La guerre en Iran fracture la galaxie MAGA. Même Candace Owens réclame la destitution de Trump et l'appelle « le Roi Fou », l’armée se divise, les limogeages se multiplient et l’économie vacille. L’opération Epic Fury devait renverser Téhéran ; elle pourrait provoquer une regime change… à Washington
par Georges Renard-Kuzmanovic
C'est folie d'entreprendre plus qu'on ne peut. » – Sophocle
La rupture est désormais ouverte. Ce qui n’était encore, il y a quelques jours, qu’un malaise diffus dans la galaxie MAGA est devenu une fracture politique majeure. La guerre contre l’Iran agit comme un révélateur brutal. Une part croissante de l’écosystème « America First », en fait la majorité, se désolidarise de Donald Trump, dénonçant une trahison du cœur doctrinal du trumpisme — le refus des guerres infinies, inutiles, coûteuses et meurtrières à l'étranger. Le mouvement qui l’avait porté au pouvoir au nom du désengagement militaire et du rejet des aventures au Moyen-Orient voit désormais son leader s’enfoncer dans une logique d’escalade, au moment même où l’armée américaine s’enlise, où les pertes s’accumulent et où les risques pour l'économiques mondiale deviennent critiques.
Candace Owens franchit le Rubicon
La bascule la plus spectaculaire vient ce jour de Pâques, le 6 avril 2026, de Candace Owens. Figure centrale de l’écosystème MAGA, longtemps loyale à Trump, elle appelle désormais explicitement à une procédure de destitution. Elle affirme que « C’est une administration satanique » et que « le Congrès doit agir pour faire destituer le Roi Fou Trump ». Plus encore, elle met directement en cause l’état mental du président : « Nos vies à tous pourraient dépendre du fait que d’autres pays réalisent que Trump est profondément malade et entouré de fanatiques religieux qui l’ont convaincu qu’il est un messie. »
Une rupture d’une telle violence politique, venant d’une figure qui incarnait encore récemment l’orthodoxie trumpiste, marque un tournant historique. Owens ne se contente pas de critiquer la guerre, elle accuse l’administration de suivre un schéma classique de changement de régime, affirmant que les États-Unis arment des rebelles, « prétendent que des populations opprimées se libèrent elles-mêmes, puis exécutent un changement de régime et volent les ressources ». Elle conclut sans ambiguïté : « Trump est méprisable. ».
Pour le moins, le malaise est profond.
Une fronde MAGA désormais structurée
La dynamique est désormais collective. Steve Bannon, ancien stratège de Trump, a averti qu’une intervention élargie contre l’Iran pourrait « faire exploser » la coalition MAGA en trahissant la doctrine anti-guerres, et c'est très exactement ce qui se passe. Thomas Massie, représentant républicain libertarien, très proche du courant anti-intervention accuse Trump d’avoir lancé la guerre et s’est opposé à l’escalade militaire. Rand Paul, sénateur libertarien très influent chez les isolationnistes MAGA, critique la prolongation du conflit et déclaré que l’engagement contre l’Iran pourrait devenir une guerre coûteuse et contraire aux intérêts américains. Etc.
La liste est infinie : Matt Gaetz, Megyn Kelly, Nick Fuentes (l'ultra conservateur fascisant qui appelle carrément à voter Démocrates aux midterms), Andrew Tate, James Fishback, Charles Gambaro, ou le très influent Joe Rogan... leurs colères croisées se nourrissent les unes les autres.
L’idée d’une « guerre civile MAGA » n’est plus une formule journalistique mais une réalité politique : la base anti-interventionniste du trumpisme considère que la guerre contre l’Iran constitue une trahison fondamentale.
L’armée américaine s’enlise, les pertes s’accumulent
Le limogeage du chef d’état-major de l’armée de terre, le général Randy George, cristallise cette tension. Officiellement remercié, il aurait en réalité refusé de soutenir une offensive terrestre jugée suicidaire. Selon plusieurs sources internes, il aurait déclaré : « C’est un fou qui va mener les USA à la ruine. » Son départ marque une rupture historique entre la direction civile du Pentagone et l’establishment militaire professionnel.
L’épuration des hauts gradés – cinq généraux, une vingtaine de hauts gradés –, opposés à l’escalade contre l’Iran, révèle un désaccord stratégique profond. De nombreux officiers auraient exprimé leur opposition à l'opération Epic Fury, et encore plus l'idée d'une offensive terrestre en Iran dans le cadre de cette opération. L'avis communément entendu chez les très nombreux frondeurs est que ce conflit entraîne un surengagement stratégique, épuise les ressources américaines, vides les stocks de munitions, conduit au lâchage de l'Ukraine, et expose les États-Unis face à la Russie et à la Chine qui bénéficient stratégiquement de cette guerre mal préparée et mal menée. Or, tout cela est très exactement en train de se produire ; ce qui très certainement accroît le colère d'un Donald Trump agissant comme un enfant gâté.
Pete Hegseth au cœur d’une crise institutionnelle
Le rôle du secrétaire à la Défense – qui s'est fait nommer Secrétaire à la Guerre –, Pete Hegseth, est particulièrement contesté. Ancien commentateur de Fox News, il est accusé de privilégier la loyauté politique à l’expertise militaire. En limogeant des officiers expérimentés – le général Randy George, mais aussi le général C.Q. Brown, l’amiral Lisa Franchetti, le général James Slife ou encore le lieutenant-général Jeffrey Kruse – il est perçu comme démantelant les garde-fous institutionnels de l’armée. Le général C.Q. Brown a déclaré ce 5 avril devant un auditoire à Harvard que « la baisse de confiance dans l’armée est très préoccupante, et que cela commence à éroder l’ordre et la discipline » – situation peu idéale avant une éventuelle large offensive contre l'Iran.
L’armée américaine est progressivement dépouillée de ses cadres les plus expérimentés, remplacés par des fidèles. Dans les cercles militaires, l’inquiétude est profonde, car la guerre contre l’Iran serait désormais pilotée par une logique politique plutôt que stratégique, par des mécanismes de fidélité aveugle à Donald Trump, plutôt que de viser l'efficacité – ce qui est la recette idéale pour un désastre militaire. Plusieurs officiers évoquent une crise de moral sans précédent et la crainte d’être entraînés dans une opération terrestre catastrophique.
Tous rappellent que les deux guerres en Irak ont été préparées pendant plus de 6 mois chacune. Lors de la première guerre en Irak (1991) 540 000 soldats américains avaient été déployés, la coalition totale comptait 956 000 militaires ! Lors de la deuxième guerre d'Irak 150 000 soldats américains sont déployés pour l’invasion initiale 177 000 pour la coalition – en 2003, c'est une doctrine de rapide et de légèreté qui a été choisie et... elle mènera à l’enlisement, c’est pourquoi de nombreux militaires américains considèrent encore 1991 comme une guerre préparée, et 2003 comme une guerre sous-dimensionnée dès le départ.
Or, l'Irak est un pays quatre fois plus petit que l'Iran, bien moins montagneux, et comptait 25 millions d'habitants en 2003. On comprend les angoisses des stratèges américains.
Même la Maison-Blanche s’inquiète
Peggy Noonan, ancienne conseillère des Président Reagan et Bush dresse un portrait au vitriol dans le Wall Street Journal, « Une République, pas une humeur.
La présidence est devenue trop dépendante de l’ego et du tempérament de l’homme en fonction. »
Chaque jour qui passe entraîne l’administration dans une spirale négative. L’Iran multiplie les représailles, ses missiles et ses drones volent toujours et en masse. les bases américaines sont largement détruites. Les Etats du Golfe sont au bord du précipisse. Les soutiens internationaux s’effritent. Les prix de l’énergie s’envolent. Les chaînes d'approvisionnement mondiales sont déjà lourdement impactées. Une crise agricole mondiale menace. Les sondages sont alarmants. La perspective d’un enlisement militaire devient une obsession. C'est Jacques Sapir qui résume le mieux les risques mondiaux dans cet article sur Fréquence Populaire et cette émission Vers un choc économqiue mondial ?
Le sommet de l’État se désagrège
La marche « No Kings » du 28 mars a réuni entre huit et neuf millions de manifestants. Les organisateurs annoncent désormais un appel à la grève générale le 1er mai, soutenu pour la première fois par la confédération syndicale AFL-CIO – du jamais vu depuis la guerre du Vietnam et... en à peine un mois de guerre. C'est même une évolution exceptionnelle dans l’histoire américaine : une direction syndicale nationale appelant à une grève générale politique visant un président en exercice.
Cette mobilisation de masse exerce une pression directe sur l’appareil d’État. Les limogeages successifs apparaissent comme autant de tentatives de contenir une crise politique grandissante. Le député républicain Thomas Massie a lui-même lancé un avertissement public : « Félicitations, procureur général Blanche. Vous avez maintenant 30 jours pour publier le reste des dossiers avant d’être pénalement responsable de non-respect de la loi sur la transparence des dossiers Epstein. »
Une crise systémique – guerre, économie, pétrodollar
La fracture MAGA se nourrit aussi d’une inquiétude économique majeure. La fermeture du détroit d’Ormuz menace l’approvisionnement énergétique mondial. Les prix du pétrole flambent. L’inflation repart. Les marchés financiers s’inquiètent.
Plus grave encore, certains analystes évoquent un risque pour le pétrodollar lui-même. Une guerre prolongée contre l’Iran pourrait accélérer la dédollarisation du commerce énergétique. Or, le statut du dollar constitue l’un des piliers du financement de la dette américaine. Une remise en cause ouvrirait une crise budgétaire majeure.
Mais plus encore, ce sont les milliardaires, les grands banquiers américains, les chefs des puissants fonds de pensions, la banque centrale, la FED, qui sont les plus inquiets et qui ont le plus de levier d'action – tous ce qui a été dit précédemment leur est secondaire, ce qui les inquiète ce sont les conséquences pour l'avenir du pétrodollar et donc pour la domination du dollar sur l'économie mondiale et donc sur leur propre pouvoir pourraient être catastrophiques.
Dans ce contexte, la guerre apparaît de plus en plus comme une impasse stratégique. L’objectif initial – un changement de régime rapide et la prise de contrôle des flux énergétiques iraniens – s’éloigne de jour en jour. L’escalade militaire renforce au contraire la cohésion des adversaires des États-Unis.
La ruse de l’histoire
L’aventure pourrait se solder par une rare ruse de l'histoire. Nous pourrions assister, non pas un changement de régime à Téhéran, mais une crise politique majeure à Washington et... un éventuel « regime change » aux Etats-Unis par une procédure d'impeachment . Nous pourrions assister, non pas un affaiblissement des BRICS, mais leur renforcement. Nous pourrions assister non pas une consolidation du dollar, mais une accélération de la dédollarisation... non pas une démonstration de puissance américaine, mais à la révélation au monde entier de ses limites.
L’opération « Epic Fury » pourrait ainsi entrer dans l’histoire sous un autre nom, Epic fail.
Sic transit gloria mundi... et... espérons que la folie, l'hubris, la rage mégalomaniaque ne conduise pas à l'usage de l'arme nucléaire ; ce serait un Epic Fail pour l'humanité toute entière.
