par Hervé Ryssen
(Ecrivain emprisonné pour des opinions)
Presque tous les cheveux blancs que j'ai aujourd'hui, je les ai eus en prison.
La pire journée de ma vie a été un 17 février. C'était le 17 février 2021, alors qu'une fois de plus j'étais extrait de ma cellule de prison de Fleury-Mérogis pour être emmené à la cour d'appel, sur l'île de la Cité. Cette fois-ci, c'était pour une demande de mise en liberté, et j'étais plutôt optimiste. J'ai raconté tout cela dans "Le Coup de la loi".
Il n’y avait dans la salle d’audience que moi et mon avocat, maître Bonneau, deux avocats des parties civiles et un gendarme.
Mais juste avant l’entrée de "la cour", dans la salle d’audience, maître Bonneau m’apprit qu’il y avait "un souci" : un appel qui n’avait finalement pas été accepté. Il s’agissait de la vidéo intitulée "Les juifs, l’inceste et l’hystérie", qui m’avait valu en première instance un an de prison ferme en juin 2018 (Thomas Rondeau, président). Maître Bonneau me montra l’écran de son téléphone portable, et là, je reçus une bûche sur la tête.
Il était alors inutile de plaider la demande de mise en liberté si l’appel pour cette affaire (une parmi beaucoup d’autres) était rejeté. Le président du tribunal demanda alors à maître Bonneau si nous désirions plaider cet appel le jour même, ou si nous préférions préparer notre défense et reporter l’audience à la semaine suivante. Je savais que je n’aurais pas dormi de toute la semaine, et demandai à maître Bonneau de plaider sur le champ.
Il n’y avait face à nous que deux avocats des parties civiles : celui de l’association Avocats sans frontières (présidée par Gilles-William Goldnadel) et un autre, un grand chauve, Franck Serfati, qui représentait le Bureau national de vigilance contre l’antisémitisme. C’est ce Franck Serfati qui a été le plus virulent, le plus méchant, le plus teigneux, le plus cruel. Il tenait manifestement énormément à ce que je prisse un an de prison ferme en plus. Ça lui tenait à cœur. Je venais juste d’expliquer au tribunal que mes conditions de détention étaient particulièrement difficiles : du fait du confinement, toutes les activités étaient supprimées. Il n’y avait ni groupe de lecture à la bibliothèque, ni cours d’anglais, de philo ou d’histoire, ni salle de musculation, pas de messe le dimanche, pas de formation professionnelle ; et pour moi, pas de stade et plus de promenade du tout… rien : J’étais "h24" dans la cellule, obligé de subir les rires et les beuglements des voyous de cité à la fenêtre.
Ces considérations n’ont pas empêché ce Franck Serfati d’insister longtemps et lourdement : l’appel n’avait pas été interjeté dans les formes requises par la loi… il fallait respecter le droit… Monsieur Lalin était un antisémite forcené, un propagateur de haine…
"J’étais cuit. Il n’y avait pas une chance sur dix pour que je m’en sorte. Ce serait donc un an de prison de plus dans cet enfer, alors même qu’en arrivant dans cette salle, je me réjouissais à l’avance d’une sortie prochaine en avril.
Au lieu de cela, je voyais avec angoisse se profiler des semaines et des semaines de détresse. J’étais assommé par la verve haineuse de cet avocat. Je peux le dire, ce jour-là, j’ai vu la cruauté incarnée dans un homme. Je ne la voyais pas décrite dans un livre, cette fois-ci. Elle était sous mes yeux. Il y avait là, face à moi, ce que le genre humain peut avoir de plus laid. En fait, je ne pensais même pas qu’un être humain pût être aussi puant, aussi dénué de compassion. Je ne connais personne autour de moi qui se serait comporté de cette manière avec un homme à terre. Personne. C’était comme si nous étions membre de deux communautés, de deux humanités différentes. Ou plutôt : si moi j’étais un être humain, lui ne l’était assurément pas. Nous n’étions pas de la même espèce. Ce bipède à apparence humaine était d’une monstruosité morale que je ne pouvais soupçonner jusqu’à présent."
[…]
Mes lecteurs et tous ceux qui me suivent depuis longtemps savent que le sort des Français me préoccupe beaucoup plus que le sort des Palestiniens. Mais ce soir-là, dans ma cellule, je pensais aux familles de Palestiniens, livrées pieds et poings liés à des salauds de cet acabit qui pouvaient être engagés dans l’armée israélienne. Je le répète encore une fois : je ne pensais pas que la cruauté pouvait habiter un être humain à ce point. Et il l’étalait devant le tribunal, tout naturellement, comme s’il était sûr de son effet et de son bon droit. Pour la première fois de ma vie, à 53 ans, j’ai vu un homme parfaitement insensible à la souffrance d’autrui, qui prend au contraire plaisir à faire souffrir un adversaire et qui le fait savoir haut et fort, publiquement."
[...]
Le tribunal s’est retiré pour délibérer. J’ai mis mes mains sur mes yeux, la tête sur la tablette de bois, et suis resté ainsi sans regarder personne pendant une bonne heure, complètement saisi par l’angoisse. Je sentais mes cheveux en train de blanchir tant mon désarroi me remplissait entièrement. J’étais transi de peur, il faut le dire. J’aurais pu vomir ou tomber la tête la première sur le sol tant j’étais perdu, accablé, assommé par ce qui m’arrivait. Alors j’ai prié, prié et prié encore." Le Coup de la loi, page 151-155
Quand une heure plus tard, les juges sont entrés dans la salle et que j’entendis que la demande d’appel était "recevable", je me suis effondré, le corps secoué de spasmes. Pour ceux que ça intéresse, regardez la vidéo de Kyle Rittenhouse qui risquait la prison à vie (Kyle Rittenhouse reacts to 'not guilty' verdict) ou encore celle de Daniel Villegas qui apprend enfin qu'il n'est pas reconnu coupable.
Ce n'est que plus tard, en rédigeant le livre, que je me suis fait cette réflexion : "Mais j’y pense seulement maintenant : c’est peut-être précisément parce que cet avocat s’est comporté d’une manière aussi abjecte que le tribunal a finalement estimé que l’appel était recevable."
J'ajoute qu'un avocat de mes connaissances qui avait travaillé dans le cabinet de Franck Serfati m'avait assuré que ce Serfati s'était fait une spécialité de défendre des immigrés clandestins (ce qui doit être aisément vérifiable) et qu'il insistait pour se faire payer à l'avance, et en liquide.
