dimanche 22 mars 2026

Habermas, l’Europe sans nations, et le retour du réel




La disparition de Jürgen Habermas clôt une époque intellectuelle. Sa pensée, centrale dans la construction post-nationale de l’Union européenne, a inspiré une vision de la démocratie détachée des nations, dont les limites apparaissent aujourd’hui avec le retour des souverainetés et des conflits.

Jürgen Habermas (1929-2026) est décédé.

Il fut l’un des philosophes majeurs de l’après-guerre et forma plusieurs générations d’intellectuels et de décideurs européens.

Son interrogation fondatrice prenait racine dans l’expérience allemande après le nazisme.

L’Allemagne pouvait-elle durablement vivre en démocratie ? Qu’est-ce que l’espace public, et quelles conditions rendent possible l’existence d’une véritable délibération démocratique ? Et quel rôle l’Europe pouvait-elle jouer dans l’édification et la garantie de cet horizon ?

Son influence fut considérable, bien au-delà du monde académique, parmi les courants néolibéraux et post-nationaux, à gauche comme à droite.

Allemand, il tendait à considérer la nation et le nationalisme comme des réalités équivalentes, ce qui conduisait à légitimer le contournement des souverainetés nationales par l’Union européenne.

Ce vice de pensée devait conduire l’Union européenne aux impasses que nous connaissons aujourd’hui. L’histoire suit une trajectoire inverse de celle qu’il appelait de ses vœux.

Les peuples européens, se sentant dépossédés de la maîtrise de leur destin, se replient.

L’Europe s’effondre et sort de l’Histoire, car les institutions de l’Union européenne sont l’inverse de l’imaginaire européen, de son génie propre, qui est de faire de la diversité de ses peuples, constitués en nations, du commun.

La pensée d’Habermas a servi de justification, par son abstraction hors des socles nationaux de la démocratie et des us et coutumes des peuples, à un spectacle démocratique européen dont la scène est constituée par les institutions de l’UE, avec des intermittents du spectacle.

Nous assistons maintenant, en réaction, pour le meilleur comme pour le pire, au retour de la nation.

Le meilleur, c’est la reprise en main du politique, par les citoyens, de la démocratie sur les technostructures européennes et nationales au service des marchés et des techniques : la souveraineté nationale.
Pour le pire, c’est le nationalisme et la guerre, en Allemagne d’abord, avec l’AfD, formation au sein de laquelle sont présents des courants néo-nazis.

Le fascisme et le nazisme ne résultent pas des nations, mais du sentiment de dépossession politique des peuples dans la diversité de leurs cultures politiques, que prétendait contourner Habermas pour résoudre la question de la culture politique allemande.

Face au désastre de la remontée du passé qu’il redoutait, il commençait à infléchir sa position ces toutes dernières années. Ainsi, très tôt, juste après l’invasion de l’Ukraine par la Russie, il appelait, contre les dirigeants allemands et de l’UE, à ouvrir des négociations avec la Russie. Il devait pressentir ce que cette guerre allait réveiller en Allemagne…

Il restera d’Habermas des contributions philosophiques majeures, qui auront profondément marqué la pensée contemporaine, mais aussi de graves erreurs politiques dont les effets catastrophiques se donnent aujourd’hui à voir.

Stéphane Rozès