dimanche 11 janvier 2026

L’Europe découvre qu’on ne débat pas avec Mach 10






Il aura fallu un missile hypersonique russe pour accomplir ce que trente ans de sommets européens, des milliers de communiqués et une “boussole stratégique” n’ont jamais réussi à produire : un moment de vérité. Brutal. Définitif. Humiliant.

Selon CBC, la Russie a de nouveau employé son missile hypersonique Oreshnik, un engin capable de voler à une vitesse telle que les systèmes de défense occidentaux n’ont tout simplement pas le temps matériel de réagir. Cette phrase, glissée presque discrètement dans l’article, devrait pourtant être encadrée en rouge dans tous les ministères européens de la Défense. Elle signifie une chose très simple : l’Europe est nue.

Moscou ne se cache même plus. CBC souligne que la Russie assume désormais l’usage de ces missiles comme outil de dissuasion explicite. Traduction non diplomatique : nous avons une arme que vous ne pouvez ni arrêter, ni neutraliser, ni compenser. Ce n’est pas une escalade incontrôlée, c’est une démonstration pédagogique.

Pendant que le missile traverse l’Ukraine en quelques minutes, l’Union européenne traverse ses procédures en quelques mois. CBC rapporte que les responsables occidentaux reconnaissent en privé que les défenses aériennes actuelles ne sont pas conçues pour intercepter ce type de menace. En public, on dit “préoccupation”. En coulisses, on pense “impuissance”.

Les batteries Patriot, IRIS-T et autres sigles rassurants ont été conçues pour un monde révolu : un monde où l’ennemi respecte les trajectoires prévisibles, le temps d’alerte et la doctrine OTAN. Le missile hypersonique, lui, se moque de vos appels d’offres, de vos chaînes de commandement et de vos PowerPoint multicolores.

CBC précise que les frappes ont visé des infrastructures énergétiques critiques, notamment dans l’ouest de l’Ukraine, non loin de l’Union européenne. Le message est limpide : si Moscou voulait frapper plus près, l’Europe n’aurait même pas l’illusion d’une défense. Pas d’interception. Pas de riposte crédible. Juste l’impact, puis la conférence de presse.

Et c’est là que la farce devient tragédie.

L’Union européenne adore parler de “lignes rouges”, mais la ligne rouge va plus vite que ses décisions.

L’OTAN rassure, mais CBC rappelle implicitement une vérité gênante : les États-Unis ne peuvent pas garantir un bouclier qui n’existe pas encore. Et certainement pas pour tout le continent.

Ce missile n’a pas seulement frappé l’Ukraine. Il a frappé le mythe européen de la sécurité collective autonome. Il a pulvérisé l’idée d’une supériorité technologique occidentale automatique. Il a rendu grotesques des années de discours sur une “défense européenne crédible”.

L’Europe découvre, trop tard, une règle élémentaire :

- on ne dissuade pas un missile hypersonique avec des sanctions,

- on ne l’arrête pas avec des résolutions,

- et on ne négocie pas avec une arme qui arrive avant la fin de la phrase « nous condamnons fermement ».

L’Europe n’a pas de bouclier, seulement des mots.

Au fond, ce missile n’a rien révélé de nouveau. Il a simplement rendu visible ce que l’Europe refusait de regarder : elle ne sait plus se défendre dans un monde qui a cessé de jouer selon ses règles.

Quand un engin vole à Mach 10, il ne s’agit plus de stratégie, ni même de doctrine. Il s’agit de physique. Et la physique ne respecte ni les valeurs européennes, ni les procédures, ni les calendriers électoraux.

L’Union européenne peut continuer à voter des résolutions, promettre des milliards étalés sur dix ans, annoncer des “capacités futures” qui n’existent que dans des brochures. La guerre réelle, elle, a déjà changé d’époque. Et l’Europe n’y apparaît plus comme acteur, mais comme décor.

La vérité est sèche : 

- L’Europe n’est pas dissuasive.

- Elle n’est pas protégée.

- Elle n’est pas prête.

Ce missile n’a pas seulement traversé le ciel ukrainien. Il a traversé le récit européen, de part en part. Il a démontré que face à la vitesse et aux faits, les mots arrivent toujours trop tard.

Et c’est peut-être là la défaite ultime. L’Europe parle encore comme si la guerre était un débat. Alors que d’autres ont compris qu’elle est déjà une équation et qu’ils ont résolu le calcul avant même que Bruxelles n’ouvre le dossier.


Source : https://cbc.ca/news/world/ukraine-war-russia-missile-9.7039207  
Via 

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Et si l’Europe s’était trompée d’ennemi ?


Fascinée par son allié américain, l’Europe avance à l’aveugle, renonçant à sa puissance, sacrifiant son industrie et s’enfermant dans des choix géopolitiques qui la fragilisent. L’Ukraine et le Groenland agissent comme les révélateurs brutaux de cette vassalisation.

« Un conquérant aime toujours la paix : il préférerait vous envahir sans rencontrer de résistance », Clausewitz.

Nous sommes comme le lapin pris dans les phares et nous ne réagissons pas, fascinés par la puissance de la lumière et paralysés par la nouveauté de ce qui nous arrive.

Et pourtant, nous savons depuis la Libération que les États-Unis, comme l’a souvent dit Paul-Marie Coûteaux, peu à peu, colonisent notre continent par l’esprit et la culture, le doux commerce, les technologies numériques et la protection militaire. Plus récemment, la guerre économique que nous mènent les États-Unis a fait quelques victimes. En juin 2014, BNP a été condamnée par la justice américaine à une amende de 8,9 milliards. Alstom et de nombreuses entreprises françaises ont été déstabilisés par les États-Unis et nous avons perdu le marché des sous-marins australiens.

Donald Trump ne fait qu’accentuer une tendance qui existait chez ses prédécesseurs et qui se radicalise du fait des faiblesses industrielles américaines qu’Emmanuel Todd a depuis longtemps mises en évidence.

Mais comment réagir face à un ami qui vous veut du bien ?

Fascinés, nous l’avons été comme les Incas qui découvraient, grâce aux envahisseurs espagnols, les chevaux et les arquebuses et finirent par disparaître sans combattre. Il fallait être moderne et épouser toutes les modes venues d’outre-Atlantique. On parlait même du consensus de Washington. Ces modes, véhiculées par les petits télégraphistes de l’empire qui ont désormais leur rejeton comme candidat putatif dans le camp de la « gauche », ont désarmé la France et en particulier ses entreprises. Il était bien vu de se recentrer sur son métier, de privatiser ses activités, d’ouvrir le maximum de secteurs à la concurrence, en particulier dans l’énergie.

L’Union européenne s’est faite le relais de ces exigences et, par naïveté ou complicité, elle a fini par dépasser le maître dans la mise en œuvre de règles absurdes qui n’existaient que dans les livres d’économie pure. Les commissaires européens, pétris de juridisme et d’un état d’esprit de notaire, ont brisé dans l’œuf toutes les tentatives d’émergence de champions européens au nom des sacro-saintes lois de la concurrence. Pendant ce temps-là, la Russie et la Chine en particulier se dotaient d’un État stratège, protégeaient leurs économies et mettaient aux pas leurs oligarques, comme Philippe le Bel avait su le faire naguère à l’égard des Templiers.

Il y eut pourtant une parenthèse enchantée, celle du gaullisme triomphant qui déjà avertissait de nos risques de dépendance et qui, par un geste magnifique, obligea les États-Unis à fermer les bases de l’OTAN en France en 1966. On évoquait alors la dissuasion tous azimuts. Le général Ailleret, inventeur du concept, en est mort, assassiné en 1968…

Désormais, si les menaces sur le Groenland se précisent, qu’elles soient militaires ou économiques – on parle aujourd’hui en effet de rachat des terres –, les dernières illusions se dissiperont et on verra des canards sans tête, paniqués devant l’effondrement de leur monde, privés de toute boussole géopolitique, appelés à agir à la fois contre les États-Unis, la Russie, la Chine, bref la terre entière… Privés d’instruments de puissance qu’ils n’ont jamais voulus, ces imprécateurs inconséquents nous emmèneront dans le mur, faute d’avoir évalué les rapports de force et la hiérarchie des menaces.

On le sait, en cas d’agression, il n’est jamais bon d’être confronté à deux fronts différents et de se retrouver isolé. L’Union européenne semble aujourd’hui particulièrement seule. C’est sans doute pour cela que, comme dans le monde d’hier, elle se raccroche aux branches, en l’occurrence les accords de libre-échange comme le Mercosur.
Si le Groenland devait passer sous pavillon américain, comme le dit la Première ministre danoise, l’OTAN serait dissoute de fait, le protégé devenant proie, le protecteur transformé en carnassier. Même si cela se réalise sans aucune tension militaire, la vassalisation de l’Europe ne fera alors plus aucun doute. Plus personne ne nous prendra au sérieux, et certainement pas les BRICS.

Il faudra alors que l’Union européenne mesure bien le piège dans lequel elle est tombée depuis la guerre d’Ukraine : affaiblissement industriel, augmentation du prix de l’énergie, achats d’armes accrus, déstabilisation de son modèle agricole. Si elle veut lutter sur les deux fronts, contre la Russie militairement et les États-Unis économiquement, elle sera écartelée et finalement démantelée. Polarisée sur l’Ukraine et instrumentalisée par les États-Unis, l’Union européenne n’a pas vu que la Russie est une menace pour l’Ukraine, pas pour l’Europe. Celle-ci, en voulant jouer à l’empire sans en avoir les moyens, s’est brûlée les doigts. Elle a proposé l’extension de ses frontières, a agité un chiffon rouge sous le nez des Russes et a de fait déstabilisé la région entière. Sans excuser les Russes, il est temps d’en finir avec ce conflit absurde, cette guerre civile entre Slaves qui a déjà fait trop de morts. Il faut garantir à la Russie une non-extension de l’UE et de l’OTAN à ses frontières, un accès sécurisé et sans limite à la mer Noire, un statut de neutralité pour l’Ukraine et la perspective d’un référendum pour les populations du Donbass. Les Ukrainiens, qui ont payé le prix fort de notre dépendance aux États-Unis, aspirent à une paix durable. Ils ne peuvent être les otages de la rivalité entre la Russie et les États-Unis.

Les responsables actuels de l’UE seront-ils capables d’un tel sursaut de lucidité et d’une telle prise de conscience ? À l’évidence, non, car la guerre en Ukraine favorise leur agenda fédéraliste caché. Mais en refusant ce scénario réaliste qui leur redonnerait une marge de manœuvre, ils s’enferment, comme on l’a vu hier à Paris, dans un tête-à-tête avec les États-Unis qui ne vont pas cesser de leur faire payer au prix fort les garanties de sécurité qu’ils apportent à l’Ukraine. Plus l’Europe est censée protéger l’Ukraine, plus elle s’affaiblit et accroît sa dépendance. L’Europe se croit sauveur, drapée dans ses principes, elle n’est qu’un pauvre pêcheur empêtré dans ses mensonges, ses prétentions et ses contradictions.

Dans ce contexte, que doit faire la France ? Dans la mouvance souverainiste, de nombreux acteurs plaident, qui pour un Frexit, d’autres pour un Bruxit, vantant tous les mérites d’une France aux traditions capétiennes, ouverte vers le grand large, articulées aux enjeux posés par les BRICS. Faut-il pour autant faire l’impasse sur l’espace européen avec qui nous avons le plus d’échanges économiques ? Une Europe européenne est-elle encore possible ?

Max Mandrin

https://www.fpop.media/et-si-leurope-setait-trompee-dennemi