dimanche 7 juin 2026

Ne-Pas-Faire





Le pashu, l'être 'lié', hylique (sthûla, grossier. 'matériel') n'adore que son pasha, son lien, dont il fait son 'dieu'. Il est soumis à Mâyâ, le principe de séparation du sujet et de l'objet. Dans le topique de la corde et du serpent, où le serpent est pris pour la corde, Mâyâ est le 'serpent', et Brahman, la corde. Dans cet exemple, il n'y a que la 'corde', que l'on ne 'perçoit' pas, car seul le serpent est perçu. La corde a-t-elle créé le serpent ? Nullement. Le serpent a-t-il une 'certaine existence' ? Aucunement. Le serpent, c'est l'univers', 'connu', c'est-à-dire créé, par 'identification' et 'division'. L'univers, qui n'a pas la moindre existence, est pris pour Brahman, qui n'est pas la cause de l'univers - la causalité, qui est une perception erronée, surimposée, ne commence qu'avec Mâyâ - cause ne précédant pas son effet, ne lui étant pas concomitante, ni, bien sûr, postérieure. Cause qui ne devient cause que lorsque l'effet est produit - causée donc en tant que cause par son effet. Les religions et les philosophies ne sont que 'sous le soleil de Mâyâ'.

C'est ainsi que le pashu ne s'intéresse nullement à la 'vérité' (satya, Brahman) - il ne s'intéresse qu'à la surimposition, l'imposture, et la foule attend incessamment le grand imposteur, celui qui feindra d'avoir assez d'autorité pour imposer l'illusion comme vérité définitive - la foule, gobeuse d'illusion (moha), est cependant toujours sceptique - ce n'est pas assez - et déçue par son propre scepticisme - d'où les mesures antipyrrhonniennes qui sont prises jusque dans les prétoires...

Le 'monde' ainsi, n'est qu'un 'discours', qu'un 'faire'. Le 'monde' s'édifie par le faire, qui est le discours de la perception erronée. C'est le Ne-Pas-Faire qui 'détruit' le 'monde', qui le 'dissipe' - faisant entendre le 'rugissement de la vacuité' (shûnyatâ simhanâda), la 'non-naissance' (ajatâ) dont les 'dualistes' ont peur. L'être n'est que surimposition. et les perceptions de l'état de veille (jagrat), de l'état de rêve (svapna, taijasa), les perceptions 'extérieures' et 'intérieures', ne sont que 'surimpositions' - c'est ainsi que Lin Tsi dit qu'il n'y a rien à chercher à l'extérieur ni à l'intérieur. 

Le pashu est le bhogin - bhoga signifie 'jouissance' et aussi 'effort' ; il est celui qui ne 'sacrifie pas', qui n'abolit pas le combustible dans le feu du yajña de la gnose. Ne-pas-faire peut se traduire aussi par abhoga, non-effort, non-attachement. Le pashu 'construit' son monde par l'effort et l'identification à autre que lui-même - que ce soit son individualité ou sa non-individualité - par la 'jouissance'. la 'manducation' - bhuj signifie 'manger', 'jouir de', 'expérimenter' - le pashu, le bhogin, est l''expérimentateur', le 'faiseur', le tueur de Brahman, pour la grande gloire de l'illusoire Mâyâ. Le pashu est le karmin, l'idiot qui tisse son karma, qui est son «univers», qui est son linceul.

Le Vivekacûdâmani (284) dit :

ahambhâvasya dehe'sminnih shesavilayâvadhi 
sâvadhânena yuktâtmâ svâdhyâsâpanayam kuru

Tant que l'identification du 'je' au corps - en fait, ahambhâva signifie I"orgueil' (=abhimanya), deha = corps, smi = être vain de ; il s'agit de la détermination du 'je' par l'orgueil du corps, de l'identification du je au corps. de l'orgueil du je et de l'orgueil du corps - n'est pas exterminée (shesa est le 'reste' ou la 'fin', vilayanam, la dissolution, la liquéfaction, la suppression ; ainsi, il faut que l'identification au corps, cet 'orgueil' qui fait que l'on croit que 'son' corps est son 'Soi', soit dissoute complètement), 'réfute' (apanaya) sa propre 'surimposition' (sva-adhyasa ; la 'surimposition' est la même chose que 'l'orgueil', qui est aussi le 'lien', consistant en ce que 'le seigneur du soi', atmeshvara, considère le corps et d'autres choses comme le Soi - Sarvopanisad -) avec vigilance et concentration (yuktâtmâ, soi uni, `harnaché', originel, non dérivé).

Ainsi, il faut s'attacher à 'défaire' l'attachement, l'identification de soi avec le corps - son 'identité' sociale - avec son esprit originel (yukta) - tel est le ne-pas-faire de l'Advaita.

Le célèbre adage de Lao Tzu. 'celui qui sait ne parle pas, celui parle ne sait pas', fait allusion à la connaissance silencieuse, celle de 'Brahman', et à la 'connaissance bruyante', celle de Mâyâ. Il en va de même de caitanyamâtan et
yajñanam bandha, des Shiva Sûtra. La 'conscience' est âtman, la 'connaissance' (dans ce sens la 'connaissance' ordinaire et mentale) est le lien. L'aphorisme de Lao Tzu n'a rien de 'comportemental', comme le croient les commentateurs superficiels. Il s'agit du Ne-pas-Faire de celui qui 'sait' - la 'gnose', la 'Voie' (Tao) est Ne-pas-Faire. La 'connaissance', la 'gnose' est silencieuse ; elle ne prévaut que lorsque la connaissance bruyante, celle de Mâyâ, s'est tue.

Bernard Dubant.


Ne-Pas-Faire
Le pouvoir du Non-Agir 
et 
Lokatîstava de Nâgârjuna


Être ou ne pas être, ancienne question... Les concepts sont les mâchoires de l'illusion. La Libération est le pourquoi de toute Voie Sacrée. Se fondant sur la tradition de Sanatana dharma et du Buddha dharma, du Non-Agir, du taoïsme et du chamanisme, l'auteur montre que les voies authentiquement "initiatiques" ne sont pas des voies d'acquisition : elles consistent avant tout à se "libérer" des notions d'égo et d'action, conditions de la prodigieuse ignorance savante qui lie l'entité humaine à l'illusion, à la souffrance et à la mort. Pour illustrer cela est ajouté un texte de Nagarjuna, le grand maître de la voie Madhyamaka. Traduit du sanskrit et commenté par l'auteur, Lokatitastava exprime l'essence de la voie du Bouddha.