Les inégalités atteignent des sommets historiques. Tandis qu’une infime caste d’ultra-riches accumule des fortunes colossales, les services publics s’effondrent et les sociétés se fracturent. Taxer les milliardaires devient une urgence démocratique alertent de nombreux économistes.
par Georges Renard-Kuzmanovic
« Si le peuple comprenait notre système bancaire et monétaire, il y aurait une révolution avant demain. » – Henry Ford
L’inégalité, un phénomène planétaire qui ne cesse de s’aggraver
En ce début d'année 2026, les inégalités économiques n’ont jamais été aussi massives à l’échelle mondiale depuis un siècle. Selon le World Inequality Report 2026 du World Inequality Lab, les 10 % les plus riches de la planète détiennent aujourd’hui environ 75 % de la richesse mondiale, tandis que la moitié la plus pauvre de l’humanité possède à peine 2 % de cette richesse. Sur le plan des revenus, ces 10 % captent plus de 53 % des revenus totaux, laissant aux 50 % les moins favorisés un maigre 8 % du gâteau économique global. La concentration de richesse au sommet est extrême : une poignée de moins de 60 000 individus, soit 0,001 % de la population mondiale, possède trois fois plus de richesse que les 2,8 milliards d’adultes les plus pauvres réunis.
Les données montrent non seulement une concentration persistante, mais un creusement accéléré de l’écart entre les très riches et le reste de la population. La part de la richesse contrôlée par l’élite ultra-riche (les milliardaires et centimillionnaires), augmente beaucoup plus vite que celle du reste du monde, signe d’une dynamique devenue structurelle – les « ruissellement » se fait à l'envers, des plus pauvres et des plus riches, et ceux, de plus en plus rapidement.
Le néolibéralisme en héritage, une rupture historique de répartition
Les causes de cette concentration des ressources sont profondément politiques. Le néolibéralisme, né dans les écoles économiques américaines, notamment à l’Université de Chicago, a été imposé depuis les années 1980, d'abord aux Etats-Unis sous Ronald Reagan, puis au Royaume-Uni avec Margaret Thatcher pour enfin se généraliser après l'effondrement de l'URSS et la disparition de la peur du communisme, comme un modèle absolu en Occident. Il repose sur une logique simple : réduire l’État, mettre l’État au service des intérêts du capital financier, affaiblir la fiscalité progressive, déréguler les marchés, réduire toujours d'avantage les régulations nationales, privilégier le « libre-échange » (dans des traités où il est finalement très peu question d'échanges et encore moins de liberté et plus de constitution de monopoles capitalistiques intouchables), privatiser les biens communs et faire confiance à la politique de l’offre.
Cette idéologie a été vendue comme une promesse. L’enrichissement du sommet devait ruisseler vers le reste de la société. Quarante ans plus tard, le constat est implacable. La richesse ne ruisselle pas, elle s’accumule. Les revenus tirés du capital explosent tandis que les salaires stagnent, et la part du revenu national captée par le travail recule face à celle du patrimoine et des actifs financiers.
En Occident et en France, des écarts de plus en plus vertigineux
Les chiffres reflètent une réalité similaire dans tous les pays occidentaux, d'avantage même que dans le Sud Global. Dans l’Union européenne, les 10 % les plus riches contrôlent environ 60 % de la richesse totale, tandis que le bas de l’échelle ne possède presque rien. Aux États-Unis, la concentration atteint des niveaux historiques, où le 1 % le plus riche détient désormais près de 32 % de la richesse nationale.
En France, la dynamique suit la même trajectoire. Les 0,1 % les plus riches gagnent en moyenne plus de 160 fois ce que perçoit le quart des ménages les plus pauvres. Cette disproportion traduit une fracture sociale profonde, dans laquelle une minorité s’éloigne de plus en plus du reste du pays, non seulement par ses revenus, mais par son accès au pouvoir économique, politique et médiatique. Ce sont les différentes formes de « Capital » dont parlait Pierre Bourdieu – le capital économique conditionne et assure l’accès au capital culturel et au capital social. A cela s'ajoute le phénomène sociologique inédit d'une décorrélation quasi complète des intérêts des élites des ultra-riches par rapport aux intérêts de leurs compatriotes des pays dont ils sont issus. Une méta-classe transnational s'est constituée ; les moyens modernes électroniques, les réseaux, les transports et les dérégulations leurs permettent de contourner l’impôt, de déplacer ses capitaux, et de s'affranchir complètement de leur base nationale, tout en pesant sur les décisions publiques et en imposant leurs intérêts comme horizon politique.
Une fracture qui affaiblit les services publics et l’intérêt général
Le dogme du ruissellement est aujourd’hui discrédité. La croissance des revenus des ultra-riches n’a pas entraîné une amélioration équivalente pour les classes populaires ou moyennes. Au contraire, la majorité des gains économiques va au sommet, et la société se transforme en structure à deux vitesses.
L’accroissement des inégalités n’est pas une abstraction comptable. Il se traduit directement par l’affaiblissement des infrastructures collectives. Les services publics, déjà fragilisés par des décennies d’austérité, manquent de moyens face à l’augmentation des besoins sociaux. Hôpitaux saturés, écoles en tension, logements inaccessibles, transports délabrés, la dégradation du bien commun contraste avec l’explosion des patrimoines privés, quand cette dégradation n'est pas sciemment voulue par un capital financier qui a de plus en plus asservi les Etats : sous financer les services publics et les rendre pesants par de nouvelles normes idiotes permet de les fragiliser, de les rendre « inefficaces » aux yeux des usagers, ce qui permet à terme leurs privatisation, et par là-même, l'accroissement des inégalités.
« Comment détruire un service public ? En baissant son financement. Il ne fonctionnera plus. Les gens s’énerveront, ils voudront autre chose. C’est la technique de base pour privatiser un service public. » – Noam Chomsky.
Le néolibéralisme a organisé un transfert silencieux, mais massif, de la richesse collective produite par la société dans les mains d'une minorité, tandis que les États, volontairement appauvris par des baisses d’impôts et des cadeaux fiscaux, peinent à remplir leurs missions fondamentales.
Taxer les ultra-riches, une urgence démocratique
Face à ces constats, la taxation des ultra-riches apparaît comme une nécessité. Il ne s’agit pas seulement de financer davantage l’État, mais de corriger une dynamique qui détruit la cohésion sociale et menace la démocratie. Une fiscalité progressive – quelle que soit cette forme de taxation – sur les grandes fortunes permettrait de ralentir la concentration de richesse et de réinvestir dans la santé, l’éducation, la transition écologique et les infrastructures.
Les opposants brandissent l’exil fiscal ou la fuite des capitaux, mais ces arguments masquent souvent la réalité que l’impôt est l’un des derniers outils démocratiques permettant de limiter la puissance d’une oligarchie économique de plus en plus hors de contrôle.
Franklin Roosevelt l'avait parfaitement compris face au désastre de la Grande Dépression – il comprit qu’aucune société ne peut survivre à une telle concentration du pouvoir économique.
Dès 1933, il engagea la politique du New Deal, fondée sur une régulation renforcée du système financier, une intervention publique structurée et une fiscalité très progressive. Il fit notamment adopter le Glass-Steagall Act, imposant une séparation stricte entre banques de dépôt et banques d’investissement, afin de limiter les conflits d’intérêts et de freiner la spéculation excessive qui avait précipité le krach de 1929.
Roosevelt porta aussi la fiscalité à des niveaux que nos élites jugeraient aujourd’hui « confiscatoire ». Le Revenue Act de 1935 instaura un taux marginal maximal de 79 % pour les revenus excédant 5 millions de dollars, ainsi qu’un impôt sur les successions pouvant atteindre 70 % pour les patrimoines supérieurs à 50 millions — l’équivalent d’environ 20 milliards actuels. Sous Truman puis Eisenhower, ce taux fut porté jusqu’à 92 %, voire 94 % en période de guerre. L’enjeu était clair : éviter l’émergence de dynasties économiques et réaffirmer la primauté de l’État face à la puissance financière.
« La mesure de nos progrès n’est pas de savoir si nous ajoutons plus à l’abondance de ceux qui ont beaucoup, mais si nous en fournissons suffisamment pour ceux qui ont peu. » – Franklin D. Roosevelt
Aujourd'hui, de plus en plus d'économistes, et pas seulement les « hétérodoxes » comprennent la nécessité impérieuse d'un New Deal moderne. Soit c'est la fin du modèle néolibéral, soit c'est la mort garantie de la société.
Le World Inequality Report 2026 offre une photographie saisissante : sans réformes ambitieuses, l’inégalité continuera de miner les sociétés, de fragiliser les États et d’accentuer le divorce entre une minorité ultra-forte et la majorité des citoyens.
Les voies de sortie existent, mais elles supposent une rupture avec quarante ans de néolibéralisme. Taxer les ultra-riches, réguler les marchés financiers, restaurer l’État social, replacer l’économie au service de l’intérêt général, voilà les conditions minimales pour éviter l’enfermement dans un monde oligarchique.
La sécession des milliardaires : un monde au bord de l'oligarchie, une dérive inquiétante
À l’extrême de cette dynamique, certaines élites milliardaires portent désormais des visions inquiétantes : monde transhumaniste, réduction démographique, technocratie privatisée, séparation complète entre les puissants et le reste de l’humanité. Des figures comme Peter Thiel, proche des cercles trumpistes, incarnent cette tentation d’un avenir post-démocratique, où la société ne serait plus un corps commun, mais un marché gouverné par quelques-uns.
Au cœur d’un monde où les inégalités explosent et où le ruissellement n’a jamais existé, le néolibéralisme, imposé depuis quarante ans, a produit un pillage social méthodique, organisant la captation des richesses par une minorité au détriment de l’intérêt général.
Les richesses au sommet s’accumulent à un rythme vertigineux pendant que la pauvreté du monde s’étend, jusqu’à atteindre cette absurdité historique. Une poignée d'individus possèdent plus que la moitié de l’humanité, au point d'imaginer, et de tenter de créer en actes, un monde à leur image, transhumaniste.
Fortunes immenses, exploits records des actionnaires, et sociétés à bout de souffle... L’Occident, en particulier glisse dangereusement et change de modèle. Ces inégalités accrues produisent, lentement mais certainement, une société nouvelles, un régime nouveau pourrait-on dire, où un système de facto oligarchique supplante la démocratie libérale que nous connaissons encore.
Le Capital s’est dressé contre la société, faisant ressurgir le retour des inégalités du XIXe siècle sous des formes modernisées, transnationales, presque hors-sol – les ultra-riches prospèrent pendant que les peuples décrochent.
Dans ce grand hold-up, les milliardaires captant tout, se constituent en caste séparée qui ne vit plus dans le même monde. Taxer les ultra-riches n’est plus une option idéologique, mais l'exigence de survie d'un modèle dont est issu la civilisation occidentale. L’impôt sur les riches devient le dernier rempart contre le chaos social et la mort progressive de la démocratie.
A défaut, c'est un autre monde qui émergera et très certainement pas de manière apaisée.