Entrevue avec Marion Dapsance
Dans cette émission avec Marion Dapsance, anthropologue et spécialiste du bouddhisme contemporain, nous revenons sur la place croissante des doctrines orientales dans les sociétés occidentales modernes.
Pourquoi le bouddhisme bénéficie-t-il d’une image aussi positive en Occident ? Que cachent réellement certaines pratiques comme le yoga, les chakras ou encore le tantrisme ? Peut-on véritablement séparer spiritualité, religion et développement personnel ?
À travers une réflexion sur les doctrines orientales, le conditionnement culturel, les doubles standards et la quête moderne de spiritualité, cette discussion interroge l’arrière-plan philosophique et religieux de pratiques aujourd’hui banalisées jusque dans le monde de l’entreprise.
Une émission sur le relativisme spirituel, les nouvelles religiosités occidentales et les conséquences culturelles d’un monde déchristianisé en quête permanente de bien-être et d’expériences intérieures.
Le bouddhisme à l’occidentale
par Marion Dapsance
Ainsi, en Europe, le bouddhisme a rapidement évolué en un projet visant l’amélioration du monde. Dans l’espoir d’un bonheur universel, cette rénovation sociale devait passer par le perfectionnement spirituel de chaque personne plutôt que par la mise en œuvre de politiques particulières ou par la multiplication d’œuvres de charité sur le modèle chrétien. Ces caractéristiques du « bouddhisme » européen de la seconde moitié du XIXe siècle sont toujours d’actualité. La « méditation », au sens de relaxation assise et non plus de réflexion sur la vie, est désormais devenue l’outil principal de la transformation sociale souhaitée par ses partisans. Elle ne vise plus la réformation morale, mais le perfectionnement émotionnel et mental. Grâce à la méditation, selon ses porte-parole, l’économie sera plus équitable, les relations humaines et internationales seront pacifiées et les maladies mentales, éradiquées. Les motivations des promoteurs actuels du bouddhisme et de la méditation sont donc loin de se résumer à l’appât du gain.
Pour mettre en œuvre ce projet de réforme sociale, de nouveaux professionnels sont nécessaires : non plus de simples moines et maîtres bouddhistes, mais des formateurs, des thérapeutes, des médecins, des chercheurs, des écrivains, des conférenciers, des lobbyistes. Tous monnayent leurs services, car leur idéal exige l’établissement d’un nouveau type d’économie (« économie éveillée » ou « altruiste »). La particularité de ces nouveaux marchands du temple — ces commerçants qui se tiennent dans l’enceinte de l’établissement religieux et tirent parti de leur situation d’entre-deux — tient à leur extrême diversité, à l’absence ou à la quasi absence de critères clairs permettant de les légitimer, à leurs liens extrêmement distendus avec les institutions bouddhiques traditionnelles, et au fait qu’ils ne se consacrent pas à la recherche de l’éveil, mais à l’amélioration des performances humaines, dans un but social.
En définitive, le bouddhisme à l’occidentale n’est ni particulièrement religieux, ni spécialement « spirituel », ni tout à fait politique, ni véritablement thérapeutique. C’est un programme complet de transformation de la société prenant l’être humain comme matière première. Il se fonde sur la croyance en la notion de « progrès » (matériel et spirituel) plus que sur la revendication d’une tradition ancienne. Ce qui compte, ce ne sont pas les siècles de maturation d’une pensée et d’élaboration de rituels, mais des « méthodes » et des « techniques » prêtes à l’emploi, permettant à terme d’établir une société humaine plus harmonieuse. La voie de salut individuel proposée par le bouddhisme traditionnel a finalement évolué vers un projet de société idéale avec, au centre, l’individu parfait et pleinement épanoui.
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