mercredi 8 avril 2026

Les États-Unis de Trump glissent-ils vers une "dérive politico-religieuse" ?




Depuis plusieurs mois, une succession d’épisodes impliquant le président américain Donald Trump et son entourage alimente un débat sur une possible "dérive religieuse" au sein de l’exécutif américain, où le discours chrétien évangélique occupe une place de plus en plus visible.

Une vidéo d’événement de Pâques rapidement supprimée

La suppression discrète par la Maison-Blanche d’une vidéo liée à un événement de Pâques et les propos d’une conseillère présidentielle ont suscité de nombreuses réactions.

Dans cette séquence, initialement publiée puis retirée du site officiel, une réunion dans la salle Est de la Maison-Blanche basculait d’un moment de prière vers un discours de louanges politiques adressées à Donald Trump.

La conseillère spirituelle du président, Paula White, 59 ans, y établissait un parallèle direct entre les combats judiciaires et politiques de Donald Trump et la crucifixion de Jésus-Christ.
Elle déclarait notamment que "Jésus a montré que les grandes transformations nécessitent de grands sacrifices", avant d’ajouter à l’adresse du président :

Monsieur le Président, personne n’a payé le prix que vous avez payé.
Évoquant les procédures judiciaires et les attaques politiques visant Donald Trump, elle estimait qu’il avait été "trahi, arrêté et faussement accusé", établissant une comparaison implicite avec les souffrances du Christ, notamment en référence à la tentative d’assassinat de Butler en Pennsylvanie et à son arrestation en 2023 en Géorgie dans le cadre de l’affaire liée à la contestation de l’élection de 2020.


Son "âme est assurée d’aller au paradis"

Selon les éléments disponibles, la cérémonie avait initialement été organisée à huis clos, avec une liste d’invités restreinte composée de proches du mouvement MAGA.

Parmi eux figurait notamment Franklin Graham, fils du pasteur évangélique Billy Graham, qui avait adressé une lettre à Donald Trump affirmant que son "âme est assurée d’aller au paradis", après sa médiation dans un cessez-le-feu entre Israël et le Hamas.
La présence d’autres figures religieuses a également suscité des critiques. L’intervention de l’évêque catholique ultra-conservateur Robert Barron a été qualifiée par certains détracteurs "d’exercice de blasphème". D’autres invités, proches de l’entourage politique et médiatique du président, étaient également présents, dont Erika Kirk, veuve de Charlie Kirk, régulièrement invitée lors d’événements liés à Donald Trump.

Une conseillère spirituelle au cœur de la polémique

Parallèlement, Paula White a tenu récemment des discours controversés à destination de la communauté chrétienne américaine, notamment autour des dons financiers à son ministère. Elle y appelle les fidèles à verser "le premier dixième de leurs revenus", expliquant que ces contributions servent à financer des actions humanitaires et religieuses, allant de l’aide aux mères célibataires à la lutte contre la traite humaine, en passant par des programmes d’aide alimentaire et des initiatives en Israël depuis octobre 2023.

Elle affirme également que ces dons permettent de "répandre l’Évangile dans le monde entier", exhortant les fidèles à soutenir son ministère via différentes plateformes de paiement en ligne.

"Nous redédions l’Amérique à une nation sous Dieu"

Dans ce contexte, Donald Trump a lui-même renforcé cette rhétorique religieuse. Le 6 février 2026, dans un discours de portée générale, il a mis en avant la foi, le patriotisme et les principes fondateurs des États-Unis, évoquant le rôle de Dieu dans la liberté et les droits fondamentaux.

Il a également salué la progression du recrutement militaire, défendu des systèmes basés sur le mérite dans l’éducation et la défense, et annoncé son intention de "redédier l’Amérique comme une nation sous Dieu" lors d’un grand événement de prière nationale.

En mars, une autre séquence a suscité de nombreuses réactions en ligne : Donald Trump a reçu des pasteurs dans le Bureau ovale pour une séance de prière. Autour du bureau présidentiel, plusieurs responsables religieux ont prié pour la nation et les forces armées, imposant parfois les mains sur le président.

La scène, diffusée sur les réseaux sociaux par une conseillère en communication de la Maison-Blanche, a divisé l’opinion. Certains internautes ont exprimé leur incompréhension face à ce rituel jugé inhabituel dans le cadre institutionnel de la présidence américaine, tandis que d’autres y ont vu un moment de soutien spirituel au chef de l’État.

Un discours religieux également présent sur la scène internationale

Cette inflexion religieuse se retrouve aussi dans la lecture géopolitique de certaines crises. Dans le contexte des tensions au Moyen-Orient, des responsables américains et israéliens ont été accusés de recourir à une rhétorique religieuse pour justifier le conflit avec l’Iran.

Selon plusieurs témoignages relayés par des observateurs et médias locaux, des militaires américains auraient été informés que le conflit s’inscrivait dans une perspective "apocalyptique", certains évoquant des références bibliques à la fin des temps.

Le secrétaire d’État Marco Rubio a qualifié le régime iranien de dirigé par des "fanatiques religieux", tandis que le secrétaire à la Défense Pete Hegseth a évoqué des "régimes insensés" guidés par des "illusions prophétiques".

Côté israélien, le Premier ministre Benyamin Netanyahou a également été critiqué pour ses références à la Torah, comparant l’Iran à des ennemis bibliques anciens, notamment les Amalécites, historiquement associés dans la tradition juive à une figure du mal absolu.

Une campagne militaire américaine au Nigeria justifiée par la protection des chrétiens

Dans le prolongement de cette rhétorique sécuritaire à dimension religieuse, les États-Unis ont effectivement mené des frappes aériennes dans l’État de Sokoto, dans le nord-ouest du Nigeria, visant des positions de Daech, selon des annonces conjointes du président Donald Trump et du commandement américain pour l’Afrique.
Le président Donald Trump a présenté ces frappes comme une réponse directe aux violences attribuées aux groupes armés contre les communautés chrétiennes dans la région. Sur sa plateforme Truth Social, il a déclaré avoir mis en garde les responsables terroristes, affirmant que "s’ils ne mettaient pas fin au massacre des chrétiens, ils en paieraient le prix".

Il a également salué ce qu’il a décrit comme des "frappes parfaites" menées par le département de la Défense, tout en promettant de nouvelles opérations si les attaques se poursuivaient.
Les autorités nigérianes ont confirmé la réalité de frappes américaines "de précision" contre des cibles terroristes, tout en réaffirmant leur engagement dans une coopération sécuritaire avec leurs partenaires internationaux, dont les États-Unis, afin de lutter contre le terrorisme et l’extrémisme violent.

Toutefois, des organisations de suivi des violences politiques estiment par ailleurs que la majorité des victimes des groupes terroristes dans le pays sont musulmanes, nuançant fortement le cadrage exclusivement religieux du conflit avancé dans certains cercles politiques américains.

Une frontière de plus en plus floue entre foi et politique

À travers ces différents épisodes, discours présidentiels, cérémonies religieuses à la Maison-Blanche, rhétorique géopolitique et prises de position de son entourage, l’administration Trump semble inscrire de plus en plus son action dans une narration religieuse assumée.

Une évolution qui alimente, aux États-Unis comme à l’international, les interrogations sur la place du religieux dans l’exercice du pouvoir au sein de la première démocratie occidentale.



La christianisation du savoir



La « christianisation du savoir » a été une talmudisation de l’esprit occidental.




Par Laurent Guyénot


Cambridge University Press a publié en 2023 un ouvrage perspicace du jeune professeur Mark Letteney, intitulé "The Christianization of Knowledge in Late Antiquity: Intellectual and Material Transformations". Il traite de l’influence de la faction chrétienne radicale dirigée par Athanase d’Alexandrie, qui s’imposa lors du concile de Nicée en 325. Elle fut par la suite marginalisée par Constantin vieillissant, ses fils et leurs successeurs, avant de regagner les faveurs impériales sous Gratien et Théodose, après quarante ans de lutte contre les évêques modérés et anti-nicéens qui insistaient sur la subordination du Fils au Père. Finalement, ils ont réussi à purger l’Église de leurs ennemis et à imposer non seulement leur dogme, mais aussi leur conception de la vérité et leur méthode pour la rechercher. C’est alors, écrit Letteney, qu’ « un ensemble de pratiques savantes conçues pour la controverse théologique s’est généralisé et est devenu central de la fin du IVe siècle au milieu du Ve siècle, en raison de la domination chrétienne nicéenne. »[1] L’agrégation et la distillation de traditions faisant autorité, fondées sur les Écritures, devinrent la procédure standard pour acquérir la connaissance, même dans les domaines profanes, conduisant à une stérilisation de l’esprit scientifique hellénique pendant un millénaire — jusqu’à la Renaissance.

Comme parfait exemple de la mentalité formatée par le totalitarisme nicéen, Letteney cite le moine Vincent de Lérins, mort vers 445 :


« Vincent de Lérins rédigea pour lui-même deux "commonitoria" : des aide-mémoires qui exposaient, dans un langage dépouillé, la méthode permettant de savoir “comment et selon quelle règle sûre (pour ainsi dire générale et commune) je pourrais distinguer la vérité de la foi catholique du mensonge d’une hérésie perverse”. Après avoir passé en revue le champ des “hommes éminents en sainteté et en savoir”, il parvint à la conclusion qu’il pouvait détecter l’hérésie et rester pur dans sa propre foi en se référant à deux ressources : premièrement, “l’autorité de la loi divine” et, deuxièmement, “la tradition de la communauté catholique” ».[2]

Cette approche de la vérité s’oppose à la manière dont les philosophes « païens » menaient leur propre quête de la vérité, en se fiant au logos plutôt qu’à une quelconque autorité livresque. Letteney prend pour exemple le néoplatonicien Proclus, « l’un des rares traditionalistes déclarés dans l’entourage de la cour de Théodose II ». Il commence son ouvrage Dix questions sur la Providence par une apologie qui semble être une critique directe de la méthodologie chrétienne :


« Interrogeons-nous donc, et soulevons des questions dans le secret de notre âme, afin de nous exercer à les résoudre. Peu importe que nous discutions ou non de ce qui a été dit par les penseurs qui nous ont précédés. Tant que nous exprimons ce qui correspond à notre propre point de vue, nous pouvons considérer que nous exprimons et écrivons ces opinions comme si elles étaient les nôtres. »[3]

Proclus fut le dernier platonicien dont les œuvres ont survécu. Lorsque l’empereur Justinien ferma l’Académie en 529, les professeurs restants cherchèrent refuge auprès du roi perse Khorsau Ier, emportant avec eux tous les précieux rouleaux qu’ils pouvaient. Nous ne savons pratiquement rien d’eux, à part leurs noms.

Les œuvres de Proclus lui-même auraient probablement disparu sans l’un de ses disciples de la fin du Ve ou du début du VIe siècle, qui écrivit sous le nom de Denys l’Aréopagite (un personnage converti par saint Paul à Athènes selon Actes 17,34) trompant ainsi les gardiens de l’orthodoxie chrétienne par leurs propres critères de vérité. Au Moyen Âge, ce corpus pseudo-dionysien fut considéré comme ayant une autorité quasi apostolique et, comme il intègre un grand nombre de principes métaphysiques de Proclus, il permit à Proclus de passer pour un proto-chrétien et à son œuvre d’être préservée dans les bibliothèques chrétiennes.

D’une manière générale, il n’y eut pas de philosophie indépendante durant le Moyen Âge, puisque la philosophie (y compris la « philosophie naturelle », que nous appelons aujourd’hui « science ») était subordonnée à la théologie. Seule une poignée de philosophes parvint à contourner la censure en se soumettant ostensiblement aux dogmes chrétiens, tandis qu’un plus grand nombre étaient traités d’ « hérétiques », leurs livres et leurs corps réduits en fumée et en cendres. Un cas particulier est celui de Boèce (vers 480-524), un théologien de renom qui, alors qu’il attendait la mort dans la prison du roi goth Theodoric pour avoir conspiré avec le pape et l’empereur, abandonna complètement le prétexte de la théologie et confia son âme à Dame Philosophia dans La "Consolation de la philosophie", un ouvrage dans lequel le Christ brille par son absence.

Jésus chez les fous

L’histoire de la christianisation, de Constantin à Justinien, peut être divisée en quatre étapes. La première étape correspond au règne de Constantin lui-même, qui légalisa et éleva le christianisme, faisant des évêques des figures politiques influentes. Il tenta également de mettre fin à leurs querelles doctrinales, craignant qu’« ils ne suscitent peut-être la colère de la Divinité suprême non seulement contre le genre humain, mais aussi contre moi-même, à qui Il a confié, par Son signe céleste, la régulation de toutes choses » (Constantin cité par Optatus dans "Contre les donatistes", appendice 3). À cette fin, il convoqua les évêques à Nicée en 325 et les contraignit à s’accorder sur une profession de foi : le résultat fut le célèbre Credo de Nicée, qui affirme que le Père et le Fils sont homoousios, c’est-à-dire de même essence ou substance (ousia). Ce fut une victoire pour le parti anti-Arius mené par le jeune Athanase d’Alexandrie, qui devint évêque d’Alexandrie trois ans plus tard et resta actif jusqu’à sa mort quarante-cinq ans plus tard. Mais Nicée ne mit pas fin aux querelles et, à la fin de sa vie, Constantin fut déçu par l’arrogance, l’intransigeance et la violence d’Athanase et de son parti. Il exila Athanase et se rangea du côté du modéré Eusèbe de Nicomédie, qui prônait l’abandon de la terminologie homoousios au profit d’une formule plus consensuelle et compatible avec l’Évangile, affirmant que le Fils était simplement « comme » ou « semblable » (homoios) au Père. Constantin reçut le baptême des mains d’Eusèbe.

La deuxième phase de la christianisation correspond aux quarante-deux années restantes (337-378) des dynasties constantinienne et valentinienne (à l’exception des 18 mois de l’« apostat » Julien), durant lesquelles le christianisme homéen constituait l’orthodoxie défendue par les empereurs. En 357, un concile fut convoqué à Sirmium (aujourd’hui en Serbie), qui condamna formellement l’usage du concept aristotélicien d’ousia, et affirma que « le Père est supérieur au Fils en honneur, dignité, splendeur, majesté, et dans le nom même de Père, comme le Fils lui-même en a témoigné : “Celui qui m’a envoyé est plus grand que moi.” » En janvier 360, le fils de Constantin, Constance, qui était alors l’unique souverain de l’Empire, présida un concile à Constantinople, qui déclara :


« Quant au terme “essence” (ousia), qui a été adopté par les Pères sans réflexion appropriée et qui, étant inconnu du peuple, a causé offense, car les Écritures ne le contiennent pas, il a été décidé qu’il devait être supprimé et qu’à l’avenir, il ne devait plus être mentionné du tout, puisque les saintes Écritures ne font nulle part mention de l’essence du Père et du Fils. Le terme “hypostase” ne doit pas non plus être utilisé à propos du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Nous déclarons que le Fils est semblable (homoios) au Père, comme le déclarent et l’enseignent les Écritures divines. »[4]

Était présent à ce concile Ulfilas, l’évêque de Gothie ordonné par Eusèbe de Nicomédie, qui avait conçu une écriture et traduit la Bible pour les Goths. Les empereurs suivants, Valens et Valentinien, restèrent fidèles au credo homéen, et c’est Valens qui autorisa les Goths thervinges à s’installer au sud du Danube, à condition qu’ils se convertissent à la religion de l’Empire. Par la suite, le christianisme homéen fut adopté par tous les peuples germaniques s’installant au sein de l’Empire, à l’exception des Francs, arrivés plus tardivement.

Au cours de cette période, cependant, le parti nicéen resta puissant et actif à Alexandrie et à Antioche, et obtint le soutien de l’évêque de Rome (qui n’était pas encore « pape »). Depuis ses différentes villes d’exil (il fut exilé à cinq reprises), Athanase écrivit et diffusa d’innombrables lettres et livres contre les homéens, qu’il appelait toujours « ariens » (à tort, puisque Arius avait insisté sur la « dissemblance » entre le Fils et le Père et n’est jamais mentionné par les homéens).[5] Son traité le plus influent fut sa Lettre concernant les décrets du concile de Nicée, un compte rendu complet et une défense du concile en 32 chapitres, probablement rédigé pendant son troisième exil (356-362).

Peu après la mort d’Athanase en 373, le parti nicéen gagna les faveurs du jeune empereur d’Occident Gratien (367-383), fils de Valentinien. La décision de Gratien fut peut-être motivée en partie par le choc provoqué par la défaite humiliante des Romains face aux Goths lors de la bataille d’Andrinople en 378, où son oncle Valens trouva la mort. Gratien nomma Théodose, fervent partisan de Nicée, à la tête de l’Empire d’Orient. Cela marque le début de la troisième phase de la christianisation. On peut l’appeler l’ère théodosienne, car Théodose régna à la fois sur l’Orient et l’Occident après la mort de Gratien, et ses descendants régnèrent jusqu’en 457. Le 27 février 380, Gratien et Théodose promulguèrent l’édit de Thessalonique, qui fit du christianisme nicéen la seule forme légale de christianisme. Athanase fut canonisé, et tous ses ennemis furent éliminés. Le credo homéen fut qualifié de « blasphème de Sirmium », et les homéens passèrent à la postérité comme « ariens », un terme qui fut par la suite appliqué à de nombreux hérétiques, y compris les cathares au XIIIe siècle. L’Église de Nicée, désormais connue sous le nom d’Église catholique, devint extrêmement riche et puissante. Selon les mots de Peter Brown : « C’est l’accélération de l’afflux des riches dans les églises chrétiennes au cours de la période postérieure à 370 — et non la conversion de Constantin en 312 — qui marque le véritable début du catholicisme triomphant du Moyen Âge. »[6] C’était l’époque d’Ambroise, de Jérôme, d’Augustin, de Paulin de Nola, de Martin de Tours, de Priscillien d’Avila et d’autres auteurs prolifiques dont la littérature est devenue le patrimoine sacré de l’Église, tandis que les écrits de leurs adversaires ont été victimes d’un nettoyage culturel. À propos de ces clercs victorieux, Peter Brown écrit :


« Ces hommes étaient des ultras. Ils étaient connus pour leur loyauté sans compromis envers le Credo de Nicée […] Ils étaient prêts à rejeter l’establishment ecclésiastique mis en place par Constantin et son fils Constance II, le qualifiant de tyrannie archaïque et orgueilleuse. […] Bien qu’ils fussent peu nombreux, ils se distinguaient par leurs liens avec des personnes riches et puissantes. »[7]

La fin de la dynastie théodosienne fut bientôt suivie en Occident par le bouleversement politique que nous connaissons communément sous le nom de « chute de l’Empire romain », tandis que la partie orientale de l’Empire se transforme comme par magie en « Empire byzantin » dans nos livres d’histoire. En réalité, l’ordre et la civilisation romains ne se sont pas effondrés en Occident, mais sont passés sous la domination politique des rois germaniques (principalement des Goths) et sous la tutelle religieuse de l’Église homéenne. Cela prit fin sous la dynastie de Justinien, qui constitue le quatrième et dernier acte de la christianisation, si l’on entend par là le triomphe du christianisme nicéen (lire ici).
La théologisation du savoir


Lorsque les apologistes nicéens formèrent la nouvelle élite dirigeante, ils imposèrent leur conception de la connaissance et leurs règles pour y parvenir, et celles-ci allaient dominer la culture occidentale pendant mille ans — sans produire la moindre avancée dans un quelconque domaine du savoir. Letteney montre que l’influence intellectuelle de ces hommes, dont la mentalité avait été façonnée par quarante ans de controverses doctrinales, s’est étendue au-delà de la théologie et de la religion. En quelques décennies, « la culture livresque chrétienne est devenue la culture livresque romaine ».[8]

La nouvelle méthode consistait à subordonner la vérité à l’autorité. Les Écritures constituaient le fondement de la connaissance. Étant inspirées par Dieu, elles sont vraies par définition. Viennent ensuite les interprétations des Écritures par les Pères de l’Église, qui doivent être rassemblées et classées, un processus que Letteney appelle « agrégation ». Les interprétations déclarées inspirées par le Saint-Esprit sont celles auxquelles il faut se fier. Elles doivent à leur tour être distillées en formules dogmatiques, qui sont promulguées et rendues juridiquement contraignantes. Si, comme cela arrive inévitablement, ces formules dogmatiques font l’objet d’interprétations contradictoires, alors de nouvelles voix faisant autorité doivent en affirmer l’interprétation correcte. Et ainsi de suite. Cette méthode d’acquisition de la connaissance « s’est répandue à la suite du concile de Nicée, d’abord parmi les chrétiens, puis finalement à travers tout le spectre de la production savante de l’époque théodosienne. »[9] Dès lors, « les énoncés de vérité universelle reposaient sur une collation de sources et sur l’agrégation d’opinions antérieures concernant le sujet en question ».[10]


« Cette structure de la connaissance, propre au christianisme, ne resta pas longtemps l’apanage exclusif des théologiens. Une certaine manière d’envisager la vérité — notamment un intérêt fondamental pour la vérité universelle elle-même, considérée comme une quête digne d’intérêt — quitta les sphères élitistes des débats théologiques pour s’étendre à d’autres domaines du savoir. À travers le paysage idéologique et intellectuel de l’empire théodosien, les érudits ont recherché des vérités universelles dans leurs propres domaines d’expertise, et ils l’ont fait en utilisant une méthode d’agrégation, de distillation et de promulgation initialement conçue pour régler une controverse théologique épineuse. Les érudits chrétiens comme les traditionalistes ont adopté cette méthode dans leurs travaux sur le droit, l’histoire et les sujets divers. »[11]

Le droit, quintessence du génie romain, fut le premier domaine touché en dehors de la théologie, et cela a donné le Code Théodosien, une compilation des lois des empereurs chrétiens de 311 à 437, préparée pour Théodose II. « La première étape, tant pour Athanase que pour le Code Théodosien, consiste à rassembler les travaux savants antérieurs, indépendamment de leur validité ou de leur autorité. […] La deuxième étape consiste à distiller ces travaux en une œuvre de vérité universelle. »[12]
Christianisme et talmudisation des esprits


Letteney note en passant que le nouveau concept et la nouvelle pratique de la vérité présentent une similitude frappante avec la mentalité talmudique qui s’est imposée simultanément dans le monde juif (le Talmud de Jérusalem a été compilé en Galilée entre la fin du IVe siècle et le début du Ve siècle). Il interprète cette résonance comme la preuve que l’influence de la structure de connaissance théodosienne s’étend jusqu’au Talmud palestinien.[13]


« En replaçant le Talmud palestinien dans son contexte scolastique théodosien, on peut le reconnaître comme un projet particulièrement romain et théodosien. Cette corrélation suggère que les pratiques développées au sein d’un empire chrétien, diffusant des pratiques intellectuelles christianisées à travers le paysage scolastique, en sont venues à influencer même la production savante des “rabbins [qui] proclamaient leur aliénation par rapport à la culture romaine normative dans chaque ligne qu’ils écrivaient”, comme le soutient à juste titre Seth Schwartz. »[14]

Je doute cependant que Letteney ait correctement compris laquelle des structures cognitives, juive ou chrétienne, a influencé l’autre. Qualifier le Talmud de « projet particulièrement romain » met la crédulité à rude épreuve. Il est certes théoriquement possible que les auteurs du Talmud aient été influencés par les controverses doctrinales chrétiennes à l’époque théodosienne, puisque selon Jacob Neusner, « le judaïsme tel que nous le connaissons est né de la rencontre avec le christianisme triomphant ».[15] Cependant, Letteney fait ici référence à une tradition littéraire juive connue sous le nom de midrash, qui s’est développée dans les écoles rabbiniques d’Ishmael et d’Akiva au début du IIe siècle, une période où les apologètes chrétiens utilisaient encore des méthodes exégétiques juives, comme l’illustre le "Dialogue avec Tryphon le Juif" de Justin de Naplouse (vers 160). À cette époque, c’était le christianisme qui commençait tout juste à s’extraire de sa matrice juive. Même sous Constantin, comme nous le rappelle Rodney Stark, les communautés chrétiennes comptaient encore « de nombreux membres d’ascendance juive relativement récente, qui conservaient des liens familiaux et des relations avec des Juifs non chrétiens, et qui, par conséquent, conservaient encore un aspect distinctement juif à leur christianisme ».[16] Jean Chrysostome, devenu archevêque de Constantinople en 397, se plaignait amèrement que les chrétiens imitaient encore les juifs. Par conséquent, si la méthode argumentative de l’intelligentsia nicéenne est si similaire à celle du Talmud, cela ne fait que confirmer que le christianisme n’est pas seulement né, mais a grandi dans un environnement juif.

Ce n’est pas un hasard si Athanase, le chef de file du parti nicéen, était originaire d’Alexandrie, la ville abritant la communauté juive la plus importante et la plus active intellectuellement. Il faisait preuve d’une connaissance approfondie des Écritures juives, et il n’est pas invraisemblable qu’il fût d’ascendance juive, comme l’étaient de nombreux chrétiens d’Alexandrie. Quoi qu’il en soit, il semble évident que la parenté entre l’argumentation talmudique et l’argumentation chrétienne post-nicéenne est le résultat de l’influence juive sur le christianisme, plutôt que l’inverse.

En définitive, la « christianisation du savoir » a été une talmudisation de l’esprit occidental.





[1] Mark Letteney, La christianisation du savoir dans l’Antiquité tardive : transformations intellectuelles et matérielles, Cambridge UP, 2023, p. 101.

[2] Ibid., p. 89.

[3] Ibid., p. 118.

[4] Timothy D. Barnes, Athanasius and Constantius: Theology and Politics in the Constantinian Empire, Harvard UP, 1993, p. 148.

[5] Charles Freeman, The Closing of the Western Mind: the Rise of Faith and the Fall of Reason, Random House, 2005, p. 219. Voir également Peter Heather, Christendom: The Triumph of a Religion, Knopf, 2023, Penguin Books, p. 158 : « rien ne prouve que le christianisme homéen ait eu le moindre lien direct avec les enseignements d’Arius. »

[6] Peter Brown, Through the Eye of a Needle: Wealth, the Fall of Rome, and the Making of Christianity in the West, 350-550 AD, Princeton UP, 2014, p. 32.

[7] Ibid., p. 50.

[8] Letteney, La christianisation du savoir, op. cit., p. 99.

[9] Ibid., p. 122.

[10] Ibid., p. 91.

[11] Ibid., p. 225-226.

[12] Ibid., p. 88, 110.

[13] Ibid., p. 218.

[14] Ibid., p. 218.

[15] Jacob Neusner, Judaism and Christianity in the Age of Constantine, University of Chicago Press, 1987, p. ix.

[16] Rodney Stark, The Rise of Christianity: A Sociologist Reconsiders History, Princeton UP, 1996, p. 65.


https://kosmotheos.substack.com/p/la-christianisation-du-savoir


mardi 7 avril 2026

La confrontation mondiale est passée sur le plan métaphysique




Apti Alaoudinov : «Le monde est divisé entre les défenseurs de la foi et l’armée des satanistes»

Selon le chef adjoint de la Direction politico-militaire principale des Forces armées de la Fédération de Russie, la confrontation mondiale est passée sur le plan métaphysique.

Le conflit mondial actuel n’est pas simplement un affrontement entre États, mais une fracture civilisationnelle autour du rapport aux valeurs spirituelles. C’est ce qu’a déclaré le lieutenant-général Apti Alaoudinov, chef adjoint de la Direction politico-militaire principale des Forces armées de la Fédération de Russie et commandant des forces spéciales «Akhmat» du ministère de la Défense de la Fédération de Russie, dans un entretien exclusif accordé à Christelle Néant, rédactrice en chef de la rédaction française d’International Reporters.

«Le monde s’est divisé en deux camps. D’un côté, ceux qui préservent la foi en Dieu et la famille traditionnelle. De l’autre, les forces qui imposent des valeurs étrangères, telles que le mouvement LGBT et le rejet de la religion. Nous voyons que les élites occidentales, impliquées dans des crimes comme ceux décrits dans les fichier Epstein, dirigent en réalité l’armée des satanistes», a souligné Apti Alaoudinov dans son entretien avec Christelle Néant.

Selon le général, la Russie agit aujourd’hui comme un centre d’attraction mondial, réunissant les représentants de toutes les confessions prêtes à résister à la dégradation morale.

 International Reporters




L’Islam ésotérique et spirituel en 7 leçons




Pour un candidat au voyage au sein de la planète Islam, dans les dédales du Moyen-Orient, berceau des trois grandes religions monothéistes (judaïsme, chrétienté, Islam), des circonvolutions des religions qui se mêlent, s’entremêlent et se démêlent, se choquent et s’entrechoquent, se synthétise et se syncrétisent, «L’Islam ésotérique et spirituel en 7 leçons» de Jean Marc Aractingi se présente comme un kit de survie dans le labyrinthe religieux du Monde musulman.

Spécialiste de l’Islam ésotérique, hypercapé de la méritocratie française, ce grand ponte de la franc-maçonnerie est un récidiviste en la matière. Sa connaissance encyclopédique s’est déjà concrétisée par sa remarquable contribution à la connaissance de l’univers de la franc-maçonnerie dans le monde arabe et musulman.

L’Islam ésotérique et spirituel en 7 leçons
(Septembre 2017)

Le titre l’annonce : Son ouvrage se décompose en 7 chapitres en autant de leçons dont certaines peuvent surprendre le lecteur, tel le chapitre 3 et son titre singulier qui peut faire sursauter plus d’un :

A – Les Druzes les francs-maçons de l’Orient, une autre lecture de la religion druze

Les Druzes, population du Proche-Orient professent une religion musulmane hétérodoxe. Ils sont principalement établis dans le Chouf, la partie centrale du Mont Liban et le sud du Liban (300.000 personnes), dans le sud de la Syrie où ils occupent notamment la zone montagneuse du Houran, connue sous le nom de Djebel Druze et sur le plateau du Golan syrien occupé par Israël (700.000 personnes) et en Galilée.

Leur religion, le druzisme, est une doctrine philosophique fondée sur l’initiation et centrée sur la seule recherche du côté ésotérique de la religion musulmane. Elle est aussi considérée comme ayant été initialement une école de la branche ismaélienne du courant musulman du chiisme. Leur interprétation de l’islam est secrète et n’est révélée aux fidèles qu’après divers degrés d’initiation, elle s’appuie sur la croyance en la réincarnation. En effet, certains versets du Coran sont parfois interprétés comme allant dans le sens de la métempsycose.

Extraits page 123 «De l’analogie existante entre Druzes et francs-maçons» :

«Chez les Druzes celui qui souhaite entrer en religion doit commencer par adopter une allure extérieure appropriée, par laquelle il signale le changement intervenu dans sa vie. En se rendant à la Khalwa (Loge) aux réunions qui se tiennent le jeudi et dimanche soir, il se présente comme «demandeur de religion», une demande qui s’adresse d’abord à la congrégation des cheikhs (vénérables maîtres ) de son village, mais aussi à Dieu. Le candidat est soumis à une période probatoire de plusieurs mois au cours de laquelle les cheikhs observent son comportement général et décident s’il est digne d’entrer en religion ce qui fait dire aux druzes : 

«Notre religion est difficile, parce que la religion chez nous, c’est le comportement». La décision du cheikh prend en compte le passé du candidat, ce que l’on raconte à son sujet dans le village, mais également sa situation présente et ses activités. Demander l’initiation religieuse, cet finalement pour un Druze un moment crucial où il se trouve face au jugements de sa société. Pour cela les cheikhs organisent une Da’wa (tenue) interne à la communauté. Le candidat doit s’engager solennellement avant d’entrer dans un cycle d’initiations. Cet engagement fait de chaque druze le dépositaire d’une vérité qui ne doit pas être divulguée (Kitmam Al Dine-La loi du silence)».

B – les Alaouites 

Autre gros sujet d’actualité qui donne lieu à d’interminables supputations chez les éditocrates occidentaux sur «le pouvoir alaouite» du fait de la guerre de Syrie, les Alaouites, détenteurs du pouvoir central à Damas que l’auteur traite en son chapitre 4 sous le titre «Les Nosairis (Les Alaouites) et la Trinité Ain Mim SIN (AMS) Ali, Mohamad, Salman.

En résumé, les Alaouites également appelés noussayris, principalement par les groupements islamistes en Syrie, sont un groupe ethnique et religieux issu du Djebel Ansariya au nord de la Syrie. Ils représentent près de 12 pour cent de la population syrienne, dont la très grande majorité vit dans le secteur du port de Lattaquieh, sur la rive syrienne de la Méditerranée. Le reste étant réparti entre le Liban et la Turquie, principalement à proximité de la frontière syrienne (dans l’ancien Sandjak d’Alexandrette).

Le fondateur du noussayrisme est Mohamad Ibn Noussayr Al Namiri Al Abdi mort en 884. D’après la tradition rapportée par les Alaouites, le onzième Iman Hassan Al Askari (mort en 874) lui confia une révaltion nouvelle qui est le noyau de la nouvelle doctrine alaouite.

Les deux derniers présidents de la République syrienne Hafez Al Assad (1970-2000) et son fils Bachar qui lui a succédé le 17 juiillet 2000, sont alaouites, mais néanmoins dirigeants du Parti Baas, un parti à l’idéologie laïque et panarabe.

C- Al Ahmadiya : Messianisme et Humanitarisme

Dans ce panorama, l’Ahmadisme ou Ahmadiyyia (أحمدية en arabe) se distingue par son particularisme : Fondé par Mirza Ghulam Ahmad à la fin du XIX me siècle au Pejnab alors sous domination britannique, l’Ahmadisme est un mouvement réformiste musulman messianiste.

Mirza Ghulam Ahmad (1835-1908), un musulman né à Qâdiyân au Penjab, fait la paix avec les Anglais et met fin à tout prosélytisme en se présentant comme une réapparition du Messie (Jésus pour les Chrétiens), Avatar de Vishnou pour les Hindous. Se proclamant investi d’une mission divine, il se propose de restaurer l’Islam dans sa pureté et se déclare Moujaddid. Vivement combattu par les courants majoritaires de l’islam pour lesquels Mahomet est le dernier prophète, l’Ahmadisme a été déclaré «non-musulman» par le parlement pakistanais.

Très dynamiques, les Ahmadis sont présents dans 190 pays, la moitié au Pakistan et le reste en Inde, au Nigéria, au Suriname et aux Etats Unis. Afghanistan, et en Arabie Saoudite. Ils ont été déclarés non musulmans et persécutés au Pakistan, en Afghanistan et en Arabie saoudite. Le mouvement est très actif dans le domaine de l’humanitaire, surtout en Afrique, en construisant des hôpitaux, cliniques et dispensaires gratuits, mais aussi des écoles et des centres de formation ouverts à tous et gratuits.

D- Les Ismaéliens, les Frères de la pureté (chapitre 2)

L’Ismaélisme est une mouvance chiite, ses adeptes tirent leur nom du fondateur de cette communauté spirituelle Ismaïl Ben Jaafar. L’ismaélisme n’est pas spécifiquement persan, ni arabe, ni indien. Il a une longue histoire qui est complexe et, loin d’être unifié, l’ismaélisme se subdivise en plusieurs rameaux :

Moubarakiyya, Khattabiya, Qarmates, Druzes, Mustaliens, Nizarites, et Septimain) Les adeptes de l’ismaélisme sont appelés «Ismaélien» qu’il convient de ne pas confondre avec les «Ismaélites» descendants d’Ismaël, prophète de l’Islam et patriarche biblique.

E – Le Bahaïsme

Le Bahaïsme est une religion abrahamique et monothéiste, proclamant l’unité spirituelle de l’humanité. Les membres de cette communauté religieuse internationale se décrivent comme les adhérents d’une «religion mondiale indépendante». Elle a été fondée en 1863 par le Persan Mirza Hussein Ali Nouri.

Le Bahaïsme est dérivé du surnom donné à son fondateur: Bahāʾ-Allāh (en arabe, «Splendeur de Dieu»). Les Baha’is s’organisent autour de plus de 100.000 centres (répertoriés par le centre mondial de Haïfa) à travers le monde, dont les membres sont estimés à 7 millions de personnes appartenant à plus de 2.100 groupes ethniques, répartis dans plus de 189 pays. Son centre spirituel (lieu de pèlerinage —ziyarat) et administratif est situé à Haifa et à Saint Jean d’Acre.

F- Les Soufis, l’initiation Ibn Arabi : Les afrâds, l’aspsiraiton spirituelle (Chapitre 5)

Le soufisme (en arabe: تصوف) désigne en Islam le cœur spirituel de la tradition islamique. En français, le terme soufi regroupe plusieurs voies de l’islam hétérodoxe, comme l’alévisme. Il s’agit d’une voie d’élévation spirituelle par le biais d’une initiation dit tassawuf, un terme qui se traduit par «initiation».

Le soufisme est présent, depuis les origines de la révélation prophétique de l’islam, à la fois dans les branches sunnite et chiite, bien qu’il ait pris des formes différentes dans les deux cas.

Le Taçawwuf comprend non seulement la haqîqah mais aussi l’ensemble des moyens destinés à y parvenir, appelé tarîqah - « voie » – conduisant de la shariyah vers la haqîqah, c’est-à-dire de l’«écorce» (el-qishr) vers le «noyau» (el-lobb) par l’intermédiaire du «rayon» allant de la circonférence vers le centre.

En 2016, un concile, inauguré par le grand imam de l’Université Islamique d’Al Azhar (Egypte), Ahmad Al Tayeb, rassemblant 200 personnalités sunnites du monde entier, s’est réuni dans le but de définir l’identité de ceux qui se font connaître comme «les gens du sunnisme» par opposition aux différents groupes considérés égarés. Les dignitaires sunnites sont convenus qu’au niveau de la gnose, des manières et de la purification spirituelle, les soufis de l’imam Junaid Al Baghdadi sont des gens du sunnisme.

G – Le Wahhabisme exclu de la famille sunnite

En revanche, l’Arabie saoudite, l’incubateur et bailleur de fonds de tous les groupements djihadistes à travers le monde, objet d’une vénération des «grandes démocraties occidentales» en crise économie systémique, a été néanmoins ostracisé par un collège d’Oulémas sunnites à Grozny en septembre 2016.

Symbole de l’exacerbation croissante que suscite le bellicisme omnidirectionnel du wahhabisme saoudien de même que sa rigidité dogmatique, la secte wahhabite salafiste a été purement et simplement exclue de la famille sunnite lors du congrès de Grozny (Tchétchénie) qui s’est tenu du 3 au 5 septembre 2016. Une décision qui donne la mesure du degré de virulence du conflit pour le leadership du monde musulman.

Fait sans précédent, cette décision aux effets dévastateurs d’un tomahawk sur le plan théologique et diplomatique sur le primat saoudien dans la sphère musulmane a été prise lors d’un congrès qui a rassemblé près de 200 dignitaires religieux, oulémas et penseurs islamiques d’Égypte, de Syrie, de Jordanie, d’Algérie, du Maroc, du Soudan et d’Europe. Bravant les foudres saoudiennes, la conférence de Grozny a non seulement exclu le wahhabisme salafiste de la définition du sunnisme, voire du cadre de la communauté sunnite, mais elle a en outre clairement condamné les institutions religieuses saoudiennes, en particulier l’Université islamique de Médine.

La raison est à rechercher sans doute dans le rôle de la dynastie wahhabite dans le bradage de la Palestine.

Au delà de ce foisonnement prosélyte, cette mosaïque religieuse témoigne à tout le moins de l’immense besoin de spiritualité de la zone, du soif d’absolu de leur fidèles respectifs, comparable en intensité à celle qui s’est emparée des Etats-Unis avec leurs déclinaisons des églises protestantes, méthodistes, pentecôtistes, évangélistes, tant il est vrai qui si la prophétie est d’essence divine son interprétation est humaine. Et ceci pourrait expliquer cela.

Jean-Marc Aractingi, docteur honoris causa en histoire des religions et spécialiste de l'ésotérisme.



lundi 6 avril 2026

Pour être au mieux abruti, l’homme européen est d’abord attaqué dans sa spiritualité



La dégénérescence de la culture en Occident, fondement de la mondialisation et de son corollaire : l’esclavage de l’homme par le surhomme
(...)

Comme l’indiquait récemment le ministre des Affaires étrangères de la Fédération de Russie Sergueï Lavrov, le monde vit actuellement une rupture globale brutale et complexe, multidimensionnelle.

Nous vivons une période charnière et assistons à une lutte à mort entre un système par lequel l’Europe, puis l’Euro-Amérique s’imposait jusque-là au monde selon un ordre unipolaire depuis l’Antiquité et un nouvel ordre multipolaire en formation qui ressemble plus à un ordre de la civilisation originel.

L’ancien ordre unipolaire se fondait sur la stricte hiérarchisation de l’homme dans la civilisation depuis le non-homme, l’esclave, jusqu’au surhomme ou l’élu de Dieu. Nous pouvons prendre en exemple le IIIe Reich hitlérien et son élu aryen ou encore le corporatisme cher à Mussolini au milieu du XXe siècle en Italie avec ses meutes et ses clubs d’élus.

En 2026, notamment à travers le Ve Reich (Commission européenne) dirigé par Ursula von der Leyen, ce monde hiérarchique du pouvoir sur l’autre qui peut se résumer aujourd’hui à la richesse matérielle et l’occultisme païen veut continuer de vivre face aux «nouvelles forces» multipolaires mondiales naissantes en poussant jusqu’au bout l’esclavage du genre humain pour 2030 avant le Nouvel Agenda ou le Real Machiah.

Il reste très peu de temps, comme vous pouvez le constater. Ils doivent accélérer. Ce n’est pas si simple.

Ainsi, les centres de pouvoir de ce système ont évolué géographiquement depuis Venise au XIIe siècle, suivi par Amsterdam, la Venise du Nord, au XVIe siècle, elle-même remplacée par Londres au XVIIIe siècle qui accueille alors le clan des Rothschild, spécialistes de l’utilisation de la faiblesse de l’homme («Tiens, je te prête de l’air, tu es sauvé et tu me rends ça avec de l’argent !»). Le centre londonien sera remplacé par celui de New-York lors de la Seconde Guerre mondiale au milieu du XXe siècle.

Ce dernier centre semble vivre actuellement ses derniers temps. Pour boucler la boucle des centres mondiaux, on parle dorénavant du dernier centre mondial qui serait Jerusalem, un peu comme un retour aux sources d’une civilisation euro-américaine d’abord gréco-romaine qui retrouverait son centre originel. Ce serait en quelque sorte finir de recouvrir la planète de sa toile tissée au fil des siècles pour une domination totale sur l’être humain. Normal, pour un surhomme.

C’est évidemment toujours et encore oublier que la planète terre est un peu plus large, complexe et riche que ce petit monde dirigé par quelques clans a priori parfaitement abrutis au fil des siècles à force de procréer entre eux et de se réserver aux chiffres du compte bancaire, ce qui ne stimule pas outre mesure les neurones.

L’élément central de tout cela, vous l’aurez évidemment compris, c’est encore l’homme. Un pouvoir mondial nécessite un homme totalement abruti.

Ça ne vous rappellerait pas «I buy therefore I am» ?

Pour être au mieux abruti, l’homme européen est d’abord attaqué dans sa spiritualité. L’affaire est concrètement lancée après la Seconde Guerre mondiale depuis le nouveau «centre de pouvoir universel», New York.

On recherche donc à casser la spiritualité de l’homme, d’abord en Europe, donc à casser le pouvoir spirituel du Vatican en Europe occidentale. Et nous assistons au Deuxième Concile œcuménique du Vatican en 1963-1965. De l’attaque du spirituel, on passe ensuite au choc psychologique lié au matériel avec les chocs pétroliers totalement artificiels de 1973 et 1979. «Elle est pas belle, la vie ?»

En France, ça fera venir au pouvoir l’extrémiste de droite François Mitterrand déguisé en «socialiste» (la bonne couverture) et conseillé de très près par Jacques Attali.

Depuis la Seconde Guerre mondiale, cinq générations se seront succédées pour aujourd’hui vivre un «dernier» choc fatal pour l’humanité, en commençant toujours et encore par un soi-disant choc pétrolier qui est également totalement monté par certaines meutes bestiales. Ils commencent à manquer d’imagination, les filles et les mecs.

«Tiens, pourquoi ne pas attaquer l’Iran ! – OK, bonne idée ! Effectivement, nos affaires ne fonctionnent pas tellement avec la Russie et le singe nabot de Kiev».

Ce serait le dernier choc qui mènerait à l’affirmation de l’État mondial à Jérusalem ! En 2030 !

Pour rendre cela possible, cinq générations ont été travaillées, avant tout à travers la culture et le psychique. À tel point aujourd’hui que ce que l’on nomme culture en Occident montre tout simplement la dégénérescence de cet homme, ce qui a été prévu et mis à exécution par nos cochons païens malades du chiffre. Epstein n’est qu’un petit avatar de toute cette immondice surhumaine.

Pour que la pilule passe, le jésuite Jorge Maria Bergoglio a été placé au Vatican. Le 14 mai 2020, quand tout le monde est enfermé et masqué à la maison, il lance le Pacte Éducatif Mondial qui doit finir dans les dix prochaines années les cerveaux des dernières générations. «Epstein ? Ben oui, et quoi ?»

Tout ça passé : «Allez, Jorge, tu peux crever !».

L’histoire nous fait vivre la confrontation entre le monde du surhomme et le monde multipolaire, respectueux de l’homme et qui ne se fonde pas sur la hiérarchie anthropologique. Et puis il y a la métahistoire où l’homme ne peut qu’être humble dans l’immensité de l’univers.

La Russie-Katechon semble être le porte-drapeau de ce «nouveau monde» forcément multipolaire, parce que respectueux de l’Autre.

Il semble que nous assistions en direct, non pas à la fin d’une civilisation, mais à la mort de la mythologie totalement schizophrénique de l’élection divine d’une sorte d’homme appelé le «surhomme», mythologie absolument antique et païenne et parfaitement dépassée.

Un homme totalement dégénéré prendra difficilement conscience de cela. Le travail aura malheureusement fait son effet.

Mais c’était dans le plan !

Néanmoins, nous pouvons conclure de tout cela que la disparition de l’ancien monde est finalement quelque chose de très louable, à moins évidemment d’être un surhomme.

À ce propos, vous vous posez encore des questions sur la tringle élyséenne et son mari (regardez les pieds !) et tout l’entourage ?

Hier encore, le 31 mars, il appelait la France à se préparer à faire la guerre contre la Russie !

Comme une amie m’a dit : «Qui a décidé ça ? Macron ? Oualou ! Il ne décide pas, cette créature ne peut qu’exécuter. C’est pour cela qu’il a été conçu !» «La bête de l’événement est là». Bientôt, ce sera : «Nous sommes entrés dans la Fin des Temps !», la langue pendante et les yeux complètement éclatés.

Soit.

«Demandez au conseiller de Mitterrand. Il sait tout puisqu’il a tout pensé. Ça tombe bien !» a-t-elle ajouté.

Et puis «changement climatique», «coton tiges dans le nez et masque sur la gueule», «JO 2024 de Paris merveilleux», «pénurie de moutarde française et de semi-conducteurs taïwanais», etc. «Oh la la ! Mon Dieu ! Quel chaos !»

https://reseauinternational.net/miroir-mon-beau-miroir-dis-moi/

Vidéo
Présentation et traduction Bertrand Hédouin


Hollywood et les crétins : réflexion sur la montée de notre Idiocratie



par Nicolas Bonnal


Notre ami Martyanov a rappelé la stupidité stratégique et le déclin militaire américain ; on sait aussi l’effondrement de la maison Europe et de son personnel politique et même économique. De ce point de vue nous vivons une grande époque : la chute intégrale de l’intelligence (trois à dix points de QI en moins dit-on) qui a accompagné la montée de l’intelligence (ou de l’inintelligence) artificielle. La réponse à une maladie pas très mortelle c’est la dictature technologique. Et la masse d’obtempérer…

Le cinéma a peut-être décliné depuis John Ford ou Fritz Lang, mais il reste toujours ce qui dit la vérité vingt-quatre fois par seconde, surtout quand il est d’essence commerciale. Certainement plus que la réalité organisée des news et des docus. C’est que la fiction, comme disait Mark Twain rend certainement plus compte de la réalité que le journalisme, qui n’a jamais été aussi totalitaire et diffus qu’aujourd’hui.

Que nous apprend cette crise du virus, cette montée du totalitarisme technologique et du camp de concentration planétaire ? Que nous sommes des idiots et des lâches dirigés par des tyrans débiles, dont les solutions sont criminelles, suicidaires, inefficaces. Le dénominateur commun de tout cela c’est l’idiotie. La foule mondialiste veut du reset et du vaccin, de la prison et de la mort - ce que son élite appelle par exemple la transition énergétique. Elle veut aussi de l’esclavage volontaire, et cette soumission, on le sait depuis La Boétie et depuis l’Antiquité, accompagne l’idiotie. Au sens strict de mon dictionnaire de grec ancien, l’idiot est celui qui n’a pas de vie sociale, celui qui s’est marginalisé, confiné dans la cité – du fait de sa stupidité, mais pas seulement. Aujourd’hui nous sommes tous confinés, mais devant la télé – ou les écrans. Nous sommes réunis dans le séparé, disait Guy Debord.

Cette idiotie sociale s’accompagne surtout chez nos élites aussi d’un délabrement intellectuel. Tout devenant théorie de complot, on ne saurait s’intéresser à rien, sous peine… L’imbécillité des Schwab, Gates, Macron, ne saurait nous étonner. Mon maître Cipolla professeur à Oxford a brillamment défini le stupide : c’est l’homme de décision qui nuit à tous ses prochains sans forcément en tirer parti. Certes certains peuvent être achetés par Soros (parlements, juges) ou Bill Gates (médecins, journalistes), mais cela ferait trop de gens ; et ce qui caractérise le gouvernement Macron c’est le pullulement des imbéciles.

Il est évident en France ce pullulement je dirais depuis l’ère Sarkozy et peut-être même l’époque de Chirac, qui mit ce même Sarkozy et notre sorcière Lagarde aux affaires (le gouvernement Juppé de 1995 était aussi un désastre obscur). Depuis cette époque (comme je regrette mon « grand initié » sur Mitterrand qui m’avait même répondu !) la France n’a fait que se déliter sur le plan intellectuel, moral, matériel, économique, libéral, bref sur tous les plans.

J’en viens au cinéma : le cinéma a reflété cette montée de l’imbécillité et des idiots. Avant les idiots faisaient rire (Laurel et Hardy) ; aujourd’hui ils sont les héros. En Espagne on a eu Torrente, en France Dujardin avec Brice ou OSS 117. En Amérique on a eu les excellents Dumb et Dumber (jouer à l’handicapé physique-mental pour ne pas travailler devient une industrie occidentale) et puis le mouvement s’est accéléré : on a eu les débiles bourrés de Las Vegas et Hong-Kong (la trilogie de Hangover de l’excellent et très lucide Todd Phillips), on a eu les wedding crashers, et toutes ces comédies grand public ont accompagné le cinéma d’auteur américain.

Cela fait quarante ans en effet que Jim Jarmusch décrit l’imbécillité américaine, cela a commencé avec Stranger than paradise, puis cela s’est prolongé avec le grand acteur de cette prostration intellectuelle et morale, j’ai nommé Bill Murray, qui chassait jadis les démons à New York (Ghostbusters). Exaspéré par Trump et cette montée irrésistible, Jarmusch a filmé aussi les zombies dans un film éponyme qui montre les zombies le pif toujours dans leur smartphone ! Jarmusch a aussi été le cinéaste du délitement industriel américain (qui commence à Cleveland, comme Voyage au bout de l’enfer) et il semble que deux décisions aient contribué à cette montée de l’imbécillité de masse : la fin de l’étalon-or qui fit enfler les programmes sociaux et la désindustrialisation (les délocalisations). Je vais vous dire une chose : je ne parle qu’aux gens qui exercent un travail manuel utile, car les autres sont devenus cons comme la lune, fonctionnaires, bureaucrates, profs, etc. Le travailleur manuel est l’avenir de l’humanité, et il en reste fort peu. Vive le marteau et la faucille, comme dirait Georges Marchais.

A côté de Jarmusch, on a les frères Coen, qui ont très bien filmé l’imbécillité des riches dans Intolerable cruelty par exemple. Mais leur record de la stupidité cruelle à tous les niveaux reste Fargo ; ici on est dans la vingt-cinquième heure de Gheorghiu, dont j’ai déjà parlé. Désolé pour tout le monde, il est trop tard pour le messie et ceux qui s’aspergent d’apocalypse feraient mieux d’étudier la notion de nécro-politique ou d’hystérésie. Quelque chose (un pays, la démocratie, les hommes), peut être mort et vivre encore. On verra ce que le futur nous réserve quand plus de la moitié des imbéciles seront vaccinés et persécuteront cruellement ceux qui ne le sont pas ; tout ça pour une maladie qui tue une personne sur trois mille…

Je vais citer d’autres noms ; la fille Coppola, qui ne cesse de surprendre et qui est un génie incompris alors qu’elle a magnifiquement montré le devenir idiot de la mondialisation. Lost in translation montre l’abrutissement du grand peuple japonais, avec cet incessant bombardement médiatique qui déclenche dans chaque pays un Hiroshima intellectuel. C’est la pluie noire dont a parlé Ridley Scott dans un grand film méconnu. Coppola aussi a montré l’abrutissement des jeunes par les réseaux sociaux dans Bling Ring. On cambriole des stars vues dans Facebook ou Instagram puis on se fait prendre en photo avec le butin avant d’être fait prisonniers par la police…Le film Somewhere montre la nullité de la vie d’un people à Los Angeles qui couche avec toutes les filles qui l’assaillent (et ne lui ont pas fait le coup de Me Too).

Même Marie-Antoinette montrait la crétinisation de la Cour versaillaise que Taine avait magnifiquement dénoncée dans le premier tome de ses Origines de la France contemporaine (voyez mon texte). Taine aussi a vu l’inquiétante montée (y compris chez Molière) du fonctionnaire et bourgeois qui depuis la république tyrannisent la France. Ils avancent avec un pouvoir fort et centralisé, explique-t-il, oubliant qu’ils fabriquent leurs idiots à la chaîne ensuite, via les médias, la médecine, les études (oh, ces femmes savantes contre qui se bat la grand-mère de notre ami Boutry…).

On terminera avec Alexander Payne cinéaste américain de culture orthodoxe dont les comédies décalées (Sideways, les Descendants, Nebraska) filment sans concession mais aussi sans lourdeur et sans méchanceté, ce dumbing down, cet effritement intellectuel des américains et de notre humanité. Et on ajoutera ceci : ces films ne sont pas des produits critiques d’avant-garde façon Weekend de Godard. Ce sont des films grand public qui reflètent un affaissement ontologique intégral, et dans lesquels le grand public s’est joyeusement reconnu.

La crétinisation a été mal évaluée : on a vu Céline (voyez mes textes), Cipolla (voyez mes textes encore) on rappellera Debord :

L’ineptie qui se fait respecter partout, il n’est plus permis d’en rire ; en tout cas il est devenu impossible de faire savoir qu’on en rit.

Debord ajoutait toujours dans ses Commentaires si extraordinaires :

Et plus assurément il a été presque partout estimé que les recherches géologiques d’un gisement pétrolier dans le sous-sol de la ville de Paris, qui ont été bruyamment menées à l’automne de 1986, n’avaient pas d’autre intention sérieuse que celle de mesurer le point qu’avait pu atteindre la capacité d’hébétude et de soumission des habitants ; en leur montrant une prétendue recherche si parfaitement démentielle sur le plan économique.

Le reset et la lutte contre le virus relèvent de la même démence et de la même hébétude : rien de nouveau au royaume du sommeil.

Terminons par une brève allusion à Idiocracy, le film légendaire des frères Coen qui déclarèrent qu’ils ne pensaient pas arriver en 15 ans à une situation qu’ils pensaient voir arriver dans 500 ans. Certes, certains se défoulent avec Trump mais à voir ce que Biden accomplit en ce moment avec ses wokistes, ses BLM, son pentagone et ses errances sinophobes on ne peut qu’admirer l’accélération de cette Fin de l’Histoire décidément pas comme les autres. Il est clair me confirmait Lucien Cerise que l’on va vers un effondrement plus que vers une dictature terrifiante. « Le destin du spectacle n’est pas de finir en despotisme éclairé. » Le spectacle, c’est la démocratie libérale avancée de Giscard qui vire au fascisme gâteux et inopérant. Ce cadre déprimant peut toutefois fournir à une poignée de jeunes bien organisés et de militants survivalistes une extraordinaire fenêtre d’action. Il faudra en reparler.



dimanche 5 avril 2026

Le carburant synthétique (e-fuel)



La compagnie pétrolière japonaise ENEOS produit du carburant synthétique (e-fuel) — fabriqué sans recourir au pétrole — à partir du CO₂ présent dans l'air et de l'eau, dans son usine de Yokohama.

La capacité de production actuelle de l'usine de démonstration est encore très faible, à 1 baril par jour (soit environ le contenu d'un fût), mais la société vise à la porter à 10 000 barils par jour d'ici 2040.

Bien qu’il en soit encore au stade expérimental, cela attire l’attention en tant que nouveau carburant qui pourrait réduire la dépendance au pétrole.



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Rouler à l'huile de friture : Moins de 1€/ Litre



Commentaire :

Rouler à l'huile de friture pour moins de 1€ le litre pendant que le gasoil est à 2€, voilà la DÉBROUILLE version française. Les gens trouvent des solutions parce que l'État n'en propose aucune. Évidemment c'est techniquement ILLÉGAL de rouler à l'huile végétale en France. Normal, ça rapporte rien en taxes. Le jour où l'État pourra mettre une TIPP sur l'huile de friture, ça deviendra autorisé. Des milliers de Français le font déjà en cachette parce qu'ils n'ont pas le choix. Entre rouler illégalement et ne plus pouvoir aller TRAVAILLER, le calcul est vite fait. Le système préfère que tu payes 2€ le litre de gasoil plutôt que de te laisser recycler de l'huile qui finirait de toute façon à la poubelle. La logique fiscale avant l'écologie.


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L'angle mort de la souveraineté française : Ce que la France a oublié de faire pour ses carburants

par Pedro Guanaes

La France a su sécuriser son électricité en 1974. Pour ses carburants, elle n'a jamais rien fait d'équivalent. Cinquante ans plus tard, la crise iranienne rappelle brutalement cette impasse. Des solutions existent pourtant, mobilisables tout de suite. Le scandale, c'est qu'on les ignore.



Depuis les chocs pétroliers des années 1970, la France a compris que la dépendance énergétique n'était pas seulement un problème économique, mais un risque politique. Le plan Messmer, lancé en 1974, a permis au pays de développer rapidement le nucléaire pour reprendre le contrôle de son électricité. Ce choix, poursuivi pendant des décennies, explique encore la situation particulière de la France en Europe. Mais on parle moins du fait que cette logique de souveraineté n'a été appliquée qu'en partie. Pendant que la France assurait son indépendance électrique, elle laissait de côté un autre enjeu crucial : les carburants. Cinquante ans plus tard, le pays est relativement protégé pour l'électricité, mais reste très dépendant des hydrocarbures pour ses voitures, ses camions, sa logistique, son agriculture et sa vie quotidienne.

C'est ce choix laissé de côté qui nous rattrape. La guerre autour de l'Iran, en mars 2026, montre que le pétrole demeure un enjeu géopolitique majeur. Le détroit d'Ormuz, par où transite environ un cinquième du pétrole et du gaz mondial, a été fortement perturbé. L'OPEP a vu sa production baisser, les marchés ont réagi immédiatement, et les prévisions pour le Brent en 2026 se sont envolées. Cinquante ans après les chocs pétroliers, la France et l'Europe restent vulnérables à une crise régionale qu'elles ne contrôlent pas, parce qu'elles n'ont jamais cessé de dépendre des carburants fossiles.

Le récit qui arrange

Ce qui est le plus troublant, ce n'est pas seulement cette dépendance. C'est le récit qui l'a accompagnée. Depuis des années, on explique aux Français que sortir des hydrocarbures pour les transports serait forcément lent, coûteux, qu'il faudrait attendre le renouvellement complet du parc, refaire les infrastructures, accepter une transition sur des décennies. Comme si la seule alternative était de rester dépendant ou de tout changer d'un coup.

Ce discours a arrangé beaucoup de monde : les intérêts liés à l'importation, au raffinage, à la distribution, à la fiscalité pétrolière. Pendant qu'on saluait le choix stratégique du nucléaire pour l'électricité, on renonçait presque sans débat à construire une stratégie équivalente pour les carburants liquides. Or la France a enfermé la transition dans une opposition trompeuse : d'un côté le pétrole, de l'autre l'électrification totale, avec entre les deux un no man's land présenté comme insuffisant. Cette présentation est fausse. Entre la dépendance au pétrole et la refonte complète du parc automobile, il existe une voie intermédiaire, immédiatement mobilisable : la modification progressive du carburant consommé par les véhicules existants.

La banalité dérangeante du bioéthanol

C'est précisément ce que permet le bioéthanol, et plus largement les biocarburants avancés. Leur force n'est pas d'être une utopie technologique, mais une solution d'une banalité presque dérangeante. On ne parle pas d'attendre une rupture scientifique, ni de bâtir en vingt ans un système entièrement nouveau. On parle d'utiliser des moteurs qui existent déjà, des réseaux de distribution déjà présents, des infrastructures de stockage déjà connues, et d'y injecter progressivement un carburant différent — produit localement, importé de partenaires diversifiés ou issu de résidus agricoles et industriels.

Un véhicule essence peut être rendu compatible avec des carburants fortement dosés en éthanol sans révolution technique. Une station-service peut distribuer de l'E85 bien plus vite qu'on ne déploie de nouvelles infrastructures lourdes. Une flotte captive, une collectivité, un territoire ultramarin, une administration peuvent décider d'une bascule partielle de carburant beaucoup plus rapidement que d'un remplacement intégral de leurs véhicules. Cela ne supprime pas tous les problèmes. Cela ne transforme pas le parc diesel. Mais cela permet une chose décisive : commencer tout de suite.

Comprendre le bioéthanol : trois générations, trois logiques

Le bioéthanol de 1re génération est produit à partir de matières riches en sucres ou en amidon — canne à sucre, betterave, maïs, blé. C'est la filière historiquement dominante : mature, industrialisée, déjà intégrée aux carburants routiers. En France et en Europe, c'est encore l'essentiel du bioéthanol incorporé aujourd'hui. Mais cette génération est contestée parce qu'elle entre potentiellement en concurrence avec les usages alimentaires.

Le bioéthanol de 2e génération change de logique. Il ne part plus du sucre ou de l'amidon, mais de la biomasse lignocellulosique : paille, bois, résidus agricoles et forestiers, matières non alimentaires. Son intérêt stratégique est majeur : il permet d'augmenter la production de carburant en mobilisant des résidus et des coproduits, sans reposer sur des cultures vivrières. C'est la filière la plus sérieusement poussée parmi les biocarburants dits « avancés », même si son déploiement industriel reste encore limité par rapport à la première génération.

La 3e génération renvoie principalement aux algues et microalgues, capables de produire des sucres ou d'autres molécules énergétiques sans mobiliser de terres agricoles. Sur le papier, c'est prometteur : pas de concurrence alimentaire directe, rendements potentiellement élevés. Mais en pratique, cette filière n'a pas encore franchi le stade des démonstrateurs : coûts de production, récolte, concentration de biomasse et passage à l'échelle industrielle restent des obstacles majeurs. Une perspective à suivre, pas encore une réponse opérationnelle.

Et c'est précisément ce qui manque au débat français : une doctrine du commencement. Nous avons beaucoup parlé d'objectifs lointains — neutralité carbone, trajectoires à horizon 2035 ou 2050 — mais très peu de leviers immédiatement activables. Or quelques points de consommation d'hydrocarbures en moins, ce sont des milliards d'euros d'importations évitées, une moindre exposition aux chocs géopolitiques, un peu plus d'air dans la balance commerciale, et surtout le début d'une stratégie cohérente.

Lorsqu'il s'est agi d'électricité, la France des années 1970 n'a pas attendu un système parfait ; elle a pris une décision massive à partir d'un impératif stratégique. Pour les carburants, au contraire, on a laissé s'installer l'idée qu'aucune action sérieuse n'était possible en dehors d'une transformation totale. C'est cette croyance qu'il faut renverser. La bonne question n'est pas « par quoi remplaçons-nous 100 % du pétrole ? ». La bonne question est : quelle part de pétrole pouvons-nous cesser d'importer vite, avec les moyens déjà disponibles ?

Convertir le parc existant : la vraie force des biocarburants

L'un des grands avantages du bioéthanol est qu'il permet d'agir sur le parc existant au lieu d'attendre son remplacement. C'est toute la différence avec une transition reposant uniquement sur le renouvellement des véhicules.

En France, le cadre réglementaire permet l'installation de boîtiers E85 homologués sur certaines voitures particulières et camionnettes essence immatriculées en France, compatibles SP95-E10 et répondant au minimum à la norme Euro 3. Le dispositif agit sur l'injection afin de permettre un fonctionnement au superéthanol E85, sans modification du calculateur d'origine. Une partie du parc essence peut donc être adaptée sans révolution industrielle, sans destruction prématurée de véhicules encore roulants, et sans attendre dix ou quinze ans que le marché automobile se transforme.

C'est ce point qui donne aux biocarburants une portée stratégique immédiate. Là où d'autres trajectoires supposent des investissements lourds et des délais longs, la conversion au bioéthanol permet une logique plus rapide : changer d'abord le carburant, avant de changer tout le système. La solution ne concerne pas tous les véhicules et ne règle pas la question du diesel à elle seule. Mais elle permet de réduire plus vite une partie de la dépendance pétrolière, en utilisant ce qui existe déjà : les moteurs, les stations, les réseaux logistiques, et une part importante du parc roulant.

Ce que le Brésil démontre

Le Brésil mérite d'être observé avec sérieux. Non parce que son modèle serait transposable à l'identique, mais parce qu'il prouve qu'un État peut traiter les carburants comme un enjeu de souveraineté. Le Brésil n'a pas attendu un système idéal : il a construit une filière, adapté son parc, organisé sa distribution, et fait du carburant un objet de politique nationale. L'éthanol n'y est pas une niche ; il fait partie du système. Le parc automobile a été adapté, les réseaux de distribution ont suivi, la filière agricole a été structurée, l'industrie a investi. C'est cela que l'Europe a cessé de savoir faire : décider qu'un carburant n'est pas seulement un produit de marché, mais un objet stratégique.

Il faut cependant regarder ce modèle sans naïveté. La réussite brésilienne repose sur des conditions que la France n'a pas : un climat permettant une production massive de canne à sucre avec des rendements exceptionnels, une disponibilité foncière sans commune mesure, et surtout une continuité politique là où la France a souvent superposé des objectifs contradictoires. La France ne sera jamais un Brésil tempéré. Mais cette différence ne disqualifie pas la leçon ; elle la précise. Ce que la France peut reprendre, ce n'est pas la matière première, c'est la méthode : traiter les carburants comme un front stratégique, organiser l'offre, articuler agriculture, énergie, industrie et fiscalité dans une même vision.

Le Brésil, d'ailleurs, n'en est plus à la première génération. Le bioéthanol cellulosique — éthanol de deuxième génération — change la nature du débat. Il ne s'agit plus d'utiliser des matières premières agricoles dédiées, mais de valoriser la cellulose contenue dans des résidus végétaux : bagasses, pailles, déchets de transformation agricole ou forestière. On passe d'une logique de culture énergétique à une logique d'optimisation de la biomasse existante. C'est un point fondamental pour la France, où la question foncière rend politiquement explosive toute stratégie fondée sur la consécration massive de terres nourricières à la production de carburant. Le bioéthanol cellulosique ouvre une autre voie : produire de l'énergie liquide sans accroître dans les mêmes proportions la pression sur les sols.

L'adaptation française : une stratégie d'accumulation

C'est ici qu'apparaît la possibilité d'une adaptation française. Là où le Brésil a bâti sa puissance sur la canne à sucre, la France pourrait bâtir la sienne sur l'agrégation intelligente de ses résidus, de ses déchets agricoles, de certaines ressources forestières, de flux organiques dispersés ou mal valorisés, et sur le développement combiné d'un bioéthanol de deuxième génération et d'un biodiesel avancé. Non dans une logique de substitution totale, mais dans une logique de réduction méthodique de la dépendance.

Pour le bioéthanol avancé, le gisement le plus cohérent en France se trouve dans la biomasse lignocellulosique : paille de céréales, résidus de maïs, coproduits agricoles, ressources forestières, cellulose et hémicellulose sous-valorisées. La logique est simple : au lieu de consacrer de nouvelles terres à une production énergétique dédiée, on tire davantage de valeur de ce qui est déjà produit. Cela ne veut pas dire que tout serait mobilisable sans limite — une partie des résidus doit rester au sol pour préserver la fertilité et la structure agronomique. Mais un gisement existe, il est national, et il peut être activé dans une logique de souveraineté partielle.

Comprendre le biodiesel : trois générations, trois horizons

Le biodiesel de 1re génération est produit à partir d'huiles végétales ou de graisses animales, transformées par transestérification en esters méthyliques. En Europe, cela renvoie principalement au colza, au tournesol, au soja. La filière est bien installée et opérationnelle à grande échelle, mais se heurte aux mêmes critiques que le bioéthanol de première génération : disponibilité limitée des matières premières, concurrence d'usage avec l'alimentation, et effets indirects sur les sols.

Le biodiesel de 2e génération correspond aux filières avancées : déchets, huiles usagées, graisses résiduelles, ou procédés permettant de produire des carburants paraffiniques comme le HVO. L'enjeu est de sortir de la logique « huile alimentaire vers carburant » pour aller vers la valorisation de résidus, avec une meilleure compatibilité avec les exigences climatiques européennes. C'est aujourd'hui la voie la plus crédible pour améliorer la qualité stratégique du biodiesel, même si les volumes restent contraints.

La 3e génération vise les microalgues pour leur capacité à produire et stocker des lipides en quantité importante. Le potentiel théorique est élevé et la concurrence alimentaire plus faible, mais la filière reste préindustrielle : les coûts de culture, de récolte, d'extraction et de passage à l'échelle empêchent encore une diffusion massive. Comme pour le bioéthanol, la troisième génération est une perspective sérieuse pour demain, pas encore une réponse disponible aujourd'hui.

Pour le biodiesel, la situation est plus complexe mais pas inexistante. L'effort doit se concentrer sur les filières les plus intelligentes : huiles usagées, graisses animales, résidus industriels, biomasses avancées. Les deux filières jouent sur des segments différents du parc : le bioéthanol avancé travaille le segment essence, le biodiesel nouvelle génération desserre la contrainte sur les usages diesel. La France n'a pas besoin d'un récit magique ; elle a besoin d'une doctrine réaliste d'accumulation. Chaque litre substitué, c'est du pétrole en moins importé, de la vulnérabilité en moins, de l'argent en moins envoyé à l'extérieur, de la marge de manœuvre en plus.

Si l'on additionne une politique sérieuse de bioéthanol avancé, une montée en puissance du biodiesel sur les segments pertinents, et des importations ciblées de bioéthanol en provenance de pays capables de fournir rapidement des volumes, on ne parle plus d'une expérience de laboratoire, mais d'un bloc énergétique capable de peser réellement. Ce bloc ne ferait pas disparaître le pétrole, mais il rognerait une part significative de son emprise, avec des effets rapides sur la balance commerciale et sur la capacité du pays à encaisser les crises internationales. C'est la force d'une stratégie additive : on ne remplace pas tout d'un coup, on additionne des marges de substitution, on crée un volant de sécurité, on réduit l'exposition générale.

Importation choisie, outre-mer en première ligne

L'importation n'est pas l'ennemie de la souveraineté, à condition d'être pensée comme une dépendance choisie, diversifiée, temporaire ou complémentaire. Toute souveraineté énergétique sérieuse repose sur une combinaison : production nationale, diversification des sources externes, stockage, souplesse logistique, capacité de substitution. La France l'a fait pour l'uranium en articulant filière nationale, diplomatie de l'approvisionnement et maîtrise technologique. Elle pourrait raisonner de manière comparable pour les carburants liquides de transition. Importer du bioéthanol brésilien ne signifierait pas renoncer à une stratégie française ; cela permettrait de gagner les années nécessaires à la montée en puissance d'une filière nationale, tout en réduisant immédiatement l'exposition aux hydrocarbures classiques.

Il y a d'ailleurs un aspect que le débat français esquive presque toujours, comme s'il était inconvenant de le formuler : la nature des régimes auxquels nous envoyons notre argent. Chaque année, la France transfère des dizaines de milliards d'euros vers des pays producteurs d'hydrocarbures dont certains financent directement ou indirectement le terrorisme international, pratiquent la répression systématique des libertés, bafouent les droits des femmes, criminalisent l'homosexualité ou exploitent une main-d'œuvre servile. Ce n'est pas un jugement moral abstrait ; c'est une réalité comptable. L'argent du plein d'essence finance, au bout de la chaîne, des régimes dont la France prétend par ailleurs combattre l'influence. Substituer ne serait-ce qu'une fraction de ces flux par des importations de bioéthanol en provenance du Brésil, de l'Inde ou d'autres producteurs agricoles ne résout pas tous les problèmes de gouvernance mondiale, mais change radicalement la nature de la dépendance. On passe d'une relation structurelle avec des pétromonarchies et des États autoritaires à des partenariats commerciaux avec des démocraties imparfaites mais ouvertes, où la société civile existe, où la presse est libre, où les contrats peuvent être discutés. Ce n'est pas un détail. C'est un argument de souveraineté à part entière.

Les outre-mer, en particulier, devraient occuper une place centrale. Dépendance forte aux importations, coût élevé du carburant, vulnérabilité sociale aux variations de prix, et pour certains territoires un environnement agricole ou climatique plus proche des logiques tropicales : tout désigne les DOM comme le laboratoire le plus concret d'une transition rapide. Réduire le prix du carburant, substituer une part des flux fossiles par des filières bio plus proches, ce n'est pas simplement verdir un modèle — c'est alléger la vie quotidienne et rendre du pouvoir d'achat. Ce que l'on présente souvent comme un sujet technique pourrait devenir, dans les outre-mer, une démonstration politique grandeur nature. Et si cette démonstration réussissait, elle ferait voler en éclats l'argument selon lequel rien ne peut aller vite.

Stations-service, camions-citernes, stockage : la transition peut s'appuyer sur l'existant

L'un des arguments les plus sous-estimés en faveur des biocarburants liquides est qu'ils ne nécessitent pas de repartir de zéro. En France, la chaîne logistique des carburants existe déjà : dépôts, pipelines, stockage intermédiaire, camions-citernes, stations-service, cuves enterrées, pompes, procédures de dépotage et règles de sécurité.

Quand on parle de bioéthanol ou de biodiesel, on ne parle pas d'inventer un réseau entièrement nouveau, mais d'utiliser une architecture en place pour y faire circuler progressivement d'autres molécules. Le travail nécessaire n'est pas conceptuel, il est industriel et organisationnel : compatibilité des cuves, adaptation de certaines pompes, signalétique, contrôle des matériaux, gestion des vapeurs, sécurisation du stockage. Le cadre réglementaire existe déjà, y compris pour le superéthanol, avec des prescriptions techniques spécifiques sur les circuits de récupération des vapeurs et les équipements de sécurité.

C'est un avantage stratégique décisif. À la différence de transitions supposant le déploiement massif de nouvelles infrastructures lourdes, les biocarburants liquides peuvent s'insérer dans la chaîne existante, depuis les dépôts jusqu'aux stations. Certaines adaptations sont nécessaires, mais l'ordre de grandeur n'a rien à voir avec une reconstruction intégrale du système. La France possède déjà l'ossature physique d'une montée en puissance rapide : ce qu'il manque, c'est la décision politique de l'utiliser autrement.

Lucidité écologique

Tout ce qui est bio n'est pas automatiquement vertueux, et toute biomasse ne se vaut pas. Sur le strict plan carbone, un bioéthanol cellulosique bien géré affiche un bilan très supérieur aux carburants fossiles. Mais dès que l'on sort du seul indicateur carbone, le tableau se complique : monocultures intensives, pression sur l'eau, artificialisation des sols, affaiblissement de la biodiversité, conflits d'usage foncier. La stratégie française ne peut pas se contenter d'agiter le mot « biomasse » comme une garantie morale. Elle doit distinguer entre les filières qui optimisent l'existant, valorisent des résidus, réduisent des déchets, et celles qui risquent de recréer sous un vernis vert les excès d'un productivisme mal orienté.

La clé n'est pas l'idéologie mais la hiérarchie des priorités : favoriser d'abord ce qui réduit simultanément la dépendance, les émissions et le gaspillage ; n'accepter qu'avec prudence ce qui améliore le bilan carbone mais dégrade d'autres équilibres fondamentaux. Une politique adulte des biocarburants avancés repose sur une sélectivité rigoureuse : priorité aux résidus, aux déchets, aux flux sous-valorisés ; prudence extrême sur les monocultures dont le bon bilan apparent masquerait des dégâts lourds. Il ne s'agit pas de remplacer le fétichisme du pétrole par le fétichisme de la biomasse ; il s'agit de construire une transition ordonnée, lucide sur ses gains comme sur ses limites.

Le biokérosène : quand l'éthanol vise aussi le ciel

Les biocarburants ne concernent pas uniquement la route. L'aviation travaille depuis plusieurs années sur les SAF (Sustainable Aviation Fuels), des carburants durables compatibles avec les moteurs et les infrastructures aéroportuaires existants. Parmi les voies de production les plus prometteuses, la filière ATJ (Alcohol-to-Jet) consiste à convertir de l'éthanol en kérosène de synthèse. Le procédé — déshydratation, oligomérisation, hydrogénation, séparation — repose sur des briques technologiques déjà éprouvées individuellement à l'échelle industrielle. Le carburant obtenu est certifié pour un mélange jusqu'à 50 % avec le kérosène classique.

C'est ici que le Brésil reprend un rôle central. Premier producteur mondial d'éthanol de canne à sucre, il dispose d'un avantage structurel considérable pour alimenter cette filière. Le gouvernement brésilien a lancé en 2023 le programme ProBioQAV, avec un mandat d'incorporation de SAF passant de 1 % en 2027 à 10 % en 2037. Petrobras étudie la construction d'une unité ATJ à la raffinerie de Paulínia d'une capacité de 10 000 barils par jour, tandis que Raízen a obtenu la certification internationale ISCC CORSIA pour l'éthanol produit à Piracicaba, le rendant éligible à la production de carburant aviation durable. Des études estiment que le biokérosène ATJ produit au Brésil pourrait coûter environ 31 % moins cher que le SAF actuellement commercialisé aux États-Unis.

En Europe, le règlement ReFuelEU Aviation impose un calendrier d'incorporation obligatoire : 2 % dès 2025, 6 % en 2030, 20 % en 2035, jusqu'à 70 % en 2050. La filière reste embryonnaire — fin 2025, la production mondiale plafonnait à environ 2 millions de tonnes, moins de 1 % de la consommation de kérosène, à un coût trois fois supérieur au fossile. Mais l'essentiel est ailleurs : la filière ATJ démontre que la même molécule d'éthanol qui peut réduire la dépendance pétrolière sur la route peut aussi attaquer celle de l'aviation. Ce qui se construit pour le ciel confirme que les biocarburants ne sont pas une impasse technologique, mais un champ en expansion — et que la France aurait tout intérêt à en faire un levier transversal de souveraineté énergétique.

Décider, enfin

Si l'on admet qu'une partie de la dépendance aux hydrocarbures peut être réduite rapidement, qu'il existe des ressources mobilisables, des technologies disponibles, des infrastructures compatibles et des exemples étrangers probants, alors le blocage n'est plus technique. Il est politique.

Depuis des décennies, la France traite les carburants comme un prolongement automatique du marché mondial. On importe, on raffine, on distribue, on taxe, on compense parfois lorsque les prix explosent, puis l'on recommence. À aucun moment les carburants liquides n'ont été pensés comme un champ de reconquête stratégique comparable à l'électricité nucléaire. C'est cette absence de doctrine qu'il faut rompre.

Une politique sérieuse devrait assumer un principe simple : tout litre fossile substituable à court terme est un gain stratégique. Accélérer la conversion de la partie essence du parc. Organiser une montée en puissance industrielle du bioéthanol de deuxième génération. Structurer une filière de biodiesel avancé concentrée sur les gisements pertinents. Articuler cette production nationale avec des importations ciblées et contractualisées. Faire des outre-mer le lieu où la France prouve qu'elle sait encore décider vite lorsqu'un enjeu stratégique et social l'exige.

Pourquoi la France, qui a su prendre une décision historique pour sécuriser son électricité, continue-t-elle de traiter les carburants comme un angle mort de la souveraineté ? Pourquoi une doctrine nationale du carburant n'a-t-elle jamais été pensée avec la même intensité que la doctrine nucléaire ? La réponse tient sans doute au poids des intérêts installés, aux habitudes intellectuelles, à la fragmentation administrative, à la fascination pour les grands récits technologiques, à l'abandon de l'idée même de planification, et à une forme d'hubris qui conduisait à ignorer les solutions ne venant pas du monde occidental. Mais aucune de ces raisons ne suffit plus.

Le véritable scandale n'est pas que la solution soit imparfaite. Le véritable scandale est qu'elle soit visible, praticable, partiellement disponible, et qu'elle continue d'être reléguée au second plan. Comme si, dans ce pays, l'on préférait toujours les transitions lointaines aux substitutions immédiates, les promesses à trente ans aux décisions à six mois, les récits grandioses aux changements opérants. Or une nation sérieuse ne choisit pas entre le long terme et le court terme : elle articule les deux.

La France ne manque pas de solutions ; elle manque d'une volonté de les articuler. Elle ne manque pas de technologies ; elle manque d'un cap. Elle ne manque pas de discours sur la transition ; elle manque d'une stratégie du commencement. Si la France veut réduire sa dépendance aux hydrocarbures, elle n'a pas à attendre un monde parfait ni une technologie miracle. Une partie de la réponse existe déjà. La seule question qui demeure est la plus simple, et la plus politique de toutes : veut-elle enfin s'en servir ?

Version audio :
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