dimanche 5 avril 2026

Le carburant synthétique (e-fuel)



La compagnie pétrolière japonaise ENEOS produit du carburant synthétique (e-fuel) — fabriqué sans recourir au pétrole — à partir du CO₂ présent dans l'air et de l'eau, dans son usine de Yokohama.

La capacité de production actuelle de l'usine de démonstration est encore très faible, à 1 baril par jour (soit environ le contenu d'un fût), mais la société vise à la porter à 10 000 barils par jour d'ici 2040.

Bien qu’il en soit encore au stade expérimental, cela attire l’attention en tant que nouveau carburant qui pourrait réduire la dépendance au pétrole.



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Rouler à l'huile de friture : Moins de 1€/ Litre



Commentaire :

Rouler à l'huile de friture pour moins de 1€ le litre pendant que le gasoil est à 2€, voilà la DÉBROUILLE version française. Les gens trouvent des solutions parce que l'État n'en propose aucune. Évidemment c'est techniquement ILLÉGAL de rouler à l'huile végétale en France. Normal, ça rapporte rien en taxes. Le jour où l'État pourra mettre une TIPP sur l'huile de friture, ça deviendra autorisé. Des milliers de Français le font déjà en cachette parce qu'ils n'ont pas le choix. Entre rouler illégalement et ne plus pouvoir aller TRAVAILLER, le calcul est vite fait. Le système préfère que tu payes 2€ le litre de gasoil plutôt que de te laisser recycler de l'huile qui finirait de toute façon à la poubelle. La logique fiscale avant l'écologie.


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L'angle mort de la souveraineté française : Ce que la France a oublié de faire pour ses carburants

par Pedro Guanaes

La France a su sécuriser son électricité en 1974. Pour ses carburants, elle n'a jamais rien fait d'équivalent. Cinquante ans plus tard, la crise iranienne rappelle brutalement cette impasse. Des solutions existent pourtant, mobilisables tout de suite. Le scandale, c'est qu'on les ignore.



Depuis les chocs pétroliers des années 1970, la France a compris que la dépendance énergétique n'était pas seulement un problème économique, mais un risque politique. Le plan Messmer, lancé en 1974, a permis au pays de développer rapidement le nucléaire pour reprendre le contrôle de son électricité. Ce choix, poursuivi pendant des décennies, explique encore la situation particulière de la France en Europe. Mais on parle moins du fait que cette logique de souveraineté n'a été appliquée qu'en partie. Pendant que la France assurait son indépendance électrique, elle laissait de côté un autre enjeu crucial : les carburants. Cinquante ans plus tard, le pays est relativement protégé pour l'électricité, mais reste très dépendant des hydrocarbures pour ses voitures, ses camions, sa logistique, son agriculture et sa vie quotidienne.

C'est ce choix laissé de côté qui nous rattrape. La guerre autour de l'Iran, en mars 2026, montre que le pétrole demeure un enjeu géopolitique majeur. Le détroit d'Ormuz, par où transite environ un cinquième du pétrole et du gaz mondial, a été fortement perturbé. L'OPEP a vu sa production baisser, les marchés ont réagi immédiatement, et les prévisions pour le Brent en 2026 se sont envolées. Cinquante ans après les chocs pétroliers, la France et l'Europe restent vulnérables à une crise régionale qu'elles ne contrôlent pas, parce qu'elles n'ont jamais cessé de dépendre des carburants fossiles.

Le récit qui arrange

Ce qui est le plus troublant, ce n'est pas seulement cette dépendance. C'est le récit qui l'a accompagnée. Depuis des années, on explique aux Français que sortir des hydrocarbures pour les transports serait forcément lent, coûteux, qu'il faudrait attendre le renouvellement complet du parc, refaire les infrastructures, accepter une transition sur des décennies. Comme si la seule alternative était de rester dépendant ou de tout changer d'un coup.

Ce discours a arrangé beaucoup de monde : les intérêts liés à l'importation, au raffinage, à la distribution, à la fiscalité pétrolière. Pendant qu'on saluait le choix stratégique du nucléaire pour l'électricité, on renonçait presque sans débat à construire une stratégie équivalente pour les carburants liquides. Or la France a enfermé la transition dans une opposition trompeuse : d'un côté le pétrole, de l'autre l'électrification totale, avec entre les deux un no man's land présenté comme insuffisant. Cette présentation est fausse. Entre la dépendance au pétrole et la refonte complète du parc automobile, il existe une voie intermédiaire, immédiatement mobilisable : la modification progressive du carburant consommé par les véhicules existants.

La banalité dérangeante du bioéthanol

C'est précisément ce que permet le bioéthanol, et plus largement les biocarburants avancés. Leur force n'est pas d'être une utopie technologique, mais une solution d'une banalité presque dérangeante. On ne parle pas d'attendre une rupture scientifique, ni de bâtir en vingt ans un système entièrement nouveau. On parle d'utiliser des moteurs qui existent déjà, des réseaux de distribution déjà présents, des infrastructures de stockage déjà connues, et d'y injecter progressivement un carburant différent — produit localement, importé de partenaires diversifiés ou issu de résidus agricoles et industriels.

Un véhicule essence peut être rendu compatible avec des carburants fortement dosés en éthanol sans révolution technique. Une station-service peut distribuer de l'E85 bien plus vite qu'on ne déploie de nouvelles infrastructures lourdes. Une flotte captive, une collectivité, un territoire ultramarin, une administration peuvent décider d'une bascule partielle de carburant beaucoup plus rapidement que d'un remplacement intégral de leurs véhicules. Cela ne supprime pas tous les problèmes. Cela ne transforme pas le parc diesel. Mais cela permet une chose décisive : commencer tout de suite.

Comprendre le bioéthanol : trois générations, trois logiques

Le bioéthanol de 1re génération est produit à partir de matières riches en sucres ou en amidon — canne à sucre, betterave, maïs, blé. C'est la filière historiquement dominante : mature, industrialisée, déjà intégrée aux carburants routiers. En France et en Europe, c'est encore l'essentiel du bioéthanol incorporé aujourd'hui. Mais cette génération est contestée parce qu'elle entre potentiellement en concurrence avec les usages alimentaires.

Le bioéthanol de 2e génération change de logique. Il ne part plus du sucre ou de l'amidon, mais de la biomasse lignocellulosique : paille, bois, résidus agricoles et forestiers, matières non alimentaires. Son intérêt stratégique est majeur : il permet d'augmenter la production de carburant en mobilisant des résidus et des coproduits, sans reposer sur des cultures vivrières. C'est la filière la plus sérieusement poussée parmi les biocarburants dits « avancés », même si son déploiement industriel reste encore limité par rapport à la première génération.

La 3e génération renvoie principalement aux algues et microalgues, capables de produire des sucres ou d'autres molécules énergétiques sans mobiliser de terres agricoles. Sur le papier, c'est prometteur : pas de concurrence alimentaire directe, rendements potentiellement élevés. Mais en pratique, cette filière n'a pas encore franchi le stade des démonstrateurs : coûts de production, récolte, concentration de biomasse et passage à l'échelle industrielle restent des obstacles majeurs. Une perspective à suivre, pas encore une réponse opérationnelle.

Et c'est précisément ce qui manque au débat français : une doctrine du commencement. Nous avons beaucoup parlé d'objectifs lointains — neutralité carbone, trajectoires à horizon 2035 ou 2050 — mais très peu de leviers immédiatement activables. Or quelques points de consommation d'hydrocarbures en moins, ce sont des milliards d'euros d'importations évitées, une moindre exposition aux chocs géopolitiques, un peu plus d'air dans la balance commerciale, et surtout le début d'une stratégie cohérente.

Lorsqu'il s'est agi d'électricité, la France des années 1970 n'a pas attendu un système parfait ; elle a pris une décision massive à partir d'un impératif stratégique. Pour les carburants, au contraire, on a laissé s'installer l'idée qu'aucune action sérieuse n'était possible en dehors d'une transformation totale. C'est cette croyance qu'il faut renverser. La bonne question n'est pas « par quoi remplaçons-nous 100 % du pétrole ? ». La bonne question est : quelle part de pétrole pouvons-nous cesser d'importer vite, avec les moyens déjà disponibles ?

Convertir le parc existant : la vraie force des biocarburants

L'un des grands avantages du bioéthanol est qu'il permet d'agir sur le parc existant au lieu d'attendre son remplacement. C'est toute la différence avec une transition reposant uniquement sur le renouvellement des véhicules.

En France, le cadre réglementaire permet l'installation de boîtiers E85 homologués sur certaines voitures particulières et camionnettes essence immatriculées en France, compatibles SP95-E10 et répondant au minimum à la norme Euro 3. Le dispositif agit sur l'injection afin de permettre un fonctionnement au superéthanol E85, sans modification du calculateur d'origine. Une partie du parc essence peut donc être adaptée sans révolution industrielle, sans destruction prématurée de véhicules encore roulants, et sans attendre dix ou quinze ans que le marché automobile se transforme.

C'est ce point qui donne aux biocarburants une portée stratégique immédiate. Là où d'autres trajectoires supposent des investissements lourds et des délais longs, la conversion au bioéthanol permet une logique plus rapide : changer d'abord le carburant, avant de changer tout le système. La solution ne concerne pas tous les véhicules et ne règle pas la question du diesel à elle seule. Mais elle permet de réduire plus vite une partie de la dépendance pétrolière, en utilisant ce qui existe déjà : les moteurs, les stations, les réseaux logistiques, et une part importante du parc roulant.

Ce que le Brésil démontre

Le Brésil mérite d'être observé avec sérieux. Non parce que son modèle serait transposable à l'identique, mais parce qu'il prouve qu'un État peut traiter les carburants comme un enjeu de souveraineté. Le Brésil n'a pas attendu un système idéal : il a construit une filière, adapté son parc, organisé sa distribution, et fait du carburant un objet de politique nationale. L'éthanol n'y est pas une niche ; il fait partie du système. Le parc automobile a été adapté, les réseaux de distribution ont suivi, la filière agricole a été structurée, l'industrie a investi. C'est cela que l'Europe a cessé de savoir faire : décider qu'un carburant n'est pas seulement un produit de marché, mais un objet stratégique.

Il faut cependant regarder ce modèle sans naïveté. La réussite brésilienne repose sur des conditions que la France n'a pas : un climat permettant une production massive de canne à sucre avec des rendements exceptionnels, une disponibilité foncière sans commune mesure, et surtout une continuité politique là où la France a souvent superposé des objectifs contradictoires. La France ne sera jamais un Brésil tempéré. Mais cette différence ne disqualifie pas la leçon ; elle la précise. Ce que la France peut reprendre, ce n'est pas la matière première, c'est la méthode : traiter les carburants comme un front stratégique, organiser l'offre, articuler agriculture, énergie, industrie et fiscalité dans une même vision.

Le Brésil, d'ailleurs, n'en est plus à la première génération. Le bioéthanol cellulosique — éthanol de deuxième génération — change la nature du débat. Il ne s'agit plus d'utiliser des matières premières agricoles dédiées, mais de valoriser la cellulose contenue dans des résidus végétaux : bagasses, pailles, déchets de transformation agricole ou forestière. On passe d'une logique de culture énergétique à une logique d'optimisation de la biomasse existante. C'est un point fondamental pour la France, où la question foncière rend politiquement explosive toute stratégie fondée sur la consécration massive de terres nourricières à la production de carburant. Le bioéthanol cellulosique ouvre une autre voie : produire de l'énergie liquide sans accroître dans les mêmes proportions la pression sur les sols.

L'adaptation française : une stratégie d'accumulation

C'est ici qu'apparaît la possibilité d'une adaptation française. Là où le Brésil a bâti sa puissance sur la canne à sucre, la France pourrait bâtir la sienne sur l'agrégation intelligente de ses résidus, de ses déchets agricoles, de certaines ressources forestières, de flux organiques dispersés ou mal valorisés, et sur le développement combiné d'un bioéthanol de deuxième génération et d'un biodiesel avancé. Non dans une logique de substitution totale, mais dans une logique de réduction méthodique de la dépendance.

Pour le bioéthanol avancé, le gisement le plus cohérent en France se trouve dans la biomasse lignocellulosique : paille de céréales, résidus de maïs, coproduits agricoles, ressources forestières, cellulose et hémicellulose sous-valorisées. La logique est simple : au lieu de consacrer de nouvelles terres à une production énergétique dédiée, on tire davantage de valeur de ce qui est déjà produit. Cela ne veut pas dire que tout serait mobilisable sans limite — une partie des résidus doit rester au sol pour préserver la fertilité et la structure agronomique. Mais un gisement existe, il est national, et il peut être activé dans une logique de souveraineté partielle.

Comprendre le biodiesel : trois générations, trois horizons

Le biodiesel de 1re génération est produit à partir d'huiles végétales ou de graisses animales, transformées par transestérification en esters méthyliques. En Europe, cela renvoie principalement au colza, au tournesol, au soja. La filière est bien installée et opérationnelle à grande échelle, mais se heurte aux mêmes critiques que le bioéthanol de première génération : disponibilité limitée des matières premières, concurrence d'usage avec l'alimentation, et effets indirects sur les sols.

Le biodiesel de 2e génération correspond aux filières avancées : déchets, huiles usagées, graisses résiduelles, ou procédés permettant de produire des carburants paraffiniques comme le HVO. L'enjeu est de sortir de la logique « huile alimentaire vers carburant » pour aller vers la valorisation de résidus, avec une meilleure compatibilité avec les exigences climatiques européennes. C'est aujourd'hui la voie la plus crédible pour améliorer la qualité stratégique du biodiesel, même si les volumes restent contraints.

La 3e génération vise les microalgues pour leur capacité à produire et stocker des lipides en quantité importante. Le potentiel théorique est élevé et la concurrence alimentaire plus faible, mais la filière reste préindustrielle : les coûts de culture, de récolte, d'extraction et de passage à l'échelle empêchent encore une diffusion massive. Comme pour le bioéthanol, la troisième génération est une perspective sérieuse pour demain, pas encore une réponse disponible aujourd'hui.

Pour le biodiesel, la situation est plus complexe mais pas inexistante. L'effort doit se concentrer sur les filières les plus intelligentes : huiles usagées, graisses animales, résidus industriels, biomasses avancées. Les deux filières jouent sur des segments différents du parc : le bioéthanol avancé travaille le segment essence, le biodiesel nouvelle génération desserre la contrainte sur les usages diesel. La France n'a pas besoin d'un récit magique ; elle a besoin d'une doctrine réaliste d'accumulation. Chaque litre substitué, c'est du pétrole en moins importé, de la vulnérabilité en moins, de l'argent en moins envoyé à l'extérieur, de la marge de manœuvre en plus.

Si l'on additionne une politique sérieuse de bioéthanol avancé, une montée en puissance du biodiesel sur les segments pertinents, et des importations ciblées de bioéthanol en provenance de pays capables de fournir rapidement des volumes, on ne parle plus d'une expérience de laboratoire, mais d'un bloc énergétique capable de peser réellement. Ce bloc ne ferait pas disparaître le pétrole, mais il rognerait une part significative de son emprise, avec des effets rapides sur la balance commerciale et sur la capacité du pays à encaisser les crises internationales. C'est la force d'une stratégie additive : on ne remplace pas tout d'un coup, on additionne des marges de substitution, on crée un volant de sécurité, on réduit l'exposition générale.

Importation choisie, outre-mer en première ligne

L'importation n'est pas l'ennemie de la souveraineté, à condition d'être pensée comme une dépendance choisie, diversifiée, temporaire ou complémentaire. Toute souveraineté énergétique sérieuse repose sur une combinaison : production nationale, diversification des sources externes, stockage, souplesse logistique, capacité de substitution. La France l'a fait pour l'uranium en articulant filière nationale, diplomatie de l'approvisionnement et maîtrise technologique. Elle pourrait raisonner de manière comparable pour les carburants liquides de transition. Importer du bioéthanol brésilien ne signifierait pas renoncer à une stratégie française ; cela permettrait de gagner les années nécessaires à la montée en puissance d'une filière nationale, tout en réduisant immédiatement l'exposition aux hydrocarbures classiques.

Il y a d'ailleurs un aspect que le débat français esquive presque toujours, comme s'il était inconvenant de le formuler : la nature des régimes auxquels nous envoyons notre argent. Chaque année, la France transfère des dizaines de milliards d'euros vers des pays producteurs d'hydrocarbures dont certains financent directement ou indirectement le terrorisme international, pratiquent la répression systématique des libertés, bafouent les droits des femmes, criminalisent l'homosexualité ou exploitent une main-d'œuvre servile. Ce n'est pas un jugement moral abstrait ; c'est une réalité comptable. L'argent du plein d'essence finance, au bout de la chaîne, des régimes dont la France prétend par ailleurs combattre l'influence. Substituer ne serait-ce qu'une fraction de ces flux par des importations de bioéthanol en provenance du Brésil, de l'Inde ou d'autres producteurs agricoles ne résout pas tous les problèmes de gouvernance mondiale, mais change radicalement la nature de la dépendance. On passe d'une relation structurelle avec des pétromonarchies et des États autoritaires à des partenariats commerciaux avec des démocraties imparfaites mais ouvertes, où la société civile existe, où la presse est libre, où les contrats peuvent être discutés. Ce n'est pas un détail. C'est un argument de souveraineté à part entière.

Les outre-mer, en particulier, devraient occuper une place centrale. Dépendance forte aux importations, coût élevé du carburant, vulnérabilité sociale aux variations de prix, et pour certains territoires un environnement agricole ou climatique plus proche des logiques tropicales : tout désigne les DOM comme le laboratoire le plus concret d'une transition rapide. Réduire le prix du carburant, substituer une part des flux fossiles par des filières bio plus proches, ce n'est pas simplement verdir un modèle — c'est alléger la vie quotidienne et rendre du pouvoir d'achat. Ce que l'on présente souvent comme un sujet technique pourrait devenir, dans les outre-mer, une démonstration politique grandeur nature. Et si cette démonstration réussissait, elle ferait voler en éclats l'argument selon lequel rien ne peut aller vite.

Stations-service, camions-citernes, stockage : la transition peut s'appuyer sur l'existant

L'un des arguments les plus sous-estimés en faveur des biocarburants liquides est qu'ils ne nécessitent pas de repartir de zéro. En France, la chaîne logistique des carburants existe déjà : dépôts, pipelines, stockage intermédiaire, camions-citernes, stations-service, cuves enterrées, pompes, procédures de dépotage et règles de sécurité.

Quand on parle de bioéthanol ou de biodiesel, on ne parle pas d'inventer un réseau entièrement nouveau, mais d'utiliser une architecture en place pour y faire circuler progressivement d'autres molécules. Le travail nécessaire n'est pas conceptuel, il est industriel et organisationnel : compatibilité des cuves, adaptation de certaines pompes, signalétique, contrôle des matériaux, gestion des vapeurs, sécurisation du stockage. Le cadre réglementaire existe déjà, y compris pour le superéthanol, avec des prescriptions techniques spécifiques sur les circuits de récupération des vapeurs et les équipements de sécurité.

C'est un avantage stratégique décisif. À la différence de transitions supposant le déploiement massif de nouvelles infrastructures lourdes, les biocarburants liquides peuvent s'insérer dans la chaîne existante, depuis les dépôts jusqu'aux stations. Certaines adaptations sont nécessaires, mais l'ordre de grandeur n'a rien à voir avec une reconstruction intégrale du système. La France possède déjà l'ossature physique d'une montée en puissance rapide : ce qu'il manque, c'est la décision politique de l'utiliser autrement.

Lucidité écologique

Tout ce qui est bio n'est pas automatiquement vertueux, et toute biomasse ne se vaut pas. Sur le strict plan carbone, un bioéthanol cellulosique bien géré affiche un bilan très supérieur aux carburants fossiles. Mais dès que l'on sort du seul indicateur carbone, le tableau se complique : monocultures intensives, pression sur l'eau, artificialisation des sols, affaiblissement de la biodiversité, conflits d'usage foncier. La stratégie française ne peut pas se contenter d'agiter le mot « biomasse » comme une garantie morale. Elle doit distinguer entre les filières qui optimisent l'existant, valorisent des résidus, réduisent des déchets, et celles qui risquent de recréer sous un vernis vert les excès d'un productivisme mal orienté.

La clé n'est pas l'idéologie mais la hiérarchie des priorités : favoriser d'abord ce qui réduit simultanément la dépendance, les émissions et le gaspillage ; n'accepter qu'avec prudence ce qui améliore le bilan carbone mais dégrade d'autres équilibres fondamentaux. Une politique adulte des biocarburants avancés repose sur une sélectivité rigoureuse : priorité aux résidus, aux déchets, aux flux sous-valorisés ; prudence extrême sur les monocultures dont le bon bilan apparent masquerait des dégâts lourds. Il ne s'agit pas de remplacer le fétichisme du pétrole par le fétichisme de la biomasse ; il s'agit de construire une transition ordonnée, lucide sur ses gains comme sur ses limites.

Le biokérosène : quand l'éthanol vise aussi le ciel

Les biocarburants ne concernent pas uniquement la route. L'aviation travaille depuis plusieurs années sur les SAF (Sustainable Aviation Fuels), des carburants durables compatibles avec les moteurs et les infrastructures aéroportuaires existants. Parmi les voies de production les plus prometteuses, la filière ATJ (Alcohol-to-Jet) consiste à convertir de l'éthanol en kérosène de synthèse. Le procédé — déshydratation, oligomérisation, hydrogénation, séparation — repose sur des briques technologiques déjà éprouvées individuellement à l'échelle industrielle. Le carburant obtenu est certifié pour un mélange jusqu'à 50 % avec le kérosène classique.

C'est ici que le Brésil reprend un rôle central. Premier producteur mondial d'éthanol de canne à sucre, il dispose d'un avantage structurel considérable pour alimenter cette filière. Le gouvernement brésilien a lancé en 2023 le programme ProBioQAV, avec un mandat d'incorporation de SAF passant de 1 % en 2027 à 10 % en 2037. Petrobras étudie la construction d'une unité ATJ à la raffinerie de Paulínia d'une capacité de 10 000 barils par jour, tandis que Raízen a obtenu la certification internationale ISCC CORSIA pour l'éthanol produit à Piracicaba, le rendant éligible à la production de carburant aviation durable. Des études estiment que le biokérosène ATJ produit au Brésil pourrait coûter environ 31 % moins cher que le SAF actuellement commercialisé aux États-Unis.

En Europe, le règlement ReFuelEU Aviation impose un calendrier d'incorporation obligatoire : 2 % dès 2025, 6 % en 2030, 20 % en 2035, jusqu'à 70 % en 2050. La filière reste embryonnaire — fin 2025, la production mondiale plafonnait à environ 2 millions de tonnes, moins de 1 % de la consommation de kérosène, à un coût trois fois supérieur au fossile. Mais l'essentiel est ailleurs : la filière ATJ démontre que la même molécule d'éthanol qui peut réduire la dépendance pétrolière sur la route peut aussi attaquer celle de l'aviation. Ce qui se construit pour le ciel confirme que les biocarburants ne sont pas une impasse technologique, mais un champ en expansion — et que la France aurait tout intérêt à en faire un levier transversal de souveraineté énergétique.

Décider, enfin

Si l'on admet qu'une partie de la dépendance aux hydrocarbures peut être réduite rapidement, qu'il existe des ressources mobilisables, des technologies disponibles, des infrastructures compatibles et des exemples étrangers probants, alors le blocage n'est plus technique. Il est politique.

Depuis des décennies, la France traite les carburants comme un prolongement automatique du marché mondial. On importe, on raffine, on distribue, on taxe, on compense parfois lorsque les prix explosent, puis l'on recommence. À aucun moment les carburants liquides n'ont été pensés comme un champ de reconquête stratégique comparable à l'électricité nucléaire. C'est cette absence de doctrine qu'il faut rompre.

Une politique sérieuse devrait assumer un principe simple : tout litre fossile substituable à court terme est un gain stratégique. Accélérer la conversion de la partie essence du parc. Organiser une montée en puissance industrielle du bioéthanol de deuxième génération. Structurer une filière de biodiesel avancé concentrée sur les gisements pertinents. Articuler cette production nationale avec des importations ciblées et contractualisées. Faire des outre-mer le lieu où la France prouve qu'elle sait encore décider vite lorsqu'un enjeu stratégique et social l'exige.

Pourquoi la France, qui a su prendre une décision historique pour sécuriser son électricité, continue-t-elle de traiter les carburants comme un angle mort de la souveraineté ? Pourquoi une doctrine nationale du carburant n'a-t-elle jamais été pensée avec la même intensité que la doctrine nucléaire ? La réponse tient sans doute au poids des intérêts installés, aux habitudes intellectuelles, à la fragmentation administrative, à la fascination pour les grands récits technologiques, à l'abandon de l'idée même de planification, et à une forme d'hubris qui conduisait à ignorer les solutions ne venant pas du monde occidental. Mais aucune de ces raisons ne suffit plus.

Le véritable scandale n'est pas que la solution soit imparfaite. Le véritable scandale est qu'elle soit visible, praticable, partiellement disponible, et qu'elle continue d'être reléguée au second plan. Comme si, dans ce pays, l'on préférait toujours les transitions lointaines aux substitutions immédiates, les promesses à trente ans aux décisions à six mois, les récits grandioses aux changements opérants. Or une nation sérieuse ne choisit pas entre le long terme et le court terme : elle articule les deux.

La France ne manque pas de solutions ; elle manque d'une volonté de les articuler. Elle ne manque pas de technologies ; elle manque d'un cap. Elle ne manque pas de discours sur la transition ; elle manque d'une stratégie du commencement. Si la France veut réduire sa dépendance aux hydrocarbures, elle n'a pas à attendre un monde parfait ni une technologie miracle. Une partie de la réponse existe déjà. La seule question qui demeure est la plus simple, et la plus politique de toutes : veut-elle enfin s'en servir ?

Version audio :
https://www.fpop.media/langle-mort-de-la-souverainete-francaise-ce-que-la-france-a-oublie-de-faire-pour-ses-carburants