lundi 22 juin 2026

Rester sain dans un asile à ciel ouvert



Pour une bonne santé mentale, il faut quoi ? Un psy hors de prix qui hoche la tête à 80 euros la minute ? Du yoga en legging éthique fabriqué au Bangladesh ? Trois applis de méditation qui vous envoient des notifications pour vous rappeler de respirer ? Ou une thérapie au ronron avec un chat qui vous juge en silence ?

Allons. Soyons sérieux trente secondes – pas plus, après ça devient suspect.

Dans ce cirque absurde, grotesque et carnivore, je ne vois qu’une priorité absolue : préserver son équilibre mental. En mode survie. Comme on martèle «Ctrl + S» avant que l’écran ne gèle – parce qu’on sait très bien que ça va geler.

Et croyez-moi, c’est du sport de haut niveau. Essayez de rester zen quand vous baignez dans une piscine de cons qui s’ignorent : les pires, sont ceux qui ont l’arrogance tranquille et la bêtise expansive. Ils ne doutent jamais. Ils diffusent.

Ajoutez à ça un État nounou sous cocaïne, qui vous parle comme à un enfant qui aurait mangé de la pâte à modeler. Un État qui, pour votre bien, évidemment, serait prêt à vous faire une inspection technique complète – y compris par les voies les plus intimes – afin de s’assurer que vos pensées sont homologuées. Sécurité avant tout.

Merci, mais j’ai dépassé l’âge où on me tient la main pour traverser la rue. Et surtout l’âge où on me fouille les poches – et le reste – pour vérifier si je suis un bon élève idéologique.

Savoir qu’on est encore considéré comme un mineur sous tutelle, ça use. Sérieusement. J’ai l’âge des bilans médicaux et des lunettes progressives, pas celui du carnet de correspondance idéologique.

Le paternalisme sirupeux, c’est terminé. Rangez-moi cette voix douce et monotone qui explique la vie comme à un élève dissipé. Je n’ai plus besoin qu’on m’explique quand il faut applaudir, quand il faut trembler et quand il faut m’indigner.

Et les slogans en boucle, merci bien : répéter une ânerie toutes les cinq minutes ne la rend pas vraie, ça la transforme juste en jingle débile. À force de marteler le vide, on n’obtient pas de la profondeur : juste un écho plus fort dans une pièce déjà creuse.

Et l’esprit sain – le vrai – ne supporte pas la médiocrité. Il ne la débat pas, il ne la négocie pas : il la fuit. Il prend ses jambes à son cou et va respirer ailleurs. Parce que quand on n’est pas complètement con – pas besoin d’avoir lu des bibliothèques entières -, on voit au premier coup d’œil ce qui cloche. Ça saute aux yeux. Ça hurle même.

Alors voilà la seule question qui mérite encore un peu de salive : comment rester lucide sans finir en pension complète chez les zinzins ? Comment garder l’équilibre quand le monde autour de vous a choisi la moquette épaisse de la facilité, le canapé ergonomique de la lâcheté confortable et la bêtise sous blister.

Alors oui, comment rester lucide sans devenir comme eux ?

La réponse est brutale de simplicité : devenez égoïste.

Pas l’égoïsme du petit tyran qui veut tout contrôler. Non. L’égoïsme supérieur : celui qui consiste à protéger farouchement sa paix intérieure.

À un moment donné, il faut arrêter de vouloir sauver tout le monde, convaincre tout le monde, corriger tout le monde.

Alors, coupez les parasites. Cultivez votre jardin. Marchez. Courez. Asseyez-vous au bord d’un lac et vivez l’instant. Regardez la mer sans rien poster. Laissez le vent vous gifler le visage. Retrouvez le silence. Le vrai. Celui qui n’a pas besoin d’être liké.

Quant aux cons qui, eux, ne vous ignorent pas, méfiez-vous. Ceux-là sont les plus dangereux. Ils ont un talent rare : celui d’apparaître exactement au moment où vous êtes enfin tranquille.

Vous êtes seul au bord d’un lac, en train de contempler un coucher de soleil ? Ils surgissent pour vous expliquer pourquoi le soleil est problématique.

Vous marchez en forêt pour retrouver le calme ? Ils trouvent le moyen de vous raconter leurs problèmes de copropriété à trois kilomètres du premier immeuble.

Vous profitez d’un moment de bonheur simple ? Ils débarquent avec l’énergie d’un contrôleur fiscal un lundi matin et la légèreté émotionnelle d’une bétonnière pleine.

Le con ordinaire est pénible. Le con motivé est une force de la nature.

Alors protégez votre paix intérieure comme un trésor national. Fuyez sans honte. Courez si nécessaire. Négocier avec certains individus est aussi utile que jouer aux échecs avec un pigeon : il renverse les pièces, lâche une fiente sur l’échiquier et repart convaincu d’avoir gagné la partie.

Et vous savez quoi ? Le vrai luxe aujourd’hui, ce n’est ni l’argent ni le statut social.

C’est une journée entière sans entendre une seule connerie.

Amal Djebbar