artificielle permettent désormais à un utilisateur malveillant de partir d’une photographie parfaitement banale d’un enfant et d’en fabriquer une représentation sexuelle truquée. Le gouvernement britannique reconnaît lui-même que les technologies génératives permettent de produire facilement de grandes quantités de telles images et que des modèles existants peuvent être spécifiquement adaptés à cet usage criminel. La barrière technique qui limitait encore partiellement ce type de manipulation est en train de s’effondrer.
« Si quelqu’un peut prendre une image banale d’un enfant sur internet et créer du matériel pédopornographique avec elle, cet enfant ne peut rien faire pour empêcher que cela se produise, si ce n’est empêcher quiconque de le prendre en photo, ou ne pas mettre de photos de lui en ligne. »
Cette phrase de Dan Sexton, directeur technique de l’IWF, résume l’impasse dans laquelle se trouvent les victimes. Elle dit aussi quelque chose de plus profond : la simple présence d’une photographie identifiable d’un enfant sur Internet peut désormais suffire à fournir la matière première d’un détournement sexuel qu’il n’a évidemment jamais consenti à produire. Photos publiées sur les réseaux sociaux, images accessibles sur des sites publics ou portraits d’élèves mis en ligne par des établissements scolaires deviennent autant de contenus susceptibles d’être récupérés et manipulés. Le problème ne vient plus de ce que l’enfant choisit de montrer, mais de ce qu’un tiers peut désormais fabriquer à partir de son image.
Quand une simple photo devient une matière première pour les prédateurs
La question qui se pose avec une acuité croissante est celle de la responsabilité des entreprises technologiques. Rani Govender, spécialiste de la sécurité en ligne au NSPCC, l’exprime sans détour : « Les entreprises technologiques ne peuvent pas continuer à lancer des produits d’IA sans y intégrer des protections solides qui empêchent ce type de contenu d’être créé dès le départ. » Le problème ne se limite plus à quelques utilisateurs détournant occasionnellement des outils généralistes. Des services de « nudification » existent, tandis que des délinquants adaptent également des modèles disponibles afin de les optimiser pour produire du matériel pédopornographique. Face à une menace désormais documentée, les concepteurs d’IA ne peuvent plus prétendre qu’elle était imprévisible.
Il ne s’agit effectivement plus d’un angle mort. Dan Sexton rappelle que l’IWF craignait, dès l’apparition des générateurs d’images par IA, qu’ils puissent servir à produire du matériel pédopornographique mettant en scène de véritables enfants. Cette crainte s’est matérialisée. Le développement de systèmes toujours plus performants rend désormais possible la transformation d’images parfaitement ordinaires en représentations sexuelles réalistes. Le défi consiste donc moins à découvrir l’existence du risque qu’à déterminer si les protections techniques, les contrôles et les obligations imposés aux acteurs de l’IA progressent suffisamment vite pour lui faire face.
Le cadre légal britannique s’est parallèlement renforcé. La création, la possession et la distribution de matériel pédopornographique généré par IA étaient déjà illégales. Le Crime and Policing Act 2026 va plus loin en visant notamment les générateurs conçus ou adaptés spécifiquement pour produire de tels contenus, ainsi que leur possession ou leur fourniture. Mais les autorités reconnaissent parallèlement la nécessité d’agir en amont. La National Crime Agency et l’IWF ont recommandé aux parents de limiter l’exposition publique des photographies identifiables de leurs enfants, notamment en utilisant des comptes privés ou des groupes restreints. Des établissements scolaires ont également été invités à retirer de leurs sites et réseaux sociaux les photographies permettant d’identifier clairement le visage de leurs élèves. Autrement dit, une partie de la protection repose désormais sur la réduction de la matière première accessible aux prédateurs.
La dimension sextorsion : quand la fabrication devient un levier d’extorsion
À la gravité intrinsèque du matériel fabriqué s’ajoute une dimension supplémentaire documentée par Report Remove : certaines victimes ayant signalé des images manipulées ont également été ciblées dans des opérations de sextorsion. Le mécanisme est particulièrement pervers. Un maître chanteur dispose d’une image compromettante, réelle ou fabriquée, puis menace de la diffuser s’il n’obtient pas de l’argent ou de nouvelles images explicites. Avec le deepfake, il n’est même plus nécessaire que la victime ait produit elle-même le premier contenu utilisé pour l’enfermer dans cette mécanique de chantage.
Des cybercriminels ont également ciblé des établissements scolaires en récupérant des photographies d’élèves publiées en ligne, avant de les transformer grâce à l’IA en matériel sexuel et de menacer ensuite les écoles de les diffuser. Les établissements ont été incités à retirer les photographies identifiables de leurs élèves de leurs sites Internet et de leurs réseaux sociaux. La mesure est compréhensible, mais elle révèle l’ampleur du renversement : ce sont désormais les usages numériques parfaitement ordinaires des familles et des écoles qui doivent être repensés parce que la technologie permet à un tiers de fabriquer en quelques instants une image que l’enfant n’a jamais créée.
Report Remove tente d’agir une fois le contenu identifié : les images signalées sont converties en empreintes numériques, des « hash », transmises aux principales plateformes afin qu’elles puissent les retirer ou empêcher leur remise en ligne. Le dispositif est utile, mais il intervient nécessairement après qu’une image problématique a déjà été créée ou identifiée par la victime. C’est là que se situe désormais le véritable combat : empêcher que la démocratisation de l’intelligence artificielle transforme chaque photographie publique d’un enfant en matière première potentielle pour un prédateur. La réponse ne peut plus reposer uniquement sur le retrait des contenus après leur apparition ; elle devra aussi se jouer dans la conception même des outils capables de les produire.
Raphaël Besliu



