Contrairement au bouddhisme, qui affirme qu'on renaît en enfer sous l'empire de la colère, de la haine et de l'agressivité, Aristote reconnaît à la colère une valeur morale positive.
La juste colère : Aristote face aux philosophes
Face à l’injustice, au mépris ou à la trahison, la colère persiste et le pardon semble impossible et un désir de vengeance vous traverse. La plupart des philosophes condamnent la colère et plus encore la vengeance, au nom de l’apaisement et de la réconciliation.
Mais Aristote fait figure d’exception en reconnaissant à la colère une valeur morale positive. Pour lui, la colère est une saine indignation face à l’injustice, mais bien distincte autant de la passivité que de l’excès. Dans ce Fil philo, en s’appuyant sur les écrits d’Aristote, éclairés par l’analyse de la philosophe Laurence Devillairs, refuser toute vengeance peut alors devenir suspect : une juste colère vaut mieux qu’une lâcheté face à ce qui bafoue la dignité.
La colère comme réaction juste face à l'injustice
Ce n'est pas le philosophe Aristote qui vous critiquera, car il voit dans la colère une saine indignation. Vous pourriez croire que toute la philosophie vous encourage à vous engager dans la voie de l'apaisement, de la réconciliation et du pardon ? D'une certaine façon, c'est vrai, les philosophes sont quasi unanimes à condamner la colère et encore plus la vengeance, de Sénèque à Ricœur, en passant par Spinoza.
Mais presque seul contre tous, Aristote accorde à ses deux émotions, colère et vengeance, une dimension positive. Il affirme dans son ouvrage La Rhétorique, dont seuls certains fragments sont parvenus jusqu'à nous, que la colère est la réaction la plus juste qui soit face à l'injustice. Elle ressort de l'estime de soi quand votre dignité a été bafouée et que vous avez été, sans raison valable, traité avec mépris. Elle ne relève ni d'une pulsion, ni d'une exagération, ni d'une forme d'agressivité.
Au contraire, vous pouvez vous mettre tranquillement en colère, souligne Aristote, de manière parfaitement réfléchie. "On agit [alors] volontairement", affirme-t-il dans son autre ouvrage, Éthique à Nicomaque, "car on sait ce qu'on fait et pourquoi on le fait". La colère est une saine indignation face à l'imposture de certains, au fait qu'ils obtiennent ce qu'ils ne méritent pas et qu'ils vous privent de ce qui vous revient.
Quand imaginer la vengeance suffit
Cette colère s'accompagne du désir de se venger. "Toute colère est accompagnée d'un certain plaisir, celui que donne l'espoir de la vengeance ", dit Aristote. Inutile même de passer à l'acte, le seul fait d'imaginer votre vengeance vous procure du plaisir et d'une certaine façon vous venge.
Vous qui avez été rabaissé, comptez pour rien. Vous avez précisément par ce désir de vengeance la force de vous affirmer, de projeter, de vouloir et de dire que vous comptez. S'il n'est pas question de cruauté, c'est-à-dire du plaisir malsain pris à infliger à son tour la souffrance, la vengeance se trouve justifiée, car, insiste Aristote, "on ne commet pas d'injustice quand on a été soi-même victime". Selon lui, il y a même une forme de franchise, de sincérité dans la colère, qui n'est ni ruse ni hypocrisie. C'est une manière de dire « c'est injuste, on ne peut pas permettre cela ».
Cette juste indignation s'oppose tout autant à la passivité qu'à l'emportement excessif : on ne peut pas se mettre en colère pour tout et tout le temps. Mais ne pas vouloir se venger, toujours selon Aristote, est suspect et relève d'une forme d'impuissance ou d'un défaut de jugement qui vous rend incapable de discerner avec fermeté ce qui est juste de ce qui est injuste et de le faire savoir. Si l'on a piétiné ce qui est important à vos yeux, le mérite, la fidélité, le respect de la personne, et que vous en ressentez de la colère, Aristote ne vous en blâme donc pas. Vous pouvez avoir le droit de ne pas pardonner, rien ne vous y oblige, mieux vaut une juste colère qu'une évidente lâcheté.
Bibliographie :
- La Rhétorique d'Aristote
- Éthique à Nicomaque d'Aristote
https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/le-fil-philo/juste-colere-aristote-face-aux-philosophes-7960447