jeudi 21 mai 2026

Drogues, gourous, OVNIs, faux miracles : comment Séraphim Rose voulait sauver une génération perdue




Lorsque Seraphim Rose prononce sa conférence à l’université de Santa Cruz au début des années 1980, l’Amérique sort à peine du grand vertige spirituel des décennies précédentes. La Californie est devenue le laboratoire mondial des nouvelles religions, des expériences psychédéliques et des spiritualités orientales importées en masse. Des milliers de jeunes passent d’un gourou à l’autre avec la conviction que le christianisme traditionnel appartient à un monde mort. C’est précisément devant ce public que Rose apparaît, silhouette austère dans sa robe noire de moine orthodoxe, visage creusé, regard presque ascétique, à contre-courant absolu de l’ambiance mystique californienne. Le texte God’s Revelation to the Human Heart possède toute la force de ce contraste. C’est la tentative d’un homme ayant traversé la modernité occidentale, le nihilisme, les philosophies orientales et l’athéisme, pour expliquer pourquoi toute une génération cherche désespérément Dieu sans parvenir à Le trouver.

Idée fondamentale : derrière l’explosion des quêtes spirituelles modernes se cache une immense faim intérieure. Rose refuse de ridiculiser les chercheurs spirituels de son époque. Au contraire, il affirme qu’ils ressentent quelque chose de réel. « Toute religion qui est sincère tente d’entrer en contact avec la réalité », explique-t-il dès les premières pages. Cette phrase est capitale parce qu’elle empêche de réduire son discours à un simple conservatisme religieux. Rose sait pourquoi des milliers de jeunes américains abandonnent le christianisme institutionnel. Ils ont l’impression d’y trouver un univers moraliste, sec, incapable de produire une expérience vivante de Dieu. Il écrit que beaucoup de jeunes de son époque « brûlaient de sortir d’une existence terne et monotone ». Cette expression revient comme une clé psychologique du phénomène spirituel moderne. Le problème est une soif existentielle.

Rose connaît cette expérience de l’intérieur. Le texte revient longuement sur sa jeunesse intellectuelle. Étudiant brillant en Californie, il plonge dans le bouddhisme zen, les philosophies asiatiques et les recherches métaphysiques. Il apprend le chinois ancien afin de traduire certains textes spirituels orientaux. Cette précision est importante parce qu’elle montre qu’il ne parle jamais comme un prédicateur ignorant les religions orientales. Il les a étudiées avec passion. Pourtant, il explique avoir fini par comprendre que ces systèmes ne pouvaient pas sauver l’homme moderne parce qu’ils ne guérissaient pas réellement le cœur humain.

Le contexte décrit dans l’introduction du livre est fascinant. Santa Cruz apparaît comme une sorte de capitale spirituelle de l’Amérique alternative. Les étudiants suivent des gourous promettant l’illumination instantanée, expérimentent les drogues psychédéliques et fréquentent des groupes charismatiques obsédés par les miracles. Rose remarque quelque chose de très précis : ces jeunes veulent des expériences fortes, des bouleversements intérieurs, des phénomènes capables de leur prouver que le monde matériel n’est pas toute la réalité. Beaucoup deviennent spirituellement dépendants des « phénomènes surnaturels », des visions, des extases ou des expériences psychiques. Cette analyse donne au livre une profondeur sociologique étonnante.

Le passage consacré aux drogues est particulièrement violent. Rose ne parle pas comme un moraliste extérieur au phénomène hippie. Il décrit les psychédéliques comme une tentative désespérée d’ouvrir artificiellement les portes de la perception spirituelle. Il cite le cas d’un homme ayant commencé à expérimenter le LSD dans l’espoir d’élargir sa conscience. Au départ, l’expérience semble produire des visions extraordinaires. Puis l’homme sombre progressivement dans la folie et termine sa vie détruit psychiquement avant même l’âge de trente ans. Rose utilise cet exemple pour montrer que toutes les expériences spirituelles ne viennent pas de Dieu. L'idée devient centrale dans tout le livre : le monde spirituel existe réellement, mais il est dangereux.

Le texte développe un long exemple tiré des vies des saints orthodoxes, celui de Nicétas des Grottes de Kiev. Son histoire sert de modèle à toute son argumentation. Nicétas, jeune moine plein de zèle, demande à vivre en réclusion afin de devenir un grand ascète. Son abbé tente de l’en dissuader. Il lui dit : « Mon fils, il n’est pas bon pour toi de rester oisif. » Nicétas refuse d’écouter. Il veut atteindre rapidement des expériences spirituelles élevées. Peu après son enfermement, il commence à sentir des parfums mystérieux et à entendre des voix surnaturelles. Finalement, un démon lui apparaît sous la forme d’un ange lumineux.

Ce passage ressemble à un récit moderne d’expérience psychique. Le démon dit à Nicétas qu’il n’a plus besoin de prier et qu’il peut désormais enseigner les Écritures aux autres hommes. Peu à peu, le jeune moine devient célèbre pour ses connaissances surnaturelles et ses prophéties. Des princes viennent le consulter. Il impressionne tout le monde. Pourtant, les anciens moines comprennent qu’il est tombé dans une illusion démoniaque. Rose insiste sur un détail précis : Nicétas citait constamment l’Ancien Testament mais ne supportait pas les Évangiles ni les épîtres apostoliques. Cette précision lui permet d’expliquer comment l’illusion spirituelle déforme progressivement l’âme humaine tout en conservant une apparence religieuse.

À travers cet exemple médiéval, Rose parle en réalité du monde contemporain. Beaucoup de faux gourous modernes fonctionnent de cette manière. Ils commencent par offrir une expérience intense, impressionnante, parfois réellement surnaturelle. Puis ils détournent lentement l’homme du Christ véritable. Cette logique lui permet d’interpréter les mouvements spirituels modernes, les médiums, certains phénomènes charismatiques, les expériences psychédéliques et même les OVNIs comme différentes formes d’une même illusion spirituelle.

Le texte contient une réflexion remarquable sur le vide intérieur de l’Occident moderne. Rose écrit que les hommes vivant dans les sociétés de consommation ont perdu la capacité de ressentir leurs propres besoins spirituels parce qu’ils sont constamment noyés sous les distractions et les conforts matériels. Cette idée revient souvent dans son œuvre : l’homme moderne vit dans une agitation permanente l’empêchant de regarder son âme. Ce passage est prophétique lorsqu’on pense à la société numérique actuelle.

L’un des moments les plus puissants du livre survient lorsqu’il explique pourquoi tant de jeunes américains se tournent vers l’Orient. Rose affirme que le christianisme occidental moderne a souvent réduit la religion à une morale sociale ou à un ensemble d’idées abstraites. Les jeunes cherchent alors ailleurs une véritable expérience de transformation intérieure. Rose refuse aussi l’illusion romantique du « sage oriental ». Il explique que les techniques spirituelles séparées de la vérité chrétienne peuvent ouvrir l’homme à des réalités spirituelles dangereuses.

Cette critique devient forte lorsqu’il parle des états modifiés de conscience. Beaucoup de chercheurs spirituels confondent l’intensité psychologique avec la vérité divine. Une expérience spectaculaire n’est pas forcément une rencontre avec Dieu. Pour appuyer cette idée, il cite plusieurs phénomènes mystiques modernes produisant des sensations extraordinaires mais laissant ensuite les personnes vides, orgueilleuses ou psychologiquement détruites.

Le chapitre consacré à la révélation constitue le cœur théologique du livre. Rose y affirme que l’homme ne peut pas atteindre Dieu par ses propres techniques spirituelles. Il prend l’exemple du fonctionnaire éthiopien rencontré par l’apôtre Philippe dans les Actes des Apôtres. L’homme lit les Écritures mais ne les comprend pas. Philippe lui explique le sens du texte, puis le baptise. Rose insiste sur une phrase précise du récit : « Son cœur fut touché. » La vraie révélation chrétienne ne consiste pas d’abord en phénomènes miraculeux. : elle transforme intérieurement l’être humain.

Cette réflexion conduit Rose à une critique très dure de l’obsession moderne pour les miracles. Même Simon le Magicien accomplissait des prodiges impressionnants. L’existence de phénomènes extraordinaires ne prouve rien sur leur origine spirituelle. Il faut juger une expérience spirituelle à ses fruits : produit-elle l’humilité, la paix intérieure, la repentance et l’amour du Christ, ou bien l’orgueil, l’excitation et la fascination pour le pouvoir ?

La vérité chrétienne ne peut être comprise uniquement par des raisonnements intellectuels. Le « cœur humain » est le véritable lieu de la rencontre avec Dieu. L’homme moderne accumule des informations religieuses mais demeure intérieurement vide parce qu’il n’a jamais appris à purifier son cœur.

Le texte revient aussi longuement sur le rôle de la souffrance. La civilisation moderne cherche à supprimer toute douleur, toute solitude et toute confrontation intérieure. Pourtant, la vie spirituelle chrétienne passe précisément par la Croix. Cette idée choque le public californien auquel il s’adresse. Beaucoup cherchent une spiritualité euphorique fondée sur le bien-être immédiat. Rose leur parle au contraire de repentance, de combat intérieur et de transformation profonde de l’âme.

Le christianisme présenté par Rose n’a rien d’un développement personnel optimiste. Le Christ n’est pas un maître zen apportant une technique de sérénité. Il est le Dieu incarné traversant la souffrance, la mort et la Résurrection afin de restaurer l’homme tout entier. Rose parle à une génération fascinée par les états de conscience élargis, mais il lui répond avec le Golgotha.

La conférence de Santa Cruz se termine dans une atmosphère étrange. Les étudiants posent des questions sur le Saint-Esprit, le catholicisme romain ou les différentes formes de mysticisme... Rose répond calmement, sans agressivité, mais en ramenant toujours la discussion vers l’essentiel : le salut de l’âme. Une attitude qui impressionne les témoins présents. Contrairement aux gourous spectaculaires de Californie, Rose ne cherche jamais à séduire son public. Il parle avec une sobriété presque monastique.

Drogues, gourous, phénomènes psychiques, fausses mystiques et quêtes ésotériques ne représentent révèlent une humanité privée de Dieu et cherchant désespérément des substituts. Rose ne répond pas à cette crise par un retour nostalgique au passé ni par une condamnation simpliste du monde moderne, mais montre qu’au milieu de la confusion spirituelle contemporaine subsiste encore une possibilité de rencontre réelle avec Dieu. Une telle rencontre exige une transformation intérieure radicale, loin des illusions faciles et des expériences spectaculaires.

Paul-Éric Blanrue



mercredi 20 mai 2026

La foi perdue




Une des conséquences les plus dramatiques de la descente dans le matérialisme a été la perte du sens du sacré au profit de l'esprit profane. La foi en Dieu ou dans les dieux est perdue. En réalité, cela ne date pas de notre ère car l'irrésistible avancée de l'athéisme, avec son insistance sur les aspects matériels de l'existence, aurait commencé à s'étendre en parallèle avec la doctrine bouddhique, il y a 2 500 ans. Certes, le Bouddha fut un agent cosmique chargé d'annoncer et d'accompagner une nouvelle phase de la chute dans la matière, mais jamais il n'a enseigné l'athéisme et le mépris à l'égard des dieux immortels. Cependant, sa doctrine du détachement suprême, si elle n'est plus intégrée dans un cadre religieux mais seulement dans un mode de pensée rationnel, devient une philosophie froide, capable de se développer indépendamment du sens religieux et sacré.

Aujourd'hui, un certain bouddhisme est adapté au matérialisme et aux exigences de la culture athée. Dans une de ses proclamations de foi moderniste, le Dalaï-Lama a déclaré : « Si la science me démontre que j'ai tort de croire dans la réincarnation, je croirai dans la science ».

Depuis Vatican II, l'église romaine a multiplié les actes d'allégeance à la raison matérialiste, en déformant ses dogmes pour en faire des caricatures adaptées au mythe du progrès. Ce travail de démolition avait été initialisé par les Jésuites avec leur culte de la matière. ("Mon Christ de la matière !" s'exclame le père Teilhard de Chardin dans son apologie de l'univers physique, poussant ainsi l'Église vers un gouffre de décadence...).

La seconde marche dans la descente vers l'oubli du sacré qui était le fondement des civilisations antiques a été atteinte avec le monothéisme judéo-chrétien qui, après avoir désertifié le ciel en expulsant les dieux anciens, a imposé une croyance unique de nature sentimentale et, par conséquent, impuissante à résister aux attaques de la raison pratique. Lorsque la foi dans le dieu unique tombe, que reste-t-il, alors que toute autre référence a été supprimée ? Il ne reste que la foi dans le monde, quand bien même celle-ci tenterait de rem placer le sacré par des idéologies prônant l'espérance dans le meilleur des mondes.

La « transcendance laïque », l'idéologie de la Franc-maçonnerie matérialiste, s'est substituée à la transcendance divine. On peut toujours essayer de sacraliser la vie sociale avec de généreux principes humanistes, mais le sacré qui se manifestait par le culte rendu aux dieux immortels est absent. Jugée réactionnaire, la foi traditionnelle est même prohibée - dérive intégriste au profit du culte de Mammon et de l'Internationale qui sera le genre inhumain. Alors, pour compenser cette absence de sacralisation dans une société profane et profanatrice, les confréries occultes qui ont le contrôle de la civilisation, ont mis en scène le culte des célébrités, obligeant le chef de la religion catholique lui-même à se produire sur la piste médiatique comme un amuseur de la télé. On a beaucoup entendu Jean Paul II parler de l'homme et du monde, mais ce fut au détriment du Christ et de la vie intérieure.

En parallèle avec la célébration des idoles à la mode, les confréries occultes ont inventé un succédané de religion extrêmement séduisant pour les êtres noyés dans le matérialisme : c'est le Nouvel Âge où chacun peut croire ce qu'il veut, en s'imaginant être relié à des entités spirituelles, des « guides » spécialement préoccupés de notre sort et de nos misérables problèmes. En fait de guides lumineux, des hordes d'esprits inférieurs de l'au-delà ont été lâchés comme une meute affamée sur les adeptes de ce nouveau spiritisme qu'est le Nouvel Âge. Définitivement, il faut savoir que les pseudo maîtres ascensionnés ne sont pas des dieux. Ce sont, au mieux, des initiés rétrogrades issus d'anciennes dispensations religieuses, cherchant à capter des dévots pour maintenir leur statut dans l'au-delà. De plus, les adeptes du Nouvel Âge sacralisent facilement n'importe quelle pratique de santé et de bien-être hédoniste, lorsqu'ils n'élèvent pas un régime alimentaire cru ou vegan au rang d'une religion capable de leur octroyer le salut. Nous sommes ici dans la décadence du matérialisme spirituel où d'innombrables êtres tombent par absence de repères. Celui qui n'a lu que les messages de channels sur Internet, ou écouté des contes de fée spiritualistes, est dans une mauvaise posture pour comprendre la nature des forces en présence dans le monde invisible. Il devrait s'informer aux sources ésotériques traditionnelles, ce dont il s'abstient généralement par ignorance ou paresse - mais il est vrai que les références authentiques sont aujourd'hui masquées par la surdésinformation de l'Internet.

Enfin, il faut rappeler que la mode des extraterrestres a pris un caractère religieux, comme si des êtres venus d'ailleurs, des créatures à notre mesure, devaient être adulés comme des divinités. Il n'y a, donc plus de sens du sacré, mais des copies frauduleuses. A travers les courants du matérialisme spirituel contemporain, il se révèle une absence de respect et de foi envers les dieux antiques autant que pour les divinités des panthéons religieux plus récents.

Le matérialiste moyen comme le consommateur de Nouvel Âge qui voudraient encore croire à quelque chose de surnaturel, n'éprouvent aucun respect envers les puissances supérieures. La foi est morte. A la limite, on admet que la répétition d'une formule en sanskrit ou une prière pourrait conduire à un état psychique particulier, mais là encore, il s'agit d'obtenir un gain. Or, si le sentiment religieux sincère fait défaut, c'est en vain qu'on pratique une technique dite spirituelle, qu'on se contorsionne sur un tapis de yoga ou que l'on médite devant un mur vide. Il s'agit au mieux de disciplines ascétiques détournées en méthodes thérapeutiques, et qui ont conservé une aura de sacré grâce à leur enracinement dans une doctrine traditionnelle dont le sens profond échappe à celui qui s'y adonne.

Pour retrouver le sens du sacré, il faut d'abord constater qu'on l'a perdu, sans s'imaginer que les amusements du Nouvel Âge peuvent en tenir lieu. Le premier point à admettre, si nous nous croyons encore capables de ressentir un sentiment de foi authentique, sincère et désintéressé, c'est de reconnaître que le matérialisme le souci pour le terre-à-terre - est notre préoccupation constante, en dépit de notre désir d'élévation qui se confond avec la recherche du bien-être.

Or, la vie spirituelle n'est pas la recherche du bonheur quoiqu'elle puisse parfois nous en faire ressentir le parfum pour nous encourager à avancer. La foi véritable provient d'un profond sentiment d'abandon lorsque le cœur pleure en éprouvant la nostalgie d'un indicible paradis perdu. Lorsqu'un être éprouve l'absence de la présence du divin dans sa vie intérieure, et qu'il en ressent de l'affliction, réalisant que son existence présente va s'anéantir dans la mort, il est déjà sur la voie de la religion véritable. Ce sentiment de vide intérieur n'est pas lié à une frustration matérielle ou affective. Cet état se manifeste lorsque l'ego réalise qu'il est perdu, et qu'il doit renouer de toute urgence avec le fil de sa destinée éternelle. C'est la foi. Il n'y a aucune croyance spéciale dans ce processus intime. Pour que le lien de la foi s'affermisse et que l'être trouve un havre pour préserver sa flamme intérieure des tempêtes de la vie mondaine et de ses propres faiblesses, il doit se mettre en quête de compagnons d'âme. C'est par la reconnaissance d'une famille d'esprit que commence la démarche religieuse active, alors qu'avant cette découverte, l'être isolé demeure un profane.

Le sacré ne peut se vivre seul. Le sacré est une participation communautaire qui commence lorsque quelques âmes orientées vers la Libération spirituelle sont réunies dans un cadre approprié. Sur la base de la foi fondamentale telle que nous l'avons définie, la vie spirituelle authentique s'inscrit dans la durée par un engagement, marqué par un rite d'introduction dans une communauté d'âmes en résonance avec notre aspiration essentielle.

Depuis la décadence des religions traditionnelles qui ne peuvent plus prétendre offrir aux laïcs un cadre pour travailler à leur perfectionnement intérieur, les chercheurs spirituels se sont mis en quête de structures initiatiques alternatives. C'est un parcours du combattant où beaucoup errent d'un groupe au nom prestigieux à un autre tout aussi bidon. Là encore, on découvre que ces centres initiatiques sont des auberges espagnoles où chacun peut satisfaire sa quête individuelle pour obtenir des pouvoirs psychiques ou des connaissances. La foi y est souvent réduite à un culte des hiérarchies angéliques, sous la forme d'une pratique de l'occultisme cabalistique - nommée « magie blanche » ou théurgie. Or, il faut rappeler que les anges ne sont pas aptes à sauver les âmes, et que ceux qui se présentent lors des invocations magiques ou des cérémonies religieuses, appartiennent aux basses hiérarchies. C'est toujours cette catégorie d'êtres invisibles inférieurs, les plus proches de l'état de conscience des opérateurs des rites, qui est invoquée lors des séances de magie. C'est pourquoi les instructeurs gnostiques ont déconseillé d'entretenir un lien avec ces dimensions spirituelles car un démon peut facilement se présenter sous l'identité d'un archange ou d'un dieu.

La recherche d'une structure initiatique n'est donc pas aisée. Si l'on en croit les traditionalistes comme René Guénon ou Julius Evola, qui ont étudié les courants spirituels dans la première partie du 20e siècle, il n'y aurait plus en Occident de cadre initiatique opérationnel. On ne trouve que des structures contre-initiatiques, arborant des titres traditionnels prestigieux, comme la trop célèbre organisation AMORC qui se prétend « Ancien et Mystique Ordre de la Rose-Croix » sans même disposer des moindres éléments initiatiques et doctrinaux propres à la véritable Rose-Croix occidentale. De nombreux chercheurs ont erré dans ces structures pseudo-traditionnelles et y ont laissé des plumes et beaucoup d'illusions. Il faut évoquer également la Franc-Maçonnerie, enjésuitée et judaïsée qui n'a plus de caractère initiatique authentique depuis au moins trois siècles !

Alors, dépité et dégoûté des orthodoxies occidentales décadentes en cet Age Noir, le chercheur de vérité s'est tourné vers l'Orient, avant de s'apercevoir, s'il est lucide, que les gourous hindous qui se présentent sur le marché de la spiritualité avec des publicités alléchantes, n'ont guère plus à lui apprendre et peut-être moins que le curé de la paroisse de sa jeunesse. L'exotisme fait illusion pendant un temps, mais la rengaine finit par être lassante. En évoquant l'Inde, il y a toutefois un élément en faveur de l'Hindouisme aussi impénétrable que soit cette doctrine dans ses aspects ésotériques : c'est son respect pour les dieux dont les noms trouveront encore un écho dans les temples de l'Inde, alors que le nom du Christ sera oublié.

Nous qui vivons dans une Europe athée, où les religions sont prostituées à l'Ordre Mondial, et où les structures initiatiques sont contrôlées par des confréries occultes et politiques, comment trouver une communauté spirituelle ? Pascal disait que la foi vient en priant. Mais quelle divinité peut-on encore invoquer sans risquer de se faire manger par un vieil égrégore vorace ?

J. LaBruyère


mardi 19 mai 2026

La véritable allégeance du pape va au globalisme, et non au christianisme




On l’appelait autrefois le « nouvel ordre mondial » – un programme en partie public et en partie secret visant à démanteler la civilisation occidentale. Son objectif est de bouleverser le système financier mondial, de détruire les mouvements épris de liberté et, à terme, d’effacer les nations et les frontières pour créer un gouvernement central unique de type communiste, dirigé par la classe élitiste.

Aujourd’hui, ce « système de la bête » porte de nombreux noms. Certains l’appellent « ordre mondial multipolaire », même s’il ne serait en réalité pas multipolaire. D’autres l’appellent la « Grande Réinitialisation ». Mais le concept du Nouvel Ordre Mondial le plus mis en avant dans notre discours post-pandémique est celui du « multiculturalisme ».

Le multiculturalisme a toujours été présent en arrière-plan, au moins depuis l’époque d’Obama. Il était juste sous la surface, attendant d’être utilisé comme un vecteur pour faire avancer la vision globaliste. Le peuple américain y est préparé depuis des générations. Les Européens s’y étouffent actuellement et il est peut-être trop tard pour eux.

La stratégie semble plutôt simple, mais il s’agit en réalité d’un effort complexe reposant sur de nombreux éléments mobiles synchronisés pour un effet maximal. Le mécanisme le plus important est le récit et l’influence sociale ; il faut apprendre au public à accepter le multiculturalisme comme une fatalité. Cela nous amène à l’Église moderne et à son abandon des valeurs occidentales.

Le virage du Vatican vers le multiculturalisme

Récemment, le pape Léon XIV a déclenché un vaste débat parmi les conservateurs en lançant une attaque à peine voilée contre l’administration Trump, qualifiant les frappes américaines sur les infrastructures iraniennes de « crimes de guerre ». Il est intéressant de noter que Léon a refusé de condamner le massacre massif de manifestants par le régime iranien jusqu’à cette semaine, probablement sous la pression des critiques conservateurs dénonçant cette hypocrisie.

Le pape s’est montré un fervent détracteur non seulement de Trump, mais aussi des mouvements conservateurs anti-immigration en général. En décembre 2025, il a déclaré :

Je sais qu’en Europe, il existe souvent des craintes, mais celles-ci sont souvent générées par des personnes opposées à l’immigration et cherchant à exclure ceux qui pourraient provenir d’un autre pays, d’une autre religion ou d’une autre race. Et en ce sens, je dirais que nous devons tous travailler ensemble…

Cela va dans le sens des déclarations de Léon en juillet 2025, lorsqu’il affirmait que :

L’Église, telle une mère, accompagne ceux qui marchent. Là où le monde voit des menaces, elle voit des enfants ; là où l’on construit des murs, elle construit des ponts… Elle sait que dans chaque migrant rejeté, c’est le Christ lui-même qui frappe à la porte de la communauté.

Le traitement des immigrants comme s’ils étaient presque « divins » est un effet secondaire bizarre de la religion multiculturelle. Cette idée a été présentée par plusieurs papes au cours des dernières décennies, comparant les réfugiés et les immigrants illégaux à la Sainte Famille voyageant vers l’Égypte pour échapper au roi Hérode. En réalité, Marie et Joseph étaient des sujets romains et se sont simplement déplacés d’une partie de l’Empire romain à une autre. Ils n’étaient pas des « immigrants », illégaux ou autres.

Gardez à l’esprit que le pape vit dans un complexe sécurisé protégé par deux kilomètres de murs de 12 mètres de haut. Le Vatican est l’un des endroits les plus fermés de la planète. Comme la plupart des élites globalistes, il n’a jamais à faire face aux conséquences des politiques d’immigration massive qu’il soutient.

Par exemple, le Vatican a refusé de commenter la vague croissante de criminalité et de violence (y compris les gangs de violeurs) causée par l’immigration massive, en particulier en provenance des pays musulmans.

Il n’a pas non plus commenté le fait que des communautés islamiques appliquent la charia en Europe au mépris de l’intégration.

En réalité, le pape Léon fait comme si ces problèmes n’existaient tout simplement pas et que les millions de personnes opposées à l’immigration en provenance du tiers-monde agissaient par intolérance plutôt que par souci rationnel pour la sécurité de leurs familles et de leur culture.

Et ne vous y trompez pas, l’Église catholique a joué un rôle essentiel dans la propagation de l’immigration massive. Sous Joe Biden, l’Église catholique a bénéficié de plus de 200 millions de dollars de subventions directes pour avoir aidé à faire venir des centaines de milliers de migrants aux États-Unis. La Conférence des évêques catholiques des États-Unis (USCCB) était chargée d’accueillir environ 18 % de tous les « réfugiés » et demandeurs d’asile entrant aux États-Unis entre 2021 et 2024.

Le Fonds européen pour l’asile, la migration et l’intégration (AMIF) a prévu un budget de plus de 10 milliards de dollars de 2021 à 2027 pour les organisations aidant à installer des millions de migrants en Europe, et une grande partie de ce budget est allouée à des ONG catholiques.

Pour de nombreux chrétiens, le pape reste une figure centrale d’influence malgré le glissement manifeste du Vatican vers la gauche politique au cours des dernières décennies et son abandon croissant du traditionalisme. Pour les non-catholiques (et les catholiques avisés), la fonction papale est considérée comme un cheval de Troie destiné à détruire le christianisme et l’Occident de l’intérieur.

Le Vatican est devenu un promoteur du mouvement progressiste depuis les réformes de Vatican II dans les années 1960. Ces réformes comprenaient un accent mis sur les « relations interconfessionnelles » (religion universelle) et une politique visant à détacher l’Église de son rôle de pilier de la civilisation occidentale. Aujourd’hui, 47 % des catholiques votent Démocrate, bien que l’idéologie woke viole directement bon nombre des principes chrétiens les plus sacrés.

L’intérêt de l’Église pour l’immigration musulmane a connu un pic en 2010 sous le pape Benoît XVI et, depuis lors, elle s’est profondément impliquée dans des programmes de migration de masse, souvent en coordination avec des politiciens de gauche.
L’alliance entre le Vatican et les élites lucifériennes

À mon avis, rien n’a davantage réveillé les masses que le cauchemar de la pandémie de Covid. Pendant cette crise, les globalistes ont fièrement proclamé leur intention de mettre le monde en confinement, d’imposer des obligations vaccinales perpétuelles, d’instaurer une tyrannie médicale et d’accélérer tous les programmes du Nouvel Ordre Mondial imaginables.

L’un de ces programmes était le « Conseil pour un capitalisme inclusif », qui, selon moi, était destiné à servir de fondement à un gouvernement mondial ; le sommet de la pyramide. Le projet a été annoncé comme un partenariat entre des entreprises contrôlées par les globalistes, des ONG de gauche, des organisations climatiques, la famille Rothschild et, bien sûr, le Vatican.

La mission du Vatican au sein du conseil semblait tourner autour de la promotion du socialisme comme « proche du christianisme » (C’est un mensonge – le christianisme encourage la charité indépendante et volontaire, et non la charité forcée par l’intermédiaire de la fiscalité gouvernementale ou du collectivisme athée). Ils avaient également pour mission de créer une plateforme pour une « religion universelle », ou une union des religions.

Le CIC a profité de l’hystérie entourant la pandémie pour faire avancer l’agenda multiculturel ainsi que l’ESG (un programme visant à utiliser les entreprises pour imposer l’idéologie woke par le biais de l’influence sociale et financière). Le projet a finalement échoué lorsque le discours sur le Covid s’est effondré.

Le Conseil est depuis entré dans la clandestinité. Cependant, en 2026, la Banque du Vatican a approuvé la nomination de François Pauly, un ancien directeur de Rothschild, à la tête de son Conseil de surveillance. Le CIC est la preuve indéniable que le Vatican et ses dirigeants sont étroitement liés aux élites lucifériennes. Ce n’est plus une « théorie » du complot, mais un fait avéré.
Les croisés avaient raison, le pape globaliste a tort

En 1095, lors du concile de Clermont en France, le pape Urbain II prononça un discours sur l’invasion incessante des Turcs ottomans qui menaçait de détruire l’Europe et les derniers vestiges de la civilisation occidentale. Il appela les hommes chrétiens à se lever et à se battre pour mettre fin à l’effacement de la chrétienté. Pendant 300 ans, les musulmans s’étaient enfoncés au cœur du Saint-Empire romain germanique, avançant et conquérant tout sur leur passage.

Au moment où Urbain lança son appel aux armes, les califats islamiques avaient conquis plus de 60 % de toutes les terres chrétiennes et se trouvaient aux portes de l’Europe occidentale.

Avant ce discours, on croyait généralement que les chrétiens ne s’organiseraient pas et ne se battraient pas. Le succès de l’appel à l’action d’Urbain surprit le pape lui-même. C’est ainsi que débuta la première croisade pour sauver l’Occident. Finalement, les musulmans furent repoussés hors d’Europe, vers les terres arabes. Sans les croisades, nous vivrions encore dans l’âge sombre d’une théocratie musulmane.

Rien n’a changé depuis lors en ce qui concerne le conflit. Le monde occidental reste totalement incompatible avec l’islam. Ce qui a changé, ce sont plutôt les circonstances et les acteurs. Aujourd’hui, le Vatican est une monstruosité multiculturelle collaborant avec des personnes qui, plus que tout, veulent l’ouverture des frontières, le démantèlement de l’Occident et l’élimination du christianisme.

Ils considèrent clairement l’immigration islamique (et l’immigration du tiers-monde en provenance de pays socialistes) comme une arme précieuse pour diviser les États-Unis et l’Europe. Comme je l’ai noté dans mon récent article « La rupture des États-Unis avec l’Europe et l’OTAN se fait attendre depuis longtemps », les globalistes européens ont utilisé l’immigration de masse pour implanter une armée étrangère afin de soumettre et de contrôler la population autochtone. C’est une tactique aussi vieille que le monde : les dirigeants politiques utilisent des hordes étrangères subventionnées comme moyen de contrôler leurs propres citoyens rebelles.

C’est pourquoi ils ont ignoré tous les appels raisonnables de la population en faveur de réformes et d’expulsions. C’est pourquoi ils ignorent les gangs de violeurs, les meurtres, le terrorisme. Ils VEULENT que ces choses se produisent. C’est pourquoi ils ont laissé les barbares franchir les portes en premier lieu. Le Vatican et le pape font partie de ce programme. En tant qu’institution, la papauté avait pour mission de protéger le monde occidental. Si le Vatican met de côté ce devoir sacré, alors il ne représente plus le christianisme.

Brandon Smith

Traduit par Hervé pour le Saker Francophone



lundi 18 mai 2026

Petits soldats de l’Occident-répulsif : Frédéric Martel rejoint la cohorte



par Régis de Castelnau


L’Occident dirigé par une caricature politique, est en train de se casser la gueule. En se livrant à ce qu’il sait faire de mieux : les massacres à grande échelle. Et cette fois-ci, il ne s’encombre pas de considérations morales. Tout est sur la table, visible, assumé, montré et désormais revendiqué. L’Israël des Nétanyahou, Ben Gvir, et autre Smotrich est devenu la vérité de l’Occident. Que dire du voyage assez ridicule de Donald Trump en Chine, à l’occasion duquel le nouveau rapport de force mondial a crevé les yeux. Au point que les peuples de cet Occident commencent en avoir gros sur le cœur . Et que l’espace entre leurs fourches et les dirigeants commencent à dangereusement se restreindre. Alors il faut parer au plus pressé, colmater et surtout de plus en plus, réprimer et si nécessaire férocement. Le champ intellectuel n’y échappe pas, où l’argent essaie de conserver son monopole médiatique et d’imposer sa censure. Pour faire ce sale boulot, il dispose d’une petite armée de larbins qui s’active. Mais comme la situation se durcit, que les contradictions s’aiguisent, le système a aussi besoin de flics. Et voilà que nécessité faisant loi, on vient de nous en sortir un nouveau. Frédéric Martel, jusqu’à présent à peu près inconnu au bataillon pour le plus grand nombre, vient d’être propulsé sur le devant de la scène par la presse bourgeoise. Qui assure activement la promotion de son dernier livre intitulé « Occidents », mais attention Occidents avec un “s”. Parce qu’il considère que des Occidents, il y en a plusieurs. La diversité de cette civilisation est une évidence, mais là elle est mise en avant comme une astuce, qui permet de contourner ce qu’Hegel nous a enseigné à propos des contradictions de l’Histoire. Ici la dialectique est remplacée par l’hétérogénéité de la civilisation occidentale, ce qui permet de l’absoudre des pires de ses crimes en évacuant soigneusement ce qui leur est commun.

Issu de la matrice politique socialiste ultra-néolibérale, s’étant jusqu’à présent plutôt signalé par des enquêtes sur le monde homosexuel et sur ses réseaux, Frédéric Martel a fait toute sa carrière dans le marigot de la fausse gauche. Mais, face à la crise que connaît l’Occident, soucieux de rendre service à ses maîtres, le voilà qui s’attaque à la « gauche internationaliste » qui ose s’opposer à l’impérialisme. Dénoncer le génocide organisé en Palestine avec le soutien politique, intellectuel et matériel de l’Occident, c’est mal. Protester contre les violations du droit international et les bombardements des écoles iraniennes, c’est prendre parti pour le diable. S’interroger sur les traits constitutifs de cette civilisation, sur la mise en place de la globalisation comme forme moderne et souvent meurtrière, de sa domination, c’est nier le caractère admirable, et surtout universel de ses « valeurs ». Parce qu’il n’y a qu’un seul modèle, celui issu de la supériorité de cette civilisation, et ceux qui le contestent sont « des ennemis ». Pour les caractériser, les dénoncer et les disqualifier, mélangeant les choux et les carottes, Martel ne craint pas les raccourcis, quand ce ne sont pas des affirmations à la crédibilité douteuse.

Sans surprise, et on osera dire comme d'habitude, on constate qu’à ce moment de l’Histoire le militant socialiste se met résolument au service de l’impérialisme occidental. En tout cas de cette part de l’Occident à laquelle le reste du monde s’oppose plus résolument désormais. Il le fait en flattant avec une certaine bassesse démagogique, un sentiment de supériorité injustifié et aujourd’hui complètement dépassé.

En lisant et en écoutant Frédéric Martel, on pense à un moderne Homais l’apothicaire de Yonville. Venu du PS, pour rejoindre finalement la cohorte des « petits soldats » adeptes de la pensée faible, mobilisés pour défendre un Empire en mode Titanic. BHL est grotesque, Attali divague, Adler est mort, Tenzer fou, Baverez exténué…

Va pour Martel.

Avant de partir, merci de m’offrir un café.



Une bénédiction tombée du ciel




par Israël Shamir

J’ai deux nouvelles à vous annoncer aujourd’hui, une bonne et une mauvaise. On commence par la bonne ?

La bonne nouvelle

Dans les régions arides du Moyen-Orient, les pluies sont rares et espacées. Mes lecteurs qui vivent sous des climats tempérés, aux États-Unis, en Angleterre ou en Allemagne, apprécient sans doute une accalmie. *Car ils jouissent de rivières et de lacs en abondance. Dans nos terres arides, l’eau est devenue synonyme de compassion, et nous manquons cruellement des deux. Les puits sont à sec et les sources de montagne ont presque toutes disparu. L’histoire nous enseigne que sans pluie, c’est une pluie de plomb – fondu ou coulé – qui prendra la place.

Des bénédictions célestes

Nous nous attendions tous à des conséquences désastreuses suite à l’attaque américano-israélienne contre l’Iran, mais – de façon totalement inattendue – voilà que la situation s’est améliorée. Les médias iraniens, irakiens, syriens et turcs rapportent que leurs pays connaissent de fortes pluies, une chute brutale des températures et, dans certaines régions, il a même neigé (oui, en ce moment même, fin avril !).

Les résultats sont stupéfiants : le Tigre et l’Euphrate se remplissent (les habitants de Mossoul sont particulièrement stupéfaits), les déserts fleurissent, l’eau et la vie reviennent dans des lacs asséchés, comme le lac d’Ourmia en Iran. Certains barrages (dont Darbandikhan, le plus grand barrage d’Irak) ont ouvert leurs vannes, car remplis à 100 %, une situation inédite depuis des années. L’Iran souffre depuis des années d’une des pires sécheresses de son histoire récente. Les rivières étaient à sec, les barrages atteignaient des niveaux critiques et les autorités envisageaient même de déplacer la capitale en raison du manque d’eau. Puis, soudain, le ciel s’est déchaîné. Des pluies torrentielles se sont abattues sur l’Iran et l’Irak voisin.

Un changement de temps aussi spectaculaire en si peu de temps est inexplicable en dehors du contexte de la guerre et de l’arme météorologique. Historiquement parlant, une sécheresse régionale ne peut pas disparaître aussi soudainement et de manière aussi décisive. Naturellement, les gens cherchent une explication pour des phénomènes qui restent officiellement inexpliqués. Et ils en ont trouvé une, très bonne !

Ces changements météorologiques sans précédent sont attribués au fait que l’Iran a bombardé tous les radars américains dans les États du Golfe. Le nombre exact en est inconnu, mais le résultat est indéniable et connu de chaque homme, femme et enfant du Moyen-Orient.

L’histoire raconte que ces stations de type NEXRAD surpuissantes « volaient les nuages » (c’est-à-dire qu’elles pulvérisaient des produits chimiques tout en empêchant la formation de nuages grâce aux ondes HAARP ou aux micro-ondes, modifiant la direction des vents pour attirer l’humidité vers le golfe Persique, etc.). La science est quelque chose qui mûrit en secret, habituellement, ne nous jugez pas sur la profondeur de notre compréhension des phénomènes météorologiques, mais personne ne peut nier qu’elle existe, une certaine science. Nous pouvons discuter de son efficacité, mais ce qui est sûr, c’est que les gouvernements essaient de contrôler la météo. Nous nous attendons à ce qu’ils le fassent ; en fait, nous pourrions bien l’exiger.

L’utilisation du contrôle des intempéries comme arme est sans doute l’une des premières applications mises en œuvre, peut-être même avant des usages sur le plan national. Pour régler les problèmes, comme ils disent. Pratiquer le contrôle météorologique sur une grande ville américaine entraînerait des milliers de procès, donc cela doit rester strictement démenti. Mais à l’étranger, surtout dans un « État voyou » officiellement détesté comme l’Iran… eh bien, c’est juste un terrain d’expérimentation normal.

On affirme que l’ingénierie climatique a été lancée dans les années 1990 grâce à un projet coopératif entre les Émirats arabes unis et Israël (tiens, pourquoi je ça ne me surprend pas ?). Les problèmes d’eau dans la région ont généralement commencé il y a environ 10 à 15 ans — c’est-à-dire à peu près à ce moment-là où les cheikhs, encore selon des rumeurs, avaient décidé d’équiper leurs oasis de fermes de nuages. Ah, toujours les cheikhs. En 2011, le président iranien Mahmoud Ahmadinejad a déclaré : « Ils nous volent notre pluie. »

Bien sûr, personne ne croyait Ahmadinejad. Néanmoins, le temps a passé, et le changement climatique est devenu évident dans divers pays et régions — précipitations réduites ou absentes (notamment dans le cas de la neige), températures estivales anormalement élevées, etc. C’est dans cette situation désespérée que nous est tombée dessus la guerre de Pourim contre l’Iran.

Dès que l’Iran a lancé des frappes sur diverses cibles dans la région du golfe Persique, le climat a changé, et des décennies de sécheresse se sont terminées littéralement en une semaine. En résumé, le printemps en cours, exceptionnellement froid, peut s’expliquer précisément (et uniquement) par cela. Si c’est le cas, alors on demande de nouvelles théories du complot d’urgence!

J’ai demandé son avis à un physicien renommé, le professeur RZ, qui a eu la gentillesse d’accepter de partager avec nous son point de vue :

En d’autres termes, la question est de savoir si les radars sont liés à la météo. Je ne suis pas météorologue, mais je pense que oui, peut-être. Le processus de formation des nuages est en réalité mal compris. Lorsque l’humidité se condense, passant de la phase gazeuse à des microgouttelettes nuageuses, la nucléation se produit dès le début – c’est-à-dire au début de ce processus. L’énergie radar peut détruire les minuscules noyaux en germe dès le début du processus, et par conséquent, soit il n’y a pas de nuages, soit il deviennent diffus et aucune pluie ne tombe. L’air saturé d’humidité est transporté par le vent sous d’autres cieux, où un nuage de pluie se forme. Cependant, prouver un lien de causalité ne sera pas simple ; cela nécessite de nombreuses années d’observation.

Ainsi, sauf divulgation par un lanceur d’alerte, nous ne pouvons pas savoir avec certitude si la sécheresse était causée par un radar américain/israélien détruit par des missiles iraniens, ou peut-être que c’est un autre mystérieux système HAARP qui a été détruit, mais le résultat est merveilleux. Une sécheresse de dix ans a pris fin, et les pluies sont revenues. Telles sont les étranges bénédictions de la guerre que les justes peuvent recevoir des nuées. Vous dites qu’une corrélation existe, mais que la causalité n’est pas établie. Oui, mais au milieu d’une guerre injuste, une saine suspicion n’est-elle pas justifiée ?

La Dre Fatima Saad Al-Hassani, chercheuse à l’Université de l’Oregon, a déclaré :

Lorsque l’Iran a attaqué un centre secret d’ensemencement de nuages et de contrôle météorologique aux Émirats arabes unis, il a ciblé non seulement une « base », mais aussi le « cœur » du système de contrôle climatique, qui avait intentionnellement provoqué une sécheresse en Irak et dans l’est de l’Iran.

Ce « centre secret » aux Émirats arabes unis, selon Fatima Al-Hassani, faisait partie d’un réseau mondial de gestion climatique.

Il est possible que les soi-disant phénomènes du réchauffement climatique aient été délibérément conçus par Bill Gates et sa société. Peut-être que l’Amérique devrait surveiller de plus près ses milliardaires, pour qu’ils ne puissent pas rendre la planète Terre inhabitable, intentionnellement ou non. Un tel pouvoir mondial entre les mains de quelques individus est une recette pour le désastre. Chaque milliardaire peut manier trop de richesse, trop de pouvoir, et s’en prendre à n’importe quel point du monde. C’est antidémocratique. C’est un retour à l’absolutisme de la royauté. Personne ne veut vivre dans la crainte de tels cosmopolites.

Mais pourquoi feraient-ils ce genre de choses, vous demanderez-vous ? C’est bien simple, s’il y a une sécheresse, ils peuvent nous vendre de l’eau en bouteille, et si l’air est pollué, de l’air pur. Ou peut-être que le but principal n’est pas de vendre, car la soif de pouvoir l’emporte sur la cupidité en dernière instance. Il se trouve que les États-Unis sont le seul endroit où de telles créatures toutes puissantes existent. Comment les garder sous contrôle ? Cela dépend de vous, les Américains. Si vous ne le faites pas, cela finira par être réalisé par des soldats chinois et russes, et toute l’humanité en souffrira.

Gilbert K. Chesterton concluait : « La particularité frappante et même saisissante du présent, de l’époque dans laquelle nous vivons aujourd’hui, est le fait que les riches détiennent un pouvoir tout à fait nouveau et anormal, qu’on n’avait jamais connu auparavant ». Je devrais dire qu’aucun homme riche dans le passé n’a jamais eu un pouvoir sur l’humanité comparable à celui qu’un millionnaire ou un financier possède aujourd’hui.

Eh bien, c’était la bonne nouvelle. Comparons-la avec ce qui suit :

La mauvaise nouvelle

Le roi Charles III, en visite aux Etats-Unis, a réitéré son appel au Congrès pour maintenir la « résolution inébranlable » des Anglo-Américains visant à protéger l’Ukraine. « Aujourd’hui, Monsieur le Président, cette même détermination inébranlable est nécessaire à la défense de l’Ukraine et de son peuple tellement courageux », a déclaré le roi. En d’autres termes, le roi a appelé ce qui reste de l’Empire anglo-américain à faire la guerre contre la Russie, et c’est une très mauvaise nouvelle, car c’est un suicide pour l’humanité.

De plus, nous disposons d’une lecture bizarre par un lecteur labial de la conversation entre le président Trump et le roi. Selon les rapports, Trump déclarait au roi avoir discuté avec le président Poutine, qui serait prêt à détruire le Royaume-Uni et l’Europe de l’Ouest si on l’y pousse. Apparemment, Trump tentait de dissuader le roi de poursuivre la guerre contre la Russie au sujet de l’Ukraine.

Il est logique que le Royaume-Uni veuille que l’armée américaine tire les marrons du feu pour lui, tout comme elle l’avait fait pendant la Première et la Seconde Guerre mondiale. Trump est coincé dans sa guerre contre l’Iran, et même l’Homme Orange n’est pas assez fou pour épuiser son pays dans deux grandes guerres à la fois. Il semble que Trump espère apaiser Poutine en acceptant ses exigences raisonnables. Mais le roi, représentant l’Europe de l’Occident et du Royaume-Uni, ne veut surtout pas voir instaurer la paix.

Poutine, aussi pacifique soit-il, n’acceptera jamais les conditions humiliantes exigées par le roi. Et voilà comment, une fois de plus, nous sommes au seuil de l’Armageddon nucléaire.

Comme les lecteurs d’Unz.com ont récemment découvert un théoricien des OVNIs, ils savent peut-être qu’il existe une théorie selon laquelle l’absence de véritables voyageurs spatiaux sur Terre serait due au fait que chaque civilisation sur le point d’effectuer une percée dans l’espace s’est finalement autodétruite. Il semble que nous soyons désormais très proches de l’autodestruction, que ce soit à cause de Juifs en quête de mort poussant vers l’Armageddon, ou de Britanniques en quête de mort qui se disputent la première place. Il y a peu de chances que notre propre civilisation particulière échappe aux ambitions personnelles de nos milliardaires et bellicistes.

Alors, qu’est-ce qui va nous tomber dessus ? Une abondance de bénédictions venues du Ciel, sous forme de pluies douces, de champs verdoyants et de récoltes abondantes ? Un milliardaire pourrait craindre que les récoltes abondantes ne dévalorisent ses investissements dans les contrats à terme sur les céréales. Un belliciste craindra certainement qu’une éclosion de paix ne nuise à sa popularité et réduise l’impact de ses systèmes d’armes favoris. Ces gens-là sont capables de tout, n’importe quoi, pour obtenir de meilleurs dividendes trimestriels, et personne ne saurait les arrêter. Le simple caprice d’un milliardaire pourrait provoquer quelque chose de bien plus substantiellement destructeur qu’une pluie bénie tombant des nues . Il est temps de les maîtriser, pourquoi pas avec un impôt sur la richesse.

https://www.unz.com/ishamir/blessings-from-heaven/

Qui est Israël Shamir ? https://plumenclume.org/blog/612-israel-shamir-wikipedia-contre-ma-veritable-biographie


Source :
https://plumenclume.com/2026/05/03/une-benediction-tombee-du-ciel-par-israel-shamir/


dimanche 17 mai 2026

Chercher la vérité en partant des faits



Le Livre de Han


Il n’y a pas de course à l’IA


Les Chinois ont ce grand principe : « chercher la vérité en partant des faits » (实事求是). Il est communément associé au Parti communiste – parce que c’est en effet un de leurs slogans clés – mais, comme c’est souvent le cas en Chine, ce n’est que l’usage moderne d’un idiome beaucoup plus ancien, enregistré pour la première fois dans le Livre de Han (en l’an 111).

Qu’est-ce que cela signifie ? C’est essentiellement un principe anti-idéologie. Plutôt que de partir d’une doctrine et de regarder les faits à travers son prisme, il vaut mieux aller dans l’autre sens ; la “vérité” est extraite du monde tel qu’il est. C’est fondamentalement une ode au pragmatisme empirique.

« Chercher la vérité en partant des faits » est précisément ce qui manque dans la conversation sur l’IA, qui est incroyablement doctrinale et idéologique. Des pessimistes apocalyptiques d’un côté, des techno-utopistes plein d’illusions de l’autre, tout cela aggravé par le contexte « grande puissance » de cette soi-disant « course à l’IA ». Tout le monde commence par la conclusion – qu’elle soit du style « la Chine est mauvaise, alors elle doit perdre la course à l’IA », ou « l’intelligence artificielle générale (IAG) nous tuera tous« , ou « l’IAG annonce une nouvelle ère d’abondance » – et travaille à rebours pour essayer de trouver des faits qui correspondent à leur idéologie.

Il est intéressant de comparer cela avec les débuts d’Internet, car je suis malheureusement assez vieux pour en avoir été témoin, en tant qu’adolescent et jeune adulte. Il y avait aussi, à l’époque, des dimensions idéologiques et beaucoup de naïveté – nous ne cherchions certainement pas non plus la vérité en partant des faits – mais l’ambiance était fondamentalement optimiste, universaliste et libre d’esprit. C’étaient des croyances doctrinales dans le sens où personne n’avait réellement vérifié si tout cela était vrai, mais c’était une doctrine partagée. Tout le monde dans le monde tenait à peu près le même discours, il n’y avait donc pas de bataille idéologique à mener.

Par exemple, il est assez comique de revenir sur la célèbre affirmation de Bill Clinton en 2000 selon laquelle Internet libéraliserait inévitablement la Chine et que les efforts du gouvernement pour la contrôler sont une « mission impossible » – arguant que c’est “un argument pour accélérer l’effort et amener la Chine dans le monde”.

Comparez cela avec le discours actuel sur l’IA et la Chine. Aujourd’hui, non seulement il n’est plus question “d’amener la Chine dans le mo
nde”, mais toute l’architecture politique, des contrôles à l’exportation aux interdictions de puces, est explicitement conçue pour empêcher la Chine d’y rentrer. Personne ne s’attend non plus à ce que l’IA libéralise qui que ce soit, au contraire, chaque camp est convaincu que l’autre l’utilisera pour renforcer son pouvoir avec des intentions malveillantes, comme surveiller sa population et finalement dominer le monde.

Et, pour être honnête, la partie chinoise a raison de penser ainsi car c’est, mot pour mot, ce que dit la partie américaine sur la manière dont elle utilisera l’IA, ce qui est également en contraste total avec le discours de l’époque au sujet d’internet.

À l’époque, les débuts du Web ont été en grande partie construits par des gamins dans des dortoirs et des garages, se considérant comme contribuant à un bien commun mondial. Aujourd’hui, les personnes qui construisent l’IA aux États-Unis – une poignée de laboratoires travaillant main dans la main avec l’État de la sécurité nationale – définissent explicitement leur travail comme étant un instrument permettant la domination américaine.

Prenez le récent manifeste de Palantir, qu’ils ont publié sur X : il n’a aucune prétention de construire pour le monde, arguant plutôt que “l’élite de l’ingénierie de la Silicon Valley a l’obligation de participer à la défense de la nation”, que la civilisation occidentale doit “prévaloir”, que le hard power de ce siècle « sera construit sur des logiciels » et des “armes IA”, et que la coexistence avec les autres est implicitement exclue.

Et, juste au cas où quelqu’un n’aurait pas compris le message, ils ont récemment changé leur slogan en « un logiciel qui domine ».

Avec le recul, il aurait dû être évident qu’une entreprise qui se nommait d’après les palantíri – les pierres voyantes que Sauron, la représentation du mal absolu dans l’œuvre de Tolkien, utilisait pour corrompre et dominer les peuples de la Terre du Milieu – n’allait probablement pas être des outils faits pour l’épanouissement humain…

Et ce n’est pas que Palantir ; c’est à peu près la position officielle de tout l’écosystème des laboratoires américains.

Comme autre illustration, prenons Dario Amodei, PDG d’Anthropic (la société derrière Claude AI), qui plaide pour une « stratégie d’entente » dans laquelle l’Occident devrait utiliser l’IA pour atteindre « une supériorité militaire robuste (le bâton) tout en offrant en même temps de distribuer les avantages d’une IA puissante (la carotte) à un groupe de plus en plus large de pays en échange du soutien à la stratégie de la coalition pour promouvoir la démocratie ».

En substance, Amodei considère l’IA à la fois comme un outil de domination militaire et un outil de chantage pour forcer les pays à s’aligner politiquement sur l’Occident. Pas exactement l’esprit ouvert et universaliste des débuts du web, et une position pratiquement impossible à distinguer de celle de Palantir.

Si l’on adopte une approche style “recherche de la vérité en partant des faits” pour Anthropic, les actes de cette entreprise contrastent fortement avec son image publique.

En février, il y a eu une énorme histoire médiatique autour d’Anthropic refusant la demande du Pentagone que Claude soit mis à sa disposition pour établir une surveillance intérieure de masse et construire des armes entièrement autonomes, les médias décrivant la lutte de pouvoir (apparente) entre l’entreprise et Pete Hegseth.

L’histoire, racontée par pratiquement tous les médias grand public, était sans ambiguïté : voici un laboratoire d’IA responsable qui avait tracé une ligne éthique dans le sable, « essayant de faire de son mieux pour nous protéger de nous-mêmes » comme l’a dit un sénateur républicain. Register a même rapporté qu’un groupe de 14 théologiens moraux et éthiciens catholiques avait déposé un mémoire d’amicus dans l’affaire, déclarant que « l’enseignement de l’Église catholique soutient la décision d’Anthropic ».

Ce que personne n’a passé trop de temps à mentionner, c’est la raison pour laquelle le Pentagone négociait ces conditions avec Anthropic en premier lieu ; cela découlait du fait qu’en janvier 2026, le secrétaire à la Guerre, Pete Hegseth, avait publié un mémorandum visant à “accélérer la domination militaire américaine par l’IA” qui ordonnait à tous les contrats d’IA du Pentagone d’incorporer « toute utilisation légale » dans les 180 jours – permettant essentiellement au Pentagone d’utiliser l’IA à toutes les fins que le Département jugerait légales.

Pourquoi est-ce important pour Anthropic en particulier ? Parce qu’Anthropic avait passé l’année et demie précédente à travailler de manière agressive pour devenir le laboratoire d’IA le plus profondément intégré au Pentagone et, à l’époque, le seul. En novembre 2024, le Pentagone s’est associé à – parmi toutes les entreprises – Palantir « pour mettre les modèles Anthropic à la disposition des agences américaines de renseignement et de défense ». En juin 2025, ils ont lancé Claude Gov – une gamme de produits dédiés sur mesure pour les clients de la sécurité nationale des États-Unis, déjà déployée par des agences aux plus hauts niveaux de classification. Un mois plus tard, en juillet 2025, Palantir remportait un contrat de 200 millions de dollars avec le Pentagone. Aucun autre laboratoire d’IA n’était aussi profondément introduit dans l’appareil militaire et de défense américain.

Tout cela signifie que, contrairement à l’histoire des « principes respectés » que répandent les médias, le mémo de Hegseth n’a pas attiré Anthropic dans la machine de guerre parce qu’ils y étaient déjà pleinement intégrés, plus que tout autre joueur.

Notamment, Claude d’Anthropic a été utilisé par le Pentagone pour capturer Maduro, comme l’a rapporté le WSJ : un article qui a été publié moins de 2 semaines avant toute la frénésie médiatique à propos de ce supposé « affrontement » entre Anthropic et le Pentagone sur l’éthique de l’IA. Ce qui vous fait vraiment vous demander si cet « affrontement » était basé sur un véritable différend éthique, ou n’était qu’une simple opération de relations publiques conçue pour détourner l’attention du fait que l’IA d’Anthropic venait d’être utilisée par l’armée américaine pour capturer illégalement un chef d’État étranger…

Il est également intéressant de voir sur quoi reposait le “clash”. Ce qu’Anthropic a déclaré qu’il refusait, c’était l’utilisation de son IA pour la “surveillance intérieure de masse” (accent mis à la fois sur masse et intérieur) et les “armes entièrement autonomes” (accent mis à la fois sur entièrement et autonomes). Voilà leur formulation exacte.

Ce qui signifie, concrètement, que la surveillance de l’IA est un bien au niveau national tant qu’elle n’est pas « massive ». Cela signifie également, de manière critique, que la surveillance de masse par l’IA est acceptable tant qu’elle n’est pas intérieure.

Le reste du monde est donc averti : Anthropic n’a absolument aucun problème avec le complexe militaro-industriel américain utilisant son IA pour surveiller les 8 milliards d’habitants de la Terre, à condition d’exclure les 340 millions d’Américains. Et même ces derniers peuvent être surveillés, mais pas de manière « massive » (quoi que cela signifie).

Ceci, incidemment, n’est en fait qu’une reformulation de la loi américaine. La surveillance intérieure de masse des Américains est de toute façon interdite par le Quatrième amendement, et la surveillance étrangère de masse est autorisée en vertu de l’article 702 de la FISA et du décret exécutif 12333 – l’architecture juridique exposée par Edward Snowden en 2013.

Ainsi, la soi-disant position des « principe respectés » d’Anthropic consiste simplement à réaffirmer le statu quo juridique américain actuel, à le rebaptiser “ligne rouge” et à être félicité pour “avoir suivi l’enseignement de l’Église catholique” par des théologiens. Même si cette architecture juridique qu’ils défendent, à l’époque où les révélations de Snowden ont éclaté en 2013, a été condamnée à juste titre comme le régime de surveillance le plus radical au monde (ce qu’il est factuellement).

En effet, quand on “cherche la vérité en partant des faits”, Anthropic a réalisé l’exploit marketing assez impressionnant de se faire applaudir, et même de se faire virtuellement sanctifier par des théologiens catholiques, pour avoir rendu l’appareil de surveillance américain plus puissant avec l’IA. En termes Tolkieniens : aiguiser l’œil de Sauron.

Vous devez le leur concéder : c’est un travail de branding impressionnant, leurs employés au marketing méritent certainement une augmentation de salaire pour cela.

Même histoire avec l’aspect « armes entièrement autonomes » de leur « position éthique ».

Tout d’abord, ce que cela signifie concrètement, c’est que s’il y avait une situation où le Pentagone décidait de commettre un génocide semblable à Gaza avec l’IA, en lui demandant – hypothétiquement – de sélectionner des cibles, d’optimiser le timing et d’exécuter l’opération, la ligne rouge d’Anthropic serait pleinement honorée à condition que Pete Hegseth ait personnellement cliqué sur le bouton de lancement. Tel est le principe “éthique” en jeu ici : pas le fait que Claude aide à planifier des actes horribles, seulement le principe qu’un humain soit au courant quand cela se produit.

Et cela va plus loin que cela en réalité : dans leur déclaration à ce sujet, Anthropic a précisé qu’ils ne s’opposaient même pas aux armes entièrement autonomes en tant que catégorie. Ils écrivent spécifiquement que de telles armes « peuvent s’avérer essentielles pour notre défense nationale ». Leur seule objection est que l’IA d’aujourd’hui n’est pas encore assez fiable. Et ils proposent utilement « de travailler directement avec le département de la Guerre sur la R & D pour améliorer la fiabilité de ces systèmes ».

En d’autres termes : Anthropic ne refuse pas du tout d’aider à construire des machines à tuer autonomes. Ils veulent juste qu’elles fonctionnent mieux avant d’être déployées : c’est une objection sur la qualité du meurtre, pas sur l’éthique.

Encore une fois, quel exploit de relations publiques extraordinaire : amener les théologiens catholiques à bénir ce qui est fonctionnellement un plan pour construire des machines à tuer autonomes précises.

Tandis qu’Anthropic constitue une étude de cas particulièrement instructive – compte tenu de leur image publique presque sainte – ils ne sont vraiment qu’un exemple parmi tant d’autres. J’aurais également pu choisir OpenAI, qui a discrètement supprimé l’interdiction d’une utilisation militaire de ses règlements, en janvier 2024, puis s’est associé à Anduril pour créer une IA pour les systèmes de champ de bataille, Sam Altman écrivant des éditoriaux dans le Washington Post sur la nécessité d’une « IA démocratique » pour pouvoir l’emporter sur une “IA autoritaire” – une vision des choses identique à celle d’Amodei ou de Palantir, et risible à première vue quand on considère que cette soi-disant “IA démocratique” est construite pour la domination mondiale des autres (tout le contraire de la démocratie) et explicitement mise en place, comme on vient de le voir, pour la surveillance de masse et les meurtres autonomes. Ou Google, qui en février 2025 a abandonné son engagement de longue date de ne pas développer d’IA pour les armes ou la surveillance. Ou Meta, qui a ouvert Llama à des fins de sécurité nationale aux États-Unis en novembre 2024.

Ce ne sont pas quelques pommes pourries, c’est pratiquement tout l’écosystème.

Donc, en prenant du recul, c’est ce que vous avez d’un côté de l’histoire : des États-Unis manifestement déterminés à utiliser l’IA non pas comme un bien commun mondial, mais comme un outil de soumission et de domination pour les États-Unis.

Maintenant, les lecteurs intelligents (vous tous bien sûr) penseront qu’ils savent comment le reste de cet article va se dérouler : « il va présenter l’autre côté de l’histoire, c’est-à-dire la Chine, avec ses modèles open source, disant que c’est la voie à suivre, que nous devrions tous encourager le camp qui valorise en fait une certaine forme d’ouverture et d’universalisme, bla bla bla ».

Eh bien… au risque de vous décevoir, en fait je ne vais pas faire ça, parce que a) j’aime surprendre, et b) ce serait faux.

Le fait est que, si nous croyons en effet que l’IA devrait être un bien commun mondial, si nous croyons en la “recherche de la vérité en partant des faits” par opposition à l’idéologie, par définition, il ne devrait pas y avoir de côtés d’une histoire en premier lieu ; “team China” n’est que l’autre face de la même erreur que nous avons passé tout cet article à documenter. Le cadrage lui-même – l’IA comme un concours entre civilisations, une course à gagner – est la pathologie. Vous ne pouvez pas rechercher la vérité à partir des faits tout en vous accrochant à la prémisse qu’il doit y avoir un “gagnant”.

Repensez, par exemple, à l’électricité : aurait-il été juste de présenter son développement comme une course à gagner par une civilisation plutôt qu’une autre ? Pour avantager le pays qui était en avance sur les transformateurs en 1890 ? Pour faire de l’électricité une question d’allégeance nationale, quelque chose que vous supportez à la façon dont vous supportez une équipe de football ? Cela semble absurde parce que c’est absurde. L’électricité est une technologie à usage général destinée à faire partie du système d’exploitation partagé de la vie humaine, et la seule position raisonnable à son égard est de vouloir qu’elle se développe bien et se diffuse largement pour le bénéfice de tous, point final.

Bien sûr, il est absolument vrai que la Chine a aujourd’hui une posture infiniment meilleure vis-à-vis de l’IA que les États-Unis. Par exemple, au moment où j’étais en train d’écrire cet article, Deepseek V4 est sorti, et il est difficile d’imaginer une illustration plus parfaite du contraste.

La V4 est open-source sous licence MIT, ce qui signifie que n’importe qui, n’importe où, peut télécharger les codes, les modifier, les exécuter sur le matériel de son choix. Il est compétitif avec GPT-5.5 et Claude Opus 4.7 sur la plupart des capacités de l’IA, à une petite fraction du prix – ou même “gratuit” si vous choisissez de le télécharger et de l’exécuter par vous-même. Mais la chose la plus frappante à propos de la V4 ne sont pas les caractéristiques ni même le prix. C’est que la V4 n’a aucune dépendance vis-à-vis des puces de Nvidia – elle fonctionne entièrement sur les puces Huawei Ascend via le propre système CANN de Huawei. En d’autres termes, la Chine dispose désormais non seulement de ses propres modèles d’IA, mais également de sa propre puce d’IA domestique, intégré de haut en bas. Et c’est offert à tout le monde – l’exact opposé de la posture “cacher et dominer” des laboratoires américains.

C’est la Chine qui considère l’IA comme une technologie polyvalente intégrée à l’économie, partagée au-delà des frontières et copiable publiquement. Et en fait, l’un des chercheurs de DeepSeek a écrit ceci sur X au moment de la sortie de la V4 : “nous restons fidèles au long terme et à l’open source pour tous. L’AGI appartient à tout le monde.”

Lorsque vous encouragez cela, vous n’encouragez pas le « côté chinois » à gagner, vous encouragez le principe selon lequel il ne devrait y avoir aucun camp. Que cette technologie – peut-être la technologie à usage général la plus conséquente que l’humanité ait jamais développée – devrait appartenir à tout le monde, devrait être construite à ciel ouvert, devrait être autorisée à se répandre de la même manière que l’électricité ou le moteur à combustion interne ou les antibiotiques se sont répandus, imparfaitement mais largement, à travers l’ensemble de la civilisation humaine.

Revenons à l’électricité et imaginons à quoi aurait ressemblé le monde si un pays avait décidé d’adopter à son égard l’approche que les États-Unis adoptent pour l’IA. Imaginez si, par exemple, les États-Unis en 1890 avaient déclaré que l’électricité était une question de sécurité nationale, classé les conceptions des dynamos d’Edison et des moteurs à induction de Tesla comme contrôlées pour les exportations, intégré ses entreprises électriques directement dans le Département de la Guerre, encadré le générateur comme une arme stratégique plutôt qu’une technologie à usage général, et aurait passé le siècle suivant à construire sa politique étrangère pour s’assurer que eux seul, et les nations politiquement alignées, auraient accès à l’ampoule.

Dingue, n’est-ce pas ? Eh bien, c’est EXACTEMENT la posture qu’ils adoptent envers l’IA.

Si cela s’était produit, il est douloureusement évident que nous en aurions TOUS été infiniment plus pauvres, matériellement et moralement. Et les États-Unis d’abord, étant donné que pour l’électricité – comme ce sera sans doute le cas pour l’IA – la vraie valeur ne résidait pas dans le contrôle de la technologie mais dans sa large diffusion et dans ce que vous construisez en l’utilisant. Pensez aux “géants de l’électricité” des États-Unis : des entreprises comme GE, Whirlpool ou RCA ne sont pas devenues riches en “possédant” l’électricité, elles sont devenues riches en vendant ce que l’électricité a rendu possible dans un monde qui s’électrifiait aussi vite que possible. La fortune électrique des États-Unis a été bâtie sur un monde qui s’électrifiait à ses côtés, pas contre lui.

L’analogie est-elle valable pour l’IA ? Oui, étonnamment bien. J’aime la récente description de l’IA par Jensen Huang (PDG de Nvidia) comme un “gâteau à 5 couches” composé de 1) énergie, 2) puces, 3) infrastructure, 4) modèles et enfin 5) applications.

L’implication de son argument est que chaque couche, à l’exception de la dernière – la couche applications – sera finalement largement banalisée et, en tant que telle, c’est là que réside la vraie valeur : dans les millions de produits, services et processus industriels spécifiques qui seront construits grâce aux 4 autres couches.

Il s’agit d’une typique construction en réseau ; les couches inférieures finissent par devenir des services publics, et les services publics sont des entreprises de produits de base à faible marge. C’est arrivé avec l’électricité, c’est arrivé avec les téléphones, c’est arrivé avec les chemins de fer, c’est arrivé avec Internet lui-même. Les opérateurs de chaque couche se sont banalisés au fil du temps, tandis que les fortunes durables qui définissent le siècle se sont accumulées au sommet de la pile : GE sur l’électricité, Apple sur l’infrastructure mobile et des télécommunications, Amazon et Google sur l’Internet. Le modèle est si cohérent entre les technologies qu’il s’agit essentiellement d’une loi sur la façon dont l’infrastructure à usage général crée de la valeur.

Il n’y a aucune raison de penser que l’IA – une technologie polyvalente du même ordre – se révélera différente. Au contraire, le schéma peut être encore plus prononcé, car la gamme des applications potentielles de l’IA est plus grande que n’importe quelle technologie à usage général précédente : chaque industrie, chaque processus de travail de la connaissance, chaque catégorie de produits peut en principe être refaite en intégrant de l’IA.

En tant que tel, si cela est correct, cela signifie que l’approche adoptée par les États-Unis est stratégiquement incohérente selon ses propres termes. Voir la diffusion de l’IA comme quelque chose à laquelle il faut résister, ralentir et contrôler va faire reculer son économie ; la diffusion est précisément ce qui permet la valeur ajoutée en premier lieu. Argumenter contre cela est tout aussi erroné que si les législateurs américains avaient plaidé pour des restrictions sur l’adoption mondiale du mobile en 2007, au nom de la “victoire” de la révolution mobile : les 3 000 milliards de dollars d’Apple d’aujourd’hui existent précisément parce qu’ils ont fait le contraire. La diffusion n’était pas une menace pour la valeur boursière d’Apple, la diffusion a permis cette valeur boursière d’Apple.

Maintenant, je vous entends déjà rétorquer : « bien sûr, mais l’IA est différente, qu’en est-il de l’AGI, le pays qui l’atteindra en premier aura sûrement un énorme avantage concurrentiel sur tous les autres, non ? »

Examinons cela car c’est probablement le principal argument avancé par les va-t-en-guerres en faveur de l’approche américaine actuelle. L’affirmation étant que l’AGI n’est pas comme l’électricité. L’électricité était un outil que les humains utilisaient pour faire des choses. L’AGI est un agent – un système qui peut lui-même raisonner, planifier, mener des recherches et s’améliorer. Dès qu’une AGI suffisamment performante sera mise en ligne, l’argument sera valable, elle pourra combiner ses propres avantages : concevoir de meilleures puces, écrire ses propres systèmes successeurs, résoudre les goulots d’étranglement qui contraignent actuellement la science et l’ingénierie humaines.

Le pays qui contrôle ce système aura, en fait, ajouté un moteur de recherche et développement surhumain à son économie, à son armée et à son appareil de renseignement. Les pays rivaux ne pourront pas rattraper leur retard en copiant, car le leader utilisera l’AGI pour aller plus vite que la copie ne peut le faire. Selon cette logique, l’AGI est la dernière technologie à usage général – celle qui confère un avantage permanent à celui qui l’obtient en premier – et la traiter comme “juste une autre technologie à diffuser” n’est pas du pragmatisme, c’est une naïveté stratégique catastrophique.

Tout d’abord, notez l’hypothèse implicite de cette affirmation : qu’il serait acceptable – souhaitable, même – qu’un pays atteigne une domination structurelle permanente sur tous les autres pays du monde – à condition, bien sûr, que ce pays soit les États-Unis. C’est présenté comme une évidence et l’ordre naturel des choses, mais soyons très clairs sur ce que signifie cette vision lorsque vous enlevez le langage techno-utopiste : l’assujettissement permanent de chaque être humain qui n’est pas américain.

Si vous êtes basé en dehors des États-Unis et que vous avez été suffisamment manipulé pour accepter cela, laissez-moi vous suggérer une expérience de pensée. Imaginez l’administration américaine actuelle et imaginez-la avec dix fois son influence actuelle sur votre pays. Parce que c’est à peu près ce que “la domination américaine permanente de l’AGI” signifiera réellement pour vous. Chaque décision commerciale, chaque menace que vous ressentez déjà ? Multipliez-la par un ordre de grandeur, rendez-la permanente et imposez-la par une technologie que votre pays ne peut pas égaler ou à laquelle il ne peut pas résister de manière significative. C’est l’avenir que vous encouragez littéralement si vous acceptez, par réflexe, la vision Palantir-Anthropic-Open AI de l’IA.

Heureusement, c’est purement théorique car cela n’a aucune chance de se produire de sitôt. Revenons sur terre : l’IA est actuellement à un stade où elle ne peut même pas effectuer de manière fiable des tâches qu’un enfant compétent de six ans peut effectuer. Les modèles actuels hallucinent encore régulièrement des faits, échouent à l’arithmétique de base, perdent la trace de longues conversations et ne peuvent pas naviguer dans un monde physique dont ils n’ont aucune expérience.

Ce sont, pour être clair, des outils extraordinaires, beaucoup plus utiles que ce qui existait il y a encore deux ans. Mais le saut de « l’outil extraordinaire qui ne peut toujours pas multiplier deux nombres à quatre chiffres de manière fiable » à « la superintelligence auto-améliorante capable de réorganiser les structures de pouvoir mondiales » est – à ce stade – un saut digne d’une foi religieuse.

Si vous ne me croyez pas, essayez de changer la date de votre vol en discutant avec le robot du service client IA de n’importe quelle compagnie aérienne, et faites un rapport sur ce que ressentez de cette transformation civilisationnelle imminente. Ou essayez de résoudre littéralement tout problème avec le bot du service client de votre banque ou de votre opérateur télécom.

Ces systèmes sont tous alimentés par une IA de pointe, déployés à grande échelle par des entreprises bien financées avec tous les moyens pour les faire fonctionner. Et pourtant, l’expérience universelle d’interagir avec eux est un exercice d’immense frustration car ils ne comprennent pas ce que vous demandez, se souviennent mal de ce que vous avez dit il y a seulement deux messages, inventent avec confiance des politiques qui n’existent pas et finissent par vous mettre en ligne avec un humain de toute façon.

Si c’est ce que la technologie peut réellement faire lorsqu’elle est déployée en production par des entreprises qui ont dépensé des millions pour l’intégrer – si c’est ça le nec plus ultra – l’idée qu’elle est sur le point de devenir une intelligence divine auto-améliorante capable de dominer la géopolitique est, soyons charitables, difficile à concilier avec la réalité observable.

La réalité de la “recherche de la vérité en partant des faits” est que les entreprises modèles ont un intérêt inhérent à faire croire à tout le monde que l’AGI est à nos portes – parce que tout leur modèle commercial, leurs valorisations boursières et leur influence politique dépendent de cette croyance. Éliminez le récit AGI et les laboratoires américains d’IA ne sont plus que des fournisseurs d’infrastructures sur un marché brutalement commercialisé. Dans un monde où cette banalisation serait autorisée à suivre son cours, les laboratoires modèles redeviennent des simples sociétés, avec des coûts fixes élevés, une érosion du pouvoir de fixation des prix, l’AT&T du siècle de l’IA. Leurs évaluations de mille milliards de dollars, leurs augmentations de capital de cent milliards de dollars, tout cela s’évapore.

À moins, bien sûr, que l’AGI ne soit imminente, ce qui n’est pas le cas. Et, dans tous les cas, le point est discutable car même si l’AGI était imminente, un regard sur le tableau de bord “rechercher la vérité en partant des faits” vous indique que la stratégie de « garder pour soi » a déjà échoué. DeepSeek V4 correspond aux modèles américains pour la plupart des caractéristiques importantes. Qwen d’Alibaba, Kimi de Moonshot, GLM de Zhipu sont tous à proximité. Toute l’architecture des contrôles à l’exportation, des interdictions de puces et de l’intégration militaro-industrielle a été conçue pour empêcher cela. Ça n’a pas marché. Pas « risque de ne pas fonctionner » ; cela a déjà échoué factuellement, aujourd’hui, le 24 avril 2026. La Chine a rattrapé son retard, lance des modèles ouverts et vient de démontrer avec DeepSeek V4 qu’elle peut le faire sur des puces entièrement domestiques. Continuer à agir comme si la domination était encore réalisable – comme Palantir, Anthropic et OpenAI continuent d’insister dans leurs documents de stratégie – n’est qu’un déni de réalité.

C’est en fait le principal risque de l’IA en ce moment. Pas le scénario de super-intelligence dont les laboratoires nous avertissent sans cesse. Au lieu de cela, ce sont les laboratoires eux-mêmes, ou plus précisément leur pouvoir de lobbying auprès du gouvernement américain, qui est tranquillement devenu l’une des opérations de capture légale les plus réussies de l’histoire. Une poignée d’entreprises – OpenAI, Anthropic, Palantir ainsi que leurs proches alliés – ont réussi à faire en sorte que chaque élément du discours public sur l’IA se déroule selon leurs conditions, ce qui conduit factuellement les États-Unis à des choix politiques concrets qui ne sont pas seulement mauvais pour le monde, mais aussi pour les États-Unis eux-mêmes.

Mauvais pour les États-Unis parce qu’ils déversent systématiquement des capitaux américains aux niveaux qui se banalisent – puces, infrastructures, modèles – tout en réduisant activement le marché de la seule couche où des fortunes durables et déterminantes pour le siècle se construiront réellement. Et leurs politiques encouragent simultanément le résultat inverse qu’elles sont conçues pour empêcher : elles ont empiriquement contribué à créer une IA alternative crédible qui est tout aussi bonne, gratuite, véritablement ouverte et expédiée sur du silicium entièrement non américain – amplifiant ainsi la banalisation même qu’ils essaient de retarder.

Mauvais pour le monde parce que pendant que les États-Unis dépensent leur énergie sur les contrôles à l’exportation, les interdictions de puces et le déni stratégique, le travail réel de déterminer comment l’humanité intègre une nouvelle technologie transformatrice – les normes, les institutions, la compréhension partagée de ce que l’IA devrait et ne devrait pas faire – est complètement évincé de la conversation. Chaque minute d’oxygène politique consommée par “comment allons-nous gagner” est une minute non consacrée à « comment bien le faire ». Et l’ironie la plus sombre est que “comment allons-nous gagner” n’est même pas une question posée par le public américain – c’est une question fabriquée, financée et amplifiée par le petit groupe de laboratoires – les Anthropics, les OpenAIs, les Palantirs – dont le modèle d’affaires dépend d’une humanité qui ne se bouge jamais pour demander le meilleur.

Pour faire court, il n’y a, en fait, pas de course à l’IA : C’est un récit fabriqué et amplifié par une poignée de laboratoires dont la valorisation boursière en dépend.

L’économie des technologies à usage général punit activement les « gagnants de la course ».

Même selon les propres termes des va-t-en-guerres – AGI – il n’y a pas de course à gagner puisqu’elle a déjà été empiriquement perdue.

Dans cent ans, l’idée que quiconque considéra sérieusement l’IA comme le sujet d’une course entre les nations semblera exactement aussi absurde qu’une course pour “gagner” l’électricité nous le semble aujourd’hui. Le Livre de Han avait raison en 111 : cherchez la vérité en partant des faits.

Arnaud Bertrand

Traduit par Wayan, relu par Hervé, pour le Saker Francophone.



samedi 16 mai 2026

Les 4 dernières vérités de Michel Serres



Penseur fourre-tout et rassurant de la société spectaculaire, Michel Serres n’a cessé de donner des brevets de bonne conduite au système. Prof de philo plus que philosophe, il aura rassuré tout le temps politiques, patrons et médiatiques. Aussi n’est-ce pas sans déplaisir que nous avons lu cette interview accordée à nos amis suisses du Temps. Elle a quelques mois et relève d’un testament lucide. En effet derrière la satisfaction de service pointait une certaine inquiétude, liée notamment à la disparition totale et abyssale du monde rural et de sa civilisation. On est passé en soixante ans de la France de Pagnol et Giono à celle des réseaux sociaux.

Sur ce point fondamental et si négligé par nos antisystèmes, Michel Serres déclarait :

"Dans les années 1900, il y avait 70% d’agriculteurs, et la campagne était très peuplée car l’agriculture exigeait des bras. En 2000, ils n’étaient plus que 3%. Le plus grand événement du XXe siècle reste la disparition de la paysannerie, car nous étions des paysans depuis le néolithique. Autrefois, dans ma jeunesse, il n’y avait pas un avocat, préfet ou médecin des villes qui n’avait pas de rapport avec la paysannerie, parce que son père ou son grand-père était agriculteur. Nous sommes aujourd’hui coupés de ce monde, et c’est une révolution, qu’on le regrette ou non. Un jour, j’ai dû rectifier une institutrice de ma petite fille qui avait dit en classe que les vaches n’avaient pas de cornes parce que c’étaient des femelles. Notre distance avec la paysannerie est désormais énorme."

Voyez et revoyez le documentaire Farrebique…Dans les années soixante, Eliade parle de la deuxième chute. Il n’y a même plus de rites agraires pour commémorer notre lien au cosmos, ajoutait le sage roumain. Depuis on est passé à la troisième chute. Et Serres, qui a tant célébré Hermès et la communication (mon prof de philo, le propre frère du matheux libéral Villani, l’encensait sur ce point…) de remarquer ensuite, un peu naïvement, que la dictature du camp électronique guette :

"J’ai bien connu la Silicon Valley, où j’ai vécu trente-sept ans. A l’époque, il y régnait une idéologie très libertaire et égalitaire. Depuis, ils sont devenus les maîtres du monde, et la propriété exclusive des données par quatre ou cinq entreprises est une catastrophe qu’il faut régler vite."

C’est la tyrannie oligarchique que tout le monde, Trump y compris, dénonce en vain naturellement. C’est que la machine est plus forte que l’esprit de l’homme ; et qu’elle le réduira en lait en poudre.

Ensuite Serres va encore plus loin. Il déclare que l’espèce humaine est gentille mais qu’elle est gouvernée par les méchants ! Quelle bonne surprise, cette évocation des élites hostiles ! La citation suit la question du Temps.ch :

"Vous persistez à dire que l’humanité est meilleure ?

Il y a des statistiques intéressantes sur l’augmentation de la bonté, oui. Quant à moi, je pense que 90% de l’espèce humaine est constituée de braves gens qui sont prêts à rendre service si l’on se casse la gueule, et qu’il n’y a que 10% de gens abominables. Hélas, ce sont ces 10% qui prennent le pouvoir."

Salluste faisait cette même observation il y a deux mille ans. Et d’ajouter que « que la République tirerait plus d’avantage de mon repos, que de l’agitation des autres » (Jugurtha, IV).

Et du coup notre angoissé Michel Serres cite même ses ancêtres cathares qui voyaient le monde créé par un génie du mal (pour le monde moderne, il faudra en inventer un autre !) :

"Je viens du Pays cathare, et les cathares disaient que plus on grimpe vers le sommet de la société, plus on s’approche des puissances du mal. L’expérience de la vie m’a prouvé que ce n’est pas faux. Mais comme on est des braves gens, on laisse faire ces 10%."

Autre porte ouverte enfoncée par Serres, la croissance des inégalités : les huit américains les plus riches ont plus que les 50% les plus pauvres, etc. On le rassure, tout le monde s’en fout. L’important c’est le migrant et la théorie du genre…

"Sincèrement, qu’est-ce que vous trouvez moins bien maintenant ?

Les inégalités financières et sociales, qui se creusent. Si vous supprimez la classe moyenne, et si vous créez des inégalités toujours plus fortes, il n’y aura plus de démocratie. C’est d’ailleurs ce qui se passe avec Donald Trump… Les grandes inégalités de revenus et de culture sont ce qui nous met le plus en danger."

Serres tape dans le politiquement correct ; laissons Trump tranquille pour une fois. L’augmentation des inégalités a augmenté surtout comme on sait depuis Clinton ou Obama. Quant au pire progrès dénoncé :

"L’américanisation générale de la culture et des entrées de ville, qui sont devenues abominables, un hurlement de laideur."

Ce monde est bien laid et ne donne guère envie aux Poucet d’y survivre. Content pourtant d’avoir montré qu’un personnage aussi consensuel ait « tiré sa référence » la tête haute…



vendredi 15 mai 2026

L’itinéraire spirituel de Julius Evola




C’est au moment où l’Italie entre en guerre aux côtés des Alliés, lors du premier conflit mondial, que le jeune Julius Evola (il est né à Rome en 1898) commence à manifester son activité créatrice. A cette époque de sa vie, il se veut peintre et poète bien que sa famille lui conseille de faire des études d’ingénieur. En 1917 il est sur le front et restera à jamais marqué par le spectacle horrible des combats très meurtriers auxquels il participera en tant qu’artilleur. Dans l’immédiat après-guerre, alors qu’il n’est âgé que de vingt ans, il donne à ses tableaux et à ses poèmes un tour résolument «moderne». En fait, c’est vers la contestation intellectuelle la plus extrême qu’il se sent poussé puisqu’il adhère bientôt au dadaïsme de Tristan Tzara, dont il devient le représentant italien avec quelques autres.

De 1919 à 1922 il participe à plusieurs expositions, anime des groupes de recherche artistique et publie un essai sur «l’Art abstrait» (Rome, 1920). La même année, un poème à quatre voix, La parole obscure du paysage intérieur paraît à Zurich, et l’on pouvait penser alors que le jeune homme ne serait jamais qu’un artiste, quelque peu décadent, comme il y en avait tant à cette époque. En réalité sa vie devait bientôt prendre une direction toute différente puisque dès 1923, il annonce sa résolution de renoncer à toute activité artistique. Depuis longtemps, en effet, il s’intéresse à la philosophie et à l’occultisme, lisant, un peu au hasard, une grande quantité d’ouvrages surtout allemands et français. Il reconnaîtra plus tard sa dette envers les théosophes et Rudolf Steiner, ainsi que la découverte passionnée qu’il fait de l’idéalisme allemand de la fin du XIXème siècle. Otto Weininger et Giovanni Papini retiennent également son attention, mais c’est Nietzsche qui le marque, définitivement.

A 25 ans, il sent que ses années d’apprentissage sont terminées et il commence à élaborer son œuvre personnelle. C’est le temps des Essais sur l’idéalisme magique (Rome, 1925) et des ouvrages sur l’homme comme puissance, l’individu et le devenir du monde, etc. Il fonde un cercle de recherches ésotériques (le «groupe d’Ur», plus tard «Krur») qui disparaîtra peu après (1929). Pendant les quarante-cinq années qui lui resteront à vivre, Evola préférera, en effet, garder son indépendance, malgré quelques tentatives d’action politique ; il gardera pourtant toujours la nostalgie d’une organisation, plus ou moins secrète, où ses doctrines traditionnelles auraient été enseignées. Mais il ne semble pas qu’il soit jamais parvenu à animer un Ordre quelconque, comme le montre sa correspondance avec René Guénon au lendemain de la seconde guerre mondiale.

Sa première œuvre vraiment originale paraît en 1928 : c’est un essai sur l’impérialisme païen où il oppose l’idéologie de l’Empire romain à celle du christianisme. Le livre aurait dû plaire à Mussolini qui s’efforçait de se présenter comme l’héritier de César ; mais les milieux concordataires qui avaient alors le vent en poupe ne pouvaient accepter les accents nietzschéens de l’ouvrage. Ainsi se manifeste pour la première fois l’équivoque qui marquera l’œuvre d’Evola tout au long de son développement : bien que sympathisant du régime fasciste et reconnu pour tel, Evola restera toujours un marginal dans l’Italie de l’entre-deux-guerres. Lorsque, par exemple, il tente de fonder une revue {La Torre), celle-ci ne survit pas au-delà du dixième numéro ; et ses articles dans le journal doctrinal du régime ne concernent que «les problèmes de l’esprit» (Diorama filosofico : 1934-1943).

En réalité, Impérialisme païen constituait l’aboutissement de l’évolution intellectuelle du jeune Evola. Son passage par le dadaïsme était déjà une révolte contre la culture cléricale qui sévissait alors en Italie et son ralliement aux théories de Nietzsche et de Schopenhauer (L ’homme en tant que puissance, 1925 ; Théorie de l’individualisme absolu, 1927) dut à la fois lui apparaître comme le prolongement de son action poétique et la préparation d’une œuvre politique à laquelle il ne cessa de penser sa vie durant, mais qui resta très modeste en raison des circonstances. L’atroce blessure qu’il reçut à Vienne en 1945 (il en resta paralysé des membres inférieurs pour les trente années qu’il avait encore à vivre) fut probablement ressentie par lui comme un signe d’échec : dans Les hommes au milieu des ruines (1953), on perçoit l’écho de son amertume face à un monde qui prenait un chemin contraire à celui dont il avait rêvé. Il ne s’agit cependant pas de désespoir au sens plein du terme, dans la mesure où, pour lui, c’est la régression et non le progrès qui est conforme aux lois naturelles. Evola, en effet, semblable en cela à René Guénon, avec lequel il entretint des relations amicales, croit à la théorie traditionnelle du dépérissement continu de l’univers. Là où la science moderne incline à voir une évolution, il décèle au contraire une involution permanente qui conduit, selon le vocabulaire d’Hésiode, de Yâge d’or (primordial) à l’âge de fer (dans lequel nous vivons) ou, pour parler comme les Indiens auxquels Evola se réfère aussi, au Kali-Yuga (âge démoniaque), le pire de tous, celui qui s’achèvera inéluctablement par un retour au chaos originel. Il est donc normal que les valeurs traditionnelles dépérissent à notre époque et l’on comprend dès lors pourquoi le pessimisme d’Evola ne pouvait être accepté par l’Etat mussolinien qui se prétendait «dynamique» et «tourné vers l’avenir». Déjà en 1934 il s’était insurgé contre le monde où il vivait (Révolte contre le monde moderne), mais c’était alors en mettant l’accent sur l’oubli de la spiritualité. Ce faisant, Evola, comme Guénon en France (La crise du monde moderne), illustrait la doctrine de l’involution universelle en tentant de démontrer que l’Occident avait perdu jusqu^au sens de la spiritualité vraie puisque le prétendu spiritualisme contemporain n’était à ses yeux qu’une parodie (Masques et visages du spiritualisme contemporain, 1932 ; voir, à la même époque, les ouvrages de Guénon contre la théosophie et le spiritisme). L’un et l’autre avaient cependant la conviction que subsistait en Occident un sens de la métaphysique traditionnelle dans certaines sociétés secrètes (qu’ils ne nommaient pas) et que le rituel et les doctrines de telle ou telle institution en attestaient la survivance, souvent à l’insu de leurs fidèles.

Cette position conduisit Evola à s’intéresser toujours davantage à l’ésotérisme occidental (La tradition hermétique, 1931 ; Le mystère du Graal, 1937) ainsi qu’aux traditions orientales, notamment hindoues (Le yoga tantrique, 1949) et bouddhiques (La doctrine de l’éveil, 1943). Mais cet intérêt porte également la marque de l’originalité de la pensée évolienne par rapport à celle de son homologue français. Intuitivement, l’Italien sent que la souveraineté idéale doit avoir deux visages : celui d’un prêtre-juriste et celui d’un guerrier. Non pas par la juxtaposition de deux personnages autonomes (symbolisant, si l’on veut, le législatif et l’exécutif), ni par la subordination hiérarchique du second au premier (l’autorité spirituelle imposant ses vues au pouvoir temporel), mais bien par l’union intrinsèque de ces deux aspects dans la personne d’un chef unique, le souverain-sacrificateur, dont, à ses yeux, les empereurs de l’Antiquité furent l’incarnation. Pourtant l’histoire montre à l’évidence que l’apparition d’un tel type d’institution est extrêmement rare : le plus souvent les deux pouvoirs sont séparés, opposés, en conflit permanent. Et la tradition indienne en porte, elle aussi, témoignage, puisque les deux premières fonctions (celle du sacerdoce et celle de l’Empire : castes des brahmanes et des kshatrîyas) y ont nettement distinctes et que les plus anciens textes sanskrits déjà fortement «brahmanisés».

C’est dans cette littérature cléricale qu’Evola sait retrouver les idées qui lui sont chères : le tantrisme et, en un certain sens, le bouddhisme représentent en effet les deux seules écoles où les valeurs de règne, de puissance et de gloire sont mises en avant. Dans l’un et l’autre cas, il est enseigné que l’individu doit se rendre maître de lui-même afin de pouvoir, s’il le désire, influer sur les êtres et les choses. Et, puisque l’acquisition de ces pouvoirs s’accompagne nécessairement de l’approfondissement des connaissances métaphysiques et religieuses transmises par les maîtres, on peut dire que l’homme tantrique et le sage bouddhique sont en quelque sorte l’image de ce souverain-sacrificateur idéal dont les sociétés modernes ne veulent plus.

On voit qu’une telle lecture des textes indiens ramène à ce que l’Occident appelle la magie, et pour Evola (comme pour Guénon) ce ne peut être hasard : ces divers courants de pensée ne sont que l’expression multiforme, contingente, d’une «tradition primordiale», unique par définition et «hyperboréenne» d’origine.

Il est donc légitime, dans une telle perspective, de traiter d’un thème quelconque en analysant le symbolisme, le rituel, les pratiques, les mentalités d’univers culturels aussi distants (dans l’espace et dans le temps) que l’hermétisme, le cycle arturien ou le tantrisme. Dans la mesure, explique Evola, où ces mouvements acceptent les bases métaphysiques vraies, ils ne peuvent qu’être en harmonie parfaite et se compléter l’un l’autre, même si les circonstances les ont conduits à insister sur tel aspect plutôt que sur tel autre. Comme exemple de cette méthode d’analyse on peut citer La métaphysique du sexe (1958), ouvrage que l’on tient volontiers pour le chef-d’œuvre d’Evola. Il s’efforce dans cet essai de présenter l’amour comme la «norme absolue» dans le domaine des relations humaines. Mais une telle norme n’est vécue que lorsque les amants reconnaissent dans Yeros l’expression terrestre de l’union cosmique des principes mâle et femelle. Le yin et le yang des Chinois, le purusha («esprit» = mâle) et la prakriti («nature» = femelle) des Indiens, le sec et l’humide des alchimistes, etc., sont présents à l’intérieur de chaque individu en même temps qu’ils s’incarnent dans le genre humain sous les formes complémentaires des sexes masculin et féminin.

Les amants, lorsqu’ils s’unissent, réalisent donc, à leur manière, l’union du Ciel et de la Terre, grâce à quoi notre univers subsiste. De plus, grâce à une «intériorisation» toujours plus grande de l’instinct sexuel, les partenaires conquièrent progressivement la maîtrise de ces forces apparemment contraires mais en réalité solidaires. Au bout de ce progrès difficile est l’har- monie intérieure, source de puissance infinie. On devine que c’est cet aspect de la «métaphysique du sexe» qui a séduit Evola : son livre est construit autour de cette idée centrale et les éléments qu’il contient concourent tous à la mise en évidence de l’unité nécessaire à réaliser en soi, afin que l’individu puisse devenir «maître de lui comme de l’univers» selon l’expression cornélienne. C’est à nouveau l’occasion pour Evola de se référer à la «tradition gibeline» (et aux «fidèles d’Amour» de Dante) par opposition au christianisme, qu’il tient pour un facteur de désordre social : la famille cellulaire, le libre choix des conjoints, l’ignorance de la métaphysique sexuelle lui paraissent comme des signes supplémentaires de cette involution universelle dont il souhaite que l’homme occidental prenne conscience.

Il est certain, à ce propos, qu’Evola a cru qu’un redressement (au moins provisoire) était possible avant la venue de la «fin des temps» et qu’il a pensé que l’action politique la plus concrète pouvait être un facteur du redressement en question. Mais on sait ce qu’il en est advenu, et il est évident qu’Evola ne restera que par son œuvre doctrinale (surtout dans le domaine de ’ésotérisme et de l’histoire des religions). Il y a pourtant là un paradoxe dont on doit espérer qu’il ne sera pas préjudiciable à l’intérêt que devrait susciter une œuvre profondément originale.

Jean Varenne, Julius Evola, le visionnaire foudroyé.