lundi 5 janvier 2026

Dmitri Medvedev sur l’attaque américaine au Venezuela




1. Un exemple parfait du «maintien de la paix» américain. Une opération militaire musclée dans un pays souverain qui ne représente aucune menace pour les États-Unis. L’arrestation par les forces spéciales d’un président légalement élu et de son épouse. Bien sûr, tout cela dans le strict respect du droit international et de la législation nationale, en coordination avec le Congrès. Silence presque total de la part de l’Europe «démocratique». Succès «garanti» en Amérique latine, où, comme chacun sait, la doctrine Monroe est extrêmement populaire. En bref, nous avons assisté à une nouvelle étape décisive vers le Nobel.

2. Trump aurait dû faire preuve du même niveau d’énergie qu’au Venezuela dans un tout autre endroit. Les chiens de Kiev sinon bien dressés sont totalement hors de contrôle. Ils ne veulent plus écouter la voix de son maître. L’exemple du Venezuela ne suffira probablement pas à les ramener à la raison, mais il serait néanmoins souhaitable que les États-Unis attaquent les bases militaires du Banderastan et que les forces spéciales américaines capturent la bande de junkies de la rue Bankova. Peut-être l’heure est-elle enfin venue, Oncle Sam ?

3. L’opération à Caracas vient confirmer que tout État se doit de renforcer au maximum ses forces armées afin d’empêcher divers richards arrogants de modifier à leur guise l’ordre constitutionnel dans le but de s’emparer du pétrole et autres ressources. Et le renforcement maximal garantissant la protection optimale d’un pays ne signifie qu’une seule chose : un arsenal nucléaire !

«Vive le nucléaire !»




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Entre le Venezuela et les Etats-Unis, c'est un siècle d’ingérences et de bras de fer qui ont le goût du pétrole. Du contrôle des majors à la coercition économique, ou la violence, les Etats-Unis n'ont n’ont jamais cessé de défendre leurs intérêts au détriment de la souveraineté vénézuélienne.

L'histoire contemporaine du Venezuela ne peut pas se comprendre sans regarder là où tout commence, dans son sous-sol, là où gisent les principales réserves de pétrole au monde - plus de 308 milliards de barils, plus que l'Arabie saoudite et l'Iran. Une histoire qui ne pouvait que mal se passer avec les Etats-Unis.

Dès le début du XXᵉ siècle, lorsque l’on découvre que ce pays assis sur la côte caraïbe est l’un des territoires les plus riches en hydrocarbures de la planète, Washington et les grandes compagnies pétrolières américaines en font une pièce essentielle de leur dispositif énergétique. Le pétrole vénézuélien était, pour les États-Unis, un enjeu stratégique bien avant qu’Hugo Chávez, Nicolas Maduro ou Donald Trump n’entrent sur la scène politique.

Cela permet de comprendre pourquoi Donald Trump a parlé lors de sa conférence de presse de « ce pétrole que les Vénézuéliens nous ont volé [aux Américains NDLR] », renversant la charge de la culpabilité historique.

Quand les majors américaines façonnent le Venezuela

Dès les années 1910 et 1920, le dictateur Juan Vicente Gómez ouvre grand les portes aux investissements étrangers. La britannique Shell, d’abord dominante, est vite rattrapée par les compagnies américaines, la Standard Oil (future Exxon, Mobil ou Chevron parmi bien d'autres après le passage de la loi anti-trust), Gulf Oil, ou Mobil. À la fin des années 1920, ces trois géants contrôlent l’essentiel de la production vénézuélienne. Le brut vénézuélien est extrait par des entreprises américaines, transporté par elles, raffiné par elles et réinjecté dans le système industriel nord-américain. L’État vénézuélien, jeune et faible, dépend déjà entièrement de cette rente pour fonctionner. Le rapport de force est clair, et il est à la défaveur de Caracas qui profite bien peu de la manne pétrolière mis à part une élite et une bourgeoise compradore, déjà idéologiquement américanisée - on est dans le cas classique d'un Etat sous régime néocolonial.

La loi pétrolière de 1943, instaurant un partage 50/50 des profits entre l’État et les compagnies, est une première tentative de rééquilibrage. Mais les majors acceptent cette règle seulement parce qu’elle garantit la stabilité des concessions. Autrement dit, elles préfèrent lâcher un peu plus des revenus globaux pour conserver l’essentiel, à savoir la propriété des concessions, le contrôle opérationnel, technologie et l'accès aux marchés. Ce compromis installe durablement le Venezuela comme pilier de l’approvisionnement énergétique américain. Washington ne peut concevoir autrement le Venezuela.

Pendant la guerre froide, ce lien se renforce politiquement. Marcos Pérez Jiménez, dictateur militaire dans les années 1950, dirige un régime autoritaire… mais fiable et pro-américain, donc évidemment acceptable pour les Etats-Unis. Le pétrole coule sans accroc, l’anticommunisme fait le reste. Quand il tombe en 1958 sous la pression populaire et militaire, les États-Unis prennent acte et veillent surtout à ce que la transition démocratique ne change pas les fondamentaux : le pétrole doit continuer d’alimenter l'économie et le nouveau pouvoir à Caracas s'accommode de cette exigence, refusant de s'aliéner un si puissant « parrain ».

« C’est peut-être un salaud, mais c’est notre salaud. » - Franklin Roosevelt à propos du dictateur dominicain Rafael Trujillo.

Nationalisation « contrôlée » et revanche néolibérale

En 1976, le Venezuela nationalise enfin son industrie pétrolière et fonde l'entreprise d'Etat PDVSA (Petróleos de Venezuela SA) sous la première présidence de Carlos Andrés Pérez Rodríguez. Sur le papier, c’est une rupture historique. Dans la réalité, les majors américaines ne disparaissent pas, mais modifient la nature de leur contrôle sur le pétrole vénézuélien. Elles réinvestissent l’aval, restent indispensables pour la technologie, conservent un rôle clé dans la commercialisation. Le Venezuela, membre fondateur de l’OPEP (Organisation des pays exportateurs de pétrole), reste profondément articulé au marché américain. PDVSA, compagnie nationale, devient un État dans l’État, puissante, technocratique, autonome, souvent plus proche de ses partenaires étrangers que du pouvoir politique, et de fait, absolument corrompue et corruptrice. Cette nationalisation change peu la donne.

La nationalisation et la création de PDVSA a suivi la crise pétrolière de 1973, au cours de laquelle les revenus du Venezuela ont explosé avec la flambée des prix du pétrole. Cela a entraîné une augmentation massive des dépenses publiques, mais aussi une hausse de la dette extérieure, jusqu’à ce que l’effondrement des prix du pétrole dans les années 1980 paralyse l’économie. Lorsque le gouvernement a commencé à dévaluer la monnaie en 1983 pour faire face à ses obligations financières, le niveau de vie a chuté de manière spectaculaire. Des politiques économiques inefficaces et une corruption croissante au sein de l’État ont provoqué une montée de la pauvreté et de la criminalité, la dégradation des indicateurs sociaux et une instabilité politique accrue.

Cette crise de la dette et la chute des prix du pétrole dans les années 1980 ouvrent une nouvelle brèche pour les majors américaines. Sous pression des institutions financières internationales et dans le climat néolibéral de l’époque, Caracas lance l’« apertura petrolera ». Cette « ouverture » ramène massivement les majors étrangères dans l’exploration et la production, surtout dans la ceinture de l’Orénoque - l’« apertura petrolera » est d'ailleurs, en gros, ce que se propose de faire María Corina Machado, la récente et controversée prix Nobel de la Paix. Exxon, ConocoPhillips, Chevron et d’autres obtiennent des contrats très favorables, très protégés juridiquement, avec arbitrages internationaux en leur faveur à la clé. Jusqu’aux années 1990, le pétrole vénézuélien reste largement structuré autour des intérêts et de l’expertise américains, et bien évidemment de l'accaparement de la plus grande partie des bénéfices.

Les ingérences politiques : du financement d’opposants au coup d’État manqué

Ce terrain déjà miné explique le choc qu’a représenté l’arrivée d’Hugo Chávez au pouvoir en 1999. Le chavisme remet en cause l’architecture néolibérale, augmente les royalties gagnées par l'Etat, exige des participations majoritaires de l'Etat vénézuélien dans PDVSA et réoriente une partie plus importante de la rente vers des programmes sociaux. Du point de vue de Washington et des majors, il s’agit d’une attaque inacceptable contre leurs intérêts, et Hugo Chavez devient l'une des pires bêtes noires des Présidents américains. Washington ne peut tout simplement pas accepter qu'un pays aussi stratégique, assis sur une des plus grandes réserves mondiales de pétrole, adopte des politiques de souveraineté.

Rapidement, la réaction américaine ne se limite pas aux communiqués diplomatiques ou aux émois médiatiques. Les États-Unis soutiennent financièrement, via la NED (National Endowment for Democracy, le bras civil de la CIA) et l’USAID (Agence des États-Unis pour le développement international, organisation humanitaire et officine de déstabilisation au gré des intérêts américains), une galaxie d’organisations et de mouvements « pro-démocratie » liés à l’opposition. Dans le même temps, les tensions politiques internes s’enveniment, culminant avec le coup d’État d’avril 2002. Pendant quarante-sept heures, Chávez est renversé par une coalition de civils et de militaires, Pedro Carmona dissout les institutions élues, et une partie des élites économiques applaudit.

Washington nie toute implication directe, mais sa complaisance saute aux yeux en refusant de qualifier immédiatement l’événement de « coup d’État », ou avec sa proximité établie avec plusieurs acteurs putschistes, revient à un soutien politique implicite. À Caracas, le message est reçu cinq sur cinq. La première puissance mondiale tolère un changement de régime illégal, dès lors qu’il va dans le bon sens pour ses intérêts, en particulier pétroliers.

Reprendre la main : la re-nationalisation selon Chávez

Contrairement à un mythe tenace, Chávez n’a pas nationalisé « à partir de zéro » une industrie privée. Le pétrole était déjà public depuis 1976. Ce que le chavisme fait réellement, c’est reprendre le contrôle d’une compagnie qui vivait largement en roue libre et qui, sous l’« apertura petrolera», s’était fortement réouvert aux contrôle des multinationales américaines.

La loi hydrocarbures de 2001 impose la majorité publique dans les nouveaux projets, augmente les royalties d'Etat et resserre la tutelle de l’État. Après la grève pétrolière de 2002-2003, la purge de PDVSA scelle la victoire politique de Chávez sur l’ancienne technocratie. En 2006-2007, la transformation des « associations stratégiques » de l’Orénoque en entreprises mixtes contrôlées par PDVSA acte la rupture. Chevron et d’autres acceptent, Exxon et Conoco refusent et sont expropriées. Les contentieux juridiques explosent.

On peut critiquer le résultat – et il y a matière à le faire, entre gouvernance défaillante, sous-investissement et corruption. Mais il faut rester honnête : si le secteur s’est écroulé, c’est bien sûr à cause des erreurs internes, mais aussi parce qu’un pays déjà fragilisé a subi un véritable étranglement économique, bancaire et commercial orchestré par la première puissance mondiale et ses alliés.

De l’ingérence « soft » au siège économique

Après l’échec du coup, le conflit se durcit. La direction de PDVSA, en grande partie hostile à Chávez, organise un lock-out et une grève qui paralysent l’économie entre 2002 et 2003. Le gouvernement riposte par une purge massive dans l’entreprise, remplaçant des cadres par des loyalistes chavistes. PDVSA devient dès lors l'instrument social et diplomatique du chavisme. Pour les partisans, c’est la reconquête de la souveraineté. Pour les opposants, c’est la politisation et la dégradation d’un outil industriel et... la perte de la source première de leur fortune.

À partir de 2014, Washington passe à la vitesse supérieure. D’abord avec des sanctions individuelles, puis, en 2017, avec un véritable blocus financier : interdiction d’acheter de nouvelles obligations de l’État ou de PDVSA, restrictions massives aux restructurations de dette, interdiction d'importer des éléments essentiels pour raffiner le pétrole brut, en particulier la Naphta. Le Venezuela est coupé des marchés internationaux. La crise interne, déjà profonde, s’aggrave.

En 2019, les États-Unis intensiffient leur offensives et frappent au cœur en plaçant PDVSA sous sanctions, un quasi-embargo pétrolier est instauré. Les actifs américains de la compagnie – dont CITGO (Citgo Petroleum Corporation, compagnie de statut américain et détenue par la PDVSA spécialisée dans le raffinage et la distribution au Venezuela d'essence, de lubrifiants et autres produits pétroliers et pétrochimiques.) – sont gelés ou retirés du contrôle de Caracas. Washington reconnaît un « président intérimaire » parallèle, Juan Guaidó, et lui transfère de facto la gestion de certains actifs (sic!). L’Union européenne, Ottawa et plusieurs gouvernements latino-américains suivent Washington en ce sens, en violation complète du droit international et de la souveraineté du Venezuela. Les alliés occidentaux se présentent en défenseurs de la démocratie… tout en confisquant à un État souverain des biens stratégiques qui servaient à financer ses importations.

C’est une ingérence assumée – économique, financière et politique. L'intervention militaire directe et la capture du président Maduro sont un acte de ce long affrontement entre Washington et Caracas pour le contrôle de la manne pétrolière.
Toutes les justifications politiques ou médiatiques, d'hier comme d'aujourd'hui, cachet bien mal une réalité cruelle simple : la guerre pour le pétrole, ici comme ailleurs.

Qui sape la démocratie au Venezuela ?

Depuis plus de vingt ans, les États-Unis et plusieurs capitales occidentales prétendent défendre la démocratie au Venezuela. Dans la pratique, ils ont financé des oppositions, fermé les yeux sur un coup d’État, étouffé économiquement un État, confisqué ses actifs, reconnu un gouvernement parallèle, puis capturé militairement son président.

On peut critiquer la dérive autoritaire et la corruption du chavisme finissant sous Maduro, mais justifier au nom de ces critiques un dispositif d’ingérence systématique et de coercition économique qui contribue à détruire la société vénézuélienne, c’est assumer une hypocrisie colossale, d'autant que l'on sait dans les chancelleries occidentales que tout cela n'a qu'un seul but, le contrôle du pétrole vénézuélien

Ceux qui prétendent sauver la démocratie vénézuélienne la fragilisent en réalité un peu plus chaque jour. Et le pétrole, depuis un siècle, reste le fil rouge de cette histoire.

Georges Renard-Kuzmanovic