Il est devenu aujourd’hui extrêmement fréquent d’évoquer le capitalisme comme une réalité allant de soi, comme une sorte d’horizon naturel et indépassable de l’organisation humaine. Le terme est employé quotidiennement par les politiciens, les journalistes et les économistes médiatiques sans qu’aucun effort sérieux ne soit entrepris pour en définir précisément la nature historique, les mécanismes fondamentaux ou les conditions concrètes de son apparition.
La naturalisation idéologique du capitalisme
Le mythe bourgeois occidental du développement capitaliste universel
Or le capitalisme n’a rien d’un ordre spontané né mécaniquement de la tendance humaine à commercer. Le capitalisme ne procède pas d’une évolution historique linéaire, homogène et universelle. Son apparition résulte au contraire de conditions historiques particulières propres à l’Europe occidentale. Les catégories contemporaines de pays « en développement » ou « émergents » traduisent dès lors une lecture téléologique du devenir historique, héritée du progressisme libéral occidental, qui suppose implicitement que chaque société devrait reproduire les étapes historiques traversées auparavant par l’Angleterre ou la France.
Le capitalisme doit dès lors être appréhendé comme une construction historique spécifique, et non comme une évolution naturelle des sociétés humaines. Le capitalisme ne s’est pas développé simultanément sur toute la planète. Il s’est d’abord consolidé dans un noyau limité de puissances.
Il ne constitue ni l’aboutissement logique de l’histoire universelle ni l’expression intemporelle d’une prétendue « nature humaine » portée vers l’échange marchand. Le capitalisme est un mode de production historiquement déterminé, apparu dans des circonstances très particulières, au terme de transformations économiques, sociales, politiques et militaires d’une violence systémique permanente. Il repose sur des rapports sociaux spécifiques qui n’ont pas toujours existé et qui ne possèdent aucun caractère éternel.
Surtout, il n’existe pas un capitalisme unique se développant partout selon les mêmes modalités. Le capitalisme anglais du XVIIIe siècle, le capitalisme français issu de l’absolutisme monarchique, le capitalisme allemand forgé sous direction étatique prussienne, le capitalisme japonais né de la restauration Meiji, le capitalisme russe développé sous une bureaucratie, tsariste puis soviétique hyper-centralisée, ou le capitalisme algérien impulsé par le colonialisme et parachevé par l’État placé sous la houlette du FLN, relèvent de trajectoires historiques profondément distinctes. Tous participent certes d’un même mode de production mondial, mais leurs formes d’émergence diffèrent considérablement selon les structures sociales antérieures, les rapports de force internationaux et le degré d’intégration au marché mondial.
Il est donc impossible de comprendre le développement historique du capitalisme chinois, russe, japonais ou même algérien à partir du seul modèle occidental classique, comme si l’ensemble des sociétés humaines étaient condamnées à reproduire mécaniquement le parcours historique britannique ou français avec quelques décennies de retard. Une telle lecture relève d’une conception profondément linéaire et téléologique de l’histoire.
C’est précisément pourquoi les catégories de « pays développés », « sous-développés » ou « émergents » apparaissent aussi trompeuses. Sous leur apparente neutralité descriptive se cache en réalité toute une philosophie évolutionniste héritée du libéralisme occidental du XIXe siècle. Ces notions supposent implicitement que toutes les sociétés humaines suivraient une même trajectoire linéaire de progrès, certaines nations ayant simplement « pris de l’avance » sur d’autres. L’Occident devient alors le modèle universel du développement historique, tandis que le reste du monde est réduit à des formes inachevées ou retardataires de lui-même.
Centre et Périphérie : la structuration inégale du monde capitaliste
Une telle vision efface entièrement les rapports de domination internationaux constitutifs du développement capitaliste mondial. Le capitalisme ne s’est pas développé simultanément sur toute la planète. Il s’est d’abord consolidé dans un noyau limité de puissances – Europe occidentale, puis Amérique du Nord et Japon –, appelées communément Occident ou « Centre », avant d’intégrer progressivement le reste du monde, le « Sud global » ou la « Périphérie », dans une relation profondément asymétrique de dépendance économique, financière, technologique et militaire.
La « Périphérie » – ou pays dits émergents – n’existe pas indépendamment du « Centre » – Occident – : elle est historiquement produite par lui, structurée par ses besoins et subordonnée à sa dynamique d’accumulation. Le développement du « Centre » implique corrélativement la subordination de vastes régions du monde transformées en réservoirs de matières premières, de main-d’œuvre bon marché ou de débouchés commerciaux forcés. Le capitalisme mondial ne réalise donc nullement l’unification harmonieuse de l’humanité ; il organise au contraire une hiérarchie internationale permanente fondée sur l’inégalité structurelle.
La pauvreté ou le prétendu « retard » des pays périphériques ne relèvent nullement d’un simple décalage historique dans le processus de développement. Ils constituent au contraire l’un des produits structurels de l’expansion du capitalisme occidental lui-même. L’accumulation du capital dans les pays occidentaux repose historiquement sur des rapports asymétriques de domination, d’exploitation et de dépendance imposés aux régions périphériques intégrées de manière subordonnée au marché mondial. Derrière l’apparente universalisation du marché mondial se dissimule une division internationale du travail extraordinairement inégalitaire où certains pays concentrent : la puissance financière ; les capacités technologiques ; les centres de décision industriels ; la domination militaire ; le contrôle monétaire ; les leviers géopolitiques. Tandis que d’autres demeurent enfermés dans des positions de dépendance chronique.
Forces productives, rapports sociaux de production et naissance des premières sociétés de classes
Pour comprendre cette dynamique historique, il faut revenir aux transformations profondes qui ont progressivement conduit à l’apparition du mode de production capitaliste. Selon le matérialisme historique développé par Marx, l’histoire des sociétés humaines repose fondamentalement sur l’évolution contradictoire entre forces productives et rapports de production. Les forces productives désignent l’ensemble des moyens matériels permettant aux hommes d’agir sur la nature : outils, techniques, machines, savoirs, organisation du travail, infrastructures, mais aussi force de travail humaine elle-même. Les rapports de production correspondent quant à eux aux relations sociales organisant cette production : propriété collective ou privée des moyens de production, esclavage, servage, salariat, formes de prélèvement du surtravail. La combinaison de ces deux éléments constitue ce que Marx appelle un mode de production. Celui-ci ne détermine pas uniquement la manière dont une société produit ses richesses matérielles ; il structure également l’ensemble de son organisation sociale, juridique, politique, culturelle et idéologique. L’État, le droit, les institutions, les religions dominantes, les représentations morales ou intellectuelles ne flottent jamais au-dessus de la réalité sociale : ils s’enracinent toujours dans une base matérielle déterminée.
Les premières sociétés humaines fonctionnaient selon des formes relativement égalitaires de propriété collective, sociétés désignées sous le nom de communisme primitif. La faiblesse extrême des forces productives imposait alors une coopération directe entre les membres du groupe afin d’assurer la survie commune. La production demeurait essentiellement tournée vers les besoins immédiats et les produits du travail étaient redistribués collectivement selon des règles communautaires. Mais à mesure que les techniques agricoles progressèrent, que les populations augmentèrent et que les besoins matériels se diversifièrent, les premières divisions sociales durables apparurent progressivement. L’accroissement du surplus productif permit à certaines couches sociales de se détacher du travail direct pour monopoliser des fonctions militaires, religieuses ou administratives. C’est dans ce contexte qu’émergèrent les premiers États historiques. Dans les grands empires antiques d’Égypte, de Mésopotamie, d’Inde ou de Chine se développèrent ainsi des formes de domination extrêmement centralisées où une bureaucratie monarchique prélevait une partie croissante du surtravail des communautés agricoles sous forme de tribut. Ces structures politiques assuraient en échange : la protection militaire ; l’organisation des grands travaux hydrauliques ; l’entretien des réseaux de communication ; la gestion administrative des territoires. Ces formations sociales, regroupées par Marx sous l’expression de « mode de production asiatique », se caractérisaient par une domination massive de l’État sur l’économie et par le maintien relativement stable des communautés rurales traditionnelles.
Du monde féodal à l’ascension de la bourgeoisie marchande
L’Europe occidentale connaîtra, pour sa part, une évolution différente. Avec l’effondrement de l’Empire romain d’Occident et les invasions germaniques successives, l’ancien système esclavagiste se désagrège progressivement. Les échanges commerciaux s’effondrent, les villes régressent, le pouvoir central disparaît largement. La société se recentre alors autour des domaines seigneuriaux relativement autonomes : c’est l’émergence du mode de production féodal. Le féodalisme repose sur une organisation essentiellement rurale et localisée de la production. Le seigneur contrôle la terre, prélève un surtravail sur les paysans et assure en retour leur protection militaire ainsi qu’un certain ordre juridique local. Mais contrairement au capitalisme moderne, la production demeure principalement orientée vers la satisfaction directe des besoins locaux. La logique d’accumulation illimitée caractéristique du capitalisme n’existe pas encore. Le seigneur féodal cherche certes à accroître ses ressources, mais son surplus vise essentiellement : la consommation aristocratique ; l’entretien militaire ; les dépenses de prestige ; les obligations religieuses ; les formes traditionnelles de redistribution. La valeur d’usage domine encore largement la valeur d’échange. Mais le féodalisme porte progressivement en lui les conditions de sa propre dissolution. À partir du XIe siècle, la reprise du commerce méditerranéen, l’essor des foires, le développement des villes et la renaissance des échanges monétaires commencent à désagréger lentement l’économie seigneuriale autarcique. Une nouvelle couche sociale prend alors une importance croissante : la bourgeoisie marchande.
La bourgeoisie marchande voit rapidement dans l’émiettement féodal un frein majeur à l’expansion du commerce, à l’unification du marché intérieur et à la consolidation d’un pouvoir central capable de sécuriser les échanges. Les multiples péages, coutumes locales, monnaies concurrentes et guerres seigneuriales entravent lourdement la circulation marchande. Dès lors, les intérêts de la bourgeoisie convergent progressivement avec ceux des monarchies centralisatrices. Les rois cherchent à briser l’autonomie de la noblesse féodale afin d’affermir leur autorité. Les bourgeois souhaitent quant à eux : unifier le marché intérieur ; sécuriser les routes commerciales ; stabiliser la monnaie ; imposer une fiscalité centralisée ; développer des infrastructures ; garantir militairement l’expansion commerciale. L’État moderne naît précisément de cette alliance historique entre bourgeoisie et monarchie.
L’absolutisme monarchique constitue ainsi bien moins le triomphe final de la féodalité que sa lente désagrégation sous l’effet du capitalisme naissant. Derrière l’apparente toute-puissance des monarchies absolues se développe en réalité un appareil étatique adapté aux besoins de l’accumulation marchande. Le mercantilisme représente l’expression économique la plus claire de cette transition historique.
Accumulation primitive et destruction des communautés paysannes
Mais la véritable rupture historique survient lorsque la terre, le travail et les moyens de production deviennent eux-mêmes des marchandises. En Angleterre, les mouvements d’enclosures – c’est-à-dire la confiscation privée des anciennes terres communales – détruisent progressivement les solidarités villageoises, les droits coutumiers et les formes collectives d’existence héritées du monde féodal.
Le salariat : naissance d’une liberté sans autonomie
Des masses paysannes entières sont alors expulsées de leurs moyens traditionnels de subsistance et brutalement séparées de leurs moyens de production. Dépossédé de la terre qui garantissait jusque-là sa survie matérielle, déraciné de ses anciennes structures communautaires, le paysan n’a désormais plus qu’une seule ressource pour subsister : vendre sa force de travail. Le capitalisme naît précisément de cette séparation violente entre les producteurs directs et les conditions matérielles de leur existence. Le travail devient alors une marchandise échangeable sur un marché du travail désormais « libre », libre au sens capitaliste du terme : libre de toute protection collective, mais aussi libre de mourir de faim en absence de salaire. Le prolétaire apparaît désormais comme un individu juridiquement libre : il n’est plus un serf attaché à la terre ni soumis aux anciennes tutelles féodales. Mais cette liberté purement formelle masque une dépendance économique totale. Dépossédé de toute autonomie matérielle, il est surtout « libre » de mourir de faim s’il ne trouve pas un capitaliste prêt à acheter son temps et sa force de travail. Le capitalisme naît précisément de cette séparation violente entre les producteurs et leurs moyens de production.
Le capitalisme n’est pas le fruit d’un consensus naturel ou d’une évolution harmonieuse des sociétés humaines, mais un système historique né dans le sang, la dépossession des terres communes, l’expropriation et la guerre économique, dont la dynamique intime exige l’expansion permanente du marché ainsi que la marchandisation toujours plus poussée du monde et des rapports sociaux. La société bascule sous la domination du Capital, c’est-à-dire sous la domination d’une logique impersonnelle d’accumulation illimitée où l’argent doit constamment se transformer en davantage d’argent.
Toutes les anciennes structures sociales deviennent alors incompatibles avec cette dynamique : communautés villageoises ; coutumes collectives ; solidarités locales ; corporations artisanales ; droits d’usage traditionnels ; limitations religieuses ou morales à l’accumulation. Le capitalisme dissout méthodiquement l’ensemble des anciens rapports sociaux afin de généraliser la marchandisation de toutes les activités humaines. Les révolutions bourgeoises hollandaise, anglaise puis française ne feront qu’achever politiquement cette transformation économique déjà engagée depuis plusieurs siècles. Elles détruisent juridiquement les dernières entraves féodales afin de permettre le libre déploiement du marché, du salariat et de la propriété privée capitaliste.
Ce que l’on appellera plus tard « révolution industrielle » ne constitue finalement que la manifestation la plus spectaculaire d’un phénomène beaucoup plus profond : l’avènement d’une société entièrement dominée par le mode de production capitaliste. Le Capital devient alors le rapport social central structurant l’ensemble de la vie collective. D’un côté se concentrent les détenteurs des moyens de production ; de l’autre se développe une immense masse de travailleurs dépossédés, contraints de vendre quotidiennement leur force de travail pour assurer leur survie.
Expansion mondiale, guerres impérialistes et domination capitaliste
L’Europe occidentale entre ainsi dans une dynamique historique nouvelle : industrialisation accélérée ; urbanisation massive ; généralisation du salariat ; concentration du capital ; expansion coloniale ; domination financière mondiale. Le capitalisme européen peut désormais entreprendre ce qui deviendra sa véritable vocation historique : l’intégration violente de l’ensemble de la planète dans le marché mondial dominé par les puissances occidentales ou du Centre.
Le capitalisme occidental ne s’est d’ailleurs jamais développé autrement que par la dépossession et la guerre. Depuis les conquêtes coloniales jusqu’aux guerres napoléoniennes qui accompagnèrent l’expansion de la bourgeoisie européenne, depuis les massacres impériaux du XIXe siècle jusqu’aux deux guerres mondiales nées des rivalités entre puissances capitalistes européennes pour le partage du monde, l’histoire du capitalisme apparaît indissociable d’une violence militaire permanente. Même après 1945, loin de l’image pacifiée entretenue par les pays occidentaux, le système capitaliste mondial a continué de produire une succession ininterrompue de guerres, d’interventions militaires, de coups d’État, de déstabilisations et de conflits impérialistes menés au nom de la sécurité, du libre-échange, de la civilisation ou de la « démocratie » occidentales. La guerre n’est donc nullement une anomalie extérieure au capitalisme occidental : elle constitue l’une des formes historiques privilégiées de son expansion, de sa régulation des crises et de sa reproduction mondiale.
Le capitalisme occidental apparaît ainsi non comme l’aboutissement naturel et harmonieux de l’histoire humaine.
Mais comme le produit historique spécifique d’un long processus de dépossession, d’expropriation et de destruction des anciennes formations sociales. Né de la dissolution violente des structures communautaires héritées du féodalisme, de l’expulsion des producteurs directs de leurs moyens de subsistance et de la généralisation progressive du salariat, il s’est développé à travers l’intervention massive de l’État, l’expansion coloniale, la guerre économique et l’intégration forcée de la planète au marché mondial. Derrière les mythologies libérales du progrès, du libre marché et de la concurrence se dessine ainsi la réalité historique d’un système fondé sur l’accumulation illimitée du capital, la marchandisation croissante des rapports humains et la reproduction permanente des rapports de domination à l’échelle mondiale.
Khider MESLOUB
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