dimanche 24 mai 2026

Henri Le Saux moine chrétien et renonçant hindou





Moine chrétien, dom Henri Le Saux (Swami Abhishik tânanda) a voulu suivre la voie des "renonçants" de la tradition hindoue.


Le 7 décembre 1973, quelques mois après l'infarctus qui le terrassa dans les rues de Rishikesh, petite ville sainte de l'Inde du Nord, Dom Henri Le Saux effectuait le « grand départ » dont parle la tradition hindoue. A vrai dire, ce « grand départ » ou « grand voyage » a marqué de son sceau toute sa vie de moine bénédictin breton et de renonçant (sannyâsin). Il s'était choisi le nom de Swami Abhishiktânanda (« celui qui met sa joie dans l'Oint »). Nous l'appellerons « Swamiji », titre empreint de familiarité respectueuse.

Arrivé dans l'Inde du Sud en 1948, à l'âge de 38 ans, il y fut le compagnon de Jules Monchanin, avant de mener, dans l'extrême Nord, près des sources du Gange, une vie d'ermite et de pèlerin qui ne l'empêcha pas d'entretenir une correspondance nourrie et de prendre part, par la parole et la plume, par l'amitié et l'accompagnement spirituel, à la vie de l'Église en Inde. [...]

L'ermitage de Swamiji a été emporté par les crues. Ses deux disciples directs devaient disparaître mystérieusement en 1976 et 1977. Les seules marques visibles de son passage, ce sont désormais ses écrits, relativement abondants. On peut les répartir en trois ou quatre catégories.

Tout d'abord les livres et articles publiés de son vivant. Il semble que beaucoup représentent des positions théologiques et spirituelles que leur auteur considérait comme dépassées au moment de la publication : soit qu'il n'ait pas eu le temps ou les moyens d'élaborer davantage des expériences neuves ou des intuitions récentes, soit qu'il craignît d'être occasion de scandale en poussant des lecteurs peu avertis dans des voies inexplorées, soit encore qu'il appréhendât de parler dans le vide en ouvrant des perspectives que la plupart de ses lecteurs pouvaient à peine imaginer.

D'autres textes, laissés inachevés ou demeurés inédits, furent publiés progressivement après sa mort. Dans l'ensemble ils permettent de saisir davantage la progression de sa démarche, les développements de sa pensée, la pointe de ses interrogations, les débats et parfois les déchirements intérieurs. Il en va souvent de même pour ses lettres, bien que Swamiji n'aborde pas les mêmes sujets avec tous ses correspondants et ne s'exprime pas toujours avec la même liberté, la même franchise parfois brutale. Cette correspondance n'a pas fait l'objet d'une publication intégrale, mais ce qu'on a pu en recueillir a servi de base à la rédaction d'une biographie, où de larges extraits de ses lettres sont cités en traduction anglaiser.

Reste le Journal : de pauvres cahiers usés par les pérégrinations, dévorés par l'humidité, et dont le déchiffrement et l'édition ont exigé beaucoup de patience. Aux annotations laconiques succèdent des réflexions plus développées et parfois l'esquisse de véritables petits traités. Couvrant, de manière inégale, la plus grande partie de sa période indienne, ces pages n'étaient pas destinées à la publication. Dans ces soliloques, Swamiji s'exprime avec franchise et audace. C'est là que l'on peut saisir, pour ainsi dire à nu, illuminations et ténèbres, joies et souffrances, convictions solidement enracinées et perplexités ouvertement reconnues. Ces cahiers sont un laboratoire spirituel et théologique. Leur auteur ne craint pas de suivre des pistes en sens divers, de pousser à bout telle ligne de pensée afin d'en déployer toutes les conséquences, de juxtaposer hypothèses ou opinions inconciliables. C'est dire que le Journal, plus encore que le reste de l'œuvre, doit se manier avec prudence : des citations brèves, tirées de leur contexte, se prêtent trop aisément à des interprétations hasardeuses.

Une existence polarisée par l'éveil

Sauf découverte imprévisible de correspondances nouvelles ou d'inédits importants, il semble que les textes les plus significatifs soient désormais disponibles. [...] Les traits de Swamiji sont-ils pour autant clairement dessinés ? Son héritage est il exploré de façon satisfaisante ? Certains, parmi ceux et celles qui l'ont bien connu, appréhendent que, paradoxalement, le soin — la pietas — à recueillir et publier ce corpus n'ensevelisse Abhishiktâ nanda sous une couche d'objectivité studieuse.

Reconnaissons tout d'abord que des lecteurs différents, chrétiens ou non, indiens ou occidentaux, ont trouvé — et trouveront longtemps encore —, dans cette œuvre, des textes qui peuvent rejoindre des préoccupations et des recherches très diverses. Chacun pourra privilégier telle période de vie, telle catégorie d'écrits. L'un y verra le récit d'une aventure quelque peu exotique ou d'une quête héroïque d'absolu ; tel autre y cherchera une école de prière ou la matière d'essais théologiques ; tel autre encore y trouvera un grand rêve de réconciliation de l'Orient et de l'Occident, la promesse d'une convergence de toutes les mystiques.

Ces intérêts légitimes et ces enthousiasmes respectables ne peuvent faire oublier que les textes dispersés se situent le long d'une trajectoire qui a son unité : il s'agit d'une tentative d'approximation toujours plus rigoureuse, d'une histoire personnelle, où les essais de formulation théologique sont inséparables d'une expérience sans commune mesure avec ce qu'images et concepts peuvent rendre. La vie et l'œuvre écrite sont orientées vers l'éveil et découlent de lui (Swamiji écrit souvent « Eveil »).

Tout en se montrant exigeant au plan du discernement spirituel et à celui du travail théologique, le P. Le Saux n'avait certes pas pour préoccupation première l'élaboration d'une pensée systématique et la mise en forme d'un texte construit. C'est que, au-delà de ce que certains ont signalé comme des limites de sa formation intellectuelle, il avait trop le sens de la « théologie négative » ; il était trop conscient du caractère foncièrement relatif de tout ce que l'Inde appelle « noms et formes » (nâma-rûpa) : le monde des phénomènes et en particulier tous les modes d'expression — jusqu'à ceux, traditionnels et autorisés, du dogme chrétien. Il ne pouvait oublier la nouveauté déchirante de l'expérience de non-dualité (advaita) qui fut la sienne pendant de longues années et le caractère toujours provisoire, sinon radicalement caduc, des tentatives pour en rendre compte. L'année de sa mort, il note dans son Journal :

"Tenter de donner une nouvelle théologie trinitaire ne mène qu'à des impasses. C'est encore s'enchanter de mythos, de logos. C'est remplacer theos par theo-logia et confondre la notion de Dieu avec Dieu. 

Tout mon thème de Sagesse croulé, et dans cet écroulement total, l'éveil. Un éveil qui est simplement éveil et qui ne se définit pas...

L'expérience au moment originel est indécelable sinon par "Ah !" (cf. Kena Upanishad 4.4) (Journal 450-2 : 30 [sic] févr. 1973). 

Par-dessus tout il avait l'intime conviction que l'éveil est pure spontanéité, imprévisible, souverainement indépendant des circonstances et du contexte dans lesquels il se manifeste. Quelques semaines après l'infarctus et moins de trois mois avant sa mort, il note : 

"Je vécus la crise cardiaque d'abord comme une merveilleuse aventure spirituelle. Le centre de l'intuition qui s'imposa à moi... fut que l'Éveil est indépendant de quelque situation que ce soit, de tous les dvandvas, et d'abord du dvandva [dualité] appelé vie-mort.

On s'éveille partout et simplement, et l'éveil ne peut pas être confondu avec ce que l'on voit au moment de l'éveil et donc de ce qu'à travers quoi on devient conscient qu'on s'éveille." (Journal 468 :11 sept. 1973) 

L'éveil et les mots pour le dire 

Ce n'est donc pas d'abord à l'exégèse savante d'une œuvre ou à la reconstitution minutieuse d'une biographie que nous sommes invités. L'apport de Swamiji ne réside pas dans une synthèse intellectuelle entre advaita et foi chrétienne. Sans doute n'a-t-il pas été en mesure de la formuler. Il semble surtout qu'il n'en attendait plus l'essentiel. En ce sens, ainsi que le suggère R. Panikkar, son échec est sa grande réussite : « heureusement, il n'a ainsi créé aucun système nouveau ». Ayant reconnu que « la vérité n'est pas dans une impossible synthèse des deux, mais un dépassement où ils demeurent eux mêmes totalement » (Journal inédit : 9 févr. 1956), il choisit — ou plutôt, il accepta — de vivre, avec une rigueur et une fidélité exemplaires, l'extrême tension entre ces deux fois, ces deux expériences. A moins qu'il ne s'agisse d'une expérience unique et des deux versants d'une même foi. 

La contribution de Swamiji réside donc plutôt dans une double exhortation qu'il adresse par toute son existence. D'abord et sur tout : vivre l'éveil, se maintenir ouvert à la brûlure de l'unique Réel : 

"La question n'est pas de savoir si l'incarnation du Christ est unique ou privilégiée, etc.... Ce qui compte, c'est la présence brûlante du Christ en moi, c'est-à-dire la Foi. Et quand cette présence brûlante est là, peu importe le thème mental à travers lequel l'esprit la conçoit. Et de même pour la Trinité. Les concepts sont secondaires. Mais suis-je brûlé de mon origine éternelle a Pâtre ?" (Journal 412 : 24 déc. 1971). 

Vivre de l'Esprit avant que de la lettre. Se méfier du discours. Même et surtout des discours sur le dépassement du discours. Théopathie plutôt que théologie. 

Ensuite seulement, tenter de dire, le moins mal possible, le plus fidèlement possible. Tenter d'interpréter et de communiquer la richesse de l'expérience (ou des expériences). Swamiji n'y a jamais renoncé. Mais il savait que les mots et les images sont mal taillés pour cette tâche : ce ne sont que « serviteurs inutiles ».

Inutiles et cependant indispensables, dans la condition humaine qui est la nôtre. Même à supposer que l'éveil — en son point le plus central, le plus originel — soit sans attache, souverainement libre à l'égard de toute culture déterminée et de toute religion particulière, il est clair que cet éveil ne peut se comprendre et se dire hors les cadres et sans les outils d'une culture et d'une tradition. L'Occident aurait-il sacrifié au culte du logos, voire à la logomachie ? L'Inde a t-elle gardé une conscience plus vive de l'impuissance des mots ? Il reste qu'il ne peut y avoir de rencontre — fût-ce dans la « grotte du cœur » — ni communication — fût-elle silencieuse — sans langage. 

Un Orient parmi d'autres 

Qui dit langage, dit situation et limites. C'est au confluent de plusieurs langages que le P. Le Saux n'a cessé de se débattre. Les termes sanskrits, tamouls, grecs, anglais, ... qui émaillent ses écrits ne sont que le bouillonnement de surface qui trahit des mouvements bien plus profonds. Langage d'Occident, marqué par la Bible et la Grèce ; langage d'Orient, tout aussi ancien et tout aussi particulier. Sans doute vaudrait-il mieux parler, de part et d'autre, de langages.

Dans le monde hindou, Swamiji occupe une place particulière et parle un langage déterminé. Il s'était découvert une affinité profonde, une sorte de connaturalité avec la voie de la connaissance ou sapience (jnâna-marga) et avec le mode de vie des renonçants, sans toutefois enseigner jamais le mépris d'autres voies traditionnelles en Inde : celles de l'action (karma) et de la dévotion (bhaktî). Dans la perspective de la non-dualité qui était la sienne, il se réclamait volontiers des textes antiques des Upanishads plutôt que des commentaires de grands docteurs plus tardifs, tel Sankara. 

Mais l'hindouisme ne parle qu'un des langages de l'Orient. Le bouddhisme est un autre monde, proche et cependant distinct. On ne peut éviter de l'évoquer ici, même si le P. Le Saux le voit à partir du vedânta hindou (« le pôle vedantin, avec son complément bouddhique » Journal 449 : 30 févr. 1973). Alors que le Soi (âtman) est une des catégories fondamentales de la tradition hindoue et des écrits de Swamiji, il est considéré comme nul et non avenu par le Bouddha et ses disciples. Ceux-ci ne se lassent pas de mettre en garde contre la tentation subtile de se construire une sécurité illusoire sur l'échafaudage du Soi. Certes le Soi de l'hindouisme et le non-soi (an-âtman an-attâ) du bouddhisme ne sont pas simplement la négation l'un de l'autre. Les enseignements de ces deux traditions sur la libération ou l'éveil ne sont pas étrangers l'un à l'autre. Il reste que l'hindouisme et le bouddhisme ont leur cohérence propre et une longue histoire de controverse. On ne peut simultanément suivre la voie des Upanishads et s'engager sur le chemin tracé par le Bouddha. L'Orient est multiple. La rencontre sera donc faite de rencontres.

 Demain, quelles rencontres ? 

Celle que Swamiji a vécu avec tant de force et d'intrépidité s'est exprimée dans des écrits qui continueront à baliser le chemin d'autres pèlerins. 

Évoquons, pour terminer, quelques groupes parmi ces pèlerins. Il y a eu, il y aura encore des Occidentaux — qu'ils vivent dans un ashram himâlayen ou un appartement new-yorkais. Il est remarquable que les écrits du P. Le Saux trouvent en Occident un public qui déborde les frontières confessionnelles du monde chrétien. Faut-il y voir une forme nouvelle d'exotisme ? Ce n'est pas toujours le cas. Swamiji se défiait de ceux qui transfèrent sur l'Inde des sensibilités et des préoccupations qui lui sont étrangères. Il savait mettre en garde ceux pour qui l'Inde devient un divertissement. À propos de certains correspondants en Occident il notait : 

"Ils voudraient que j'aille leur enseigner une gnose hindoue, délicieusement chatoyante... Le message de l'Absolu, vous le voulez enveloppé dans la poésie lointaine des Himâlayas — dans la gnose endormante ou enivrante de l'Inde..." (Journal 406-7: 25 sept. 1971). 

La prudence est toujours de mise. Gageons cependant que le Swami se réjouirait aujourd'hui de certaines évolutions de la culture occidentale, qui rendent la quête de l'éveil moins étrange, donc moins improbable. 

Deuxième groupe : les chrétiens de l'Inde. Il leur sera de plus en plus difficile de vivre et de penser leur foi sans se situer par rapport à l'héritage spirituel de leur propre nation, sans entretenir un dialogue privilégié avec l'hindouisme d'hier et d'aujourd'hui rencontré concrètement dans telle ou telle de ses manifestations. En outre, même lorsque leur vocation sera celle du renonçant ou de l'ermite, ils vivront autrement que les chrétiens venus de l'étranger la dimension ecclésiale de l'éveil à Soi et à Dieu. Dans une mesure difficile à déterminer, mais avec la force d'une figure symbolique, le P. Le Saux a marqué l'Église catholique indienne d'après Vatican II. Alors que d'autres aujourd'hui ont pris le relais à leur manière, la tranquille dé termination de Swamiji, les heurs et malheurs de son itinéraire de meurent une source d'inspiration et offrent matière à discernement.

Enfin, si les textes d'une tradition spirituelle ne prennent vraiment vie qu'à travers la rencontre de croyants et de disciples, il va de soi — mais il est parfois bon de rappeler — que la « rencontre de l'hindouisme et du christianisme » ne se fera pas sans participants hindous. L'Inde n'est pas une bibliothèque de textes offerts à la consultation, à la consommation. Elle est un arbre immense, dont certains rameaux, mieux que d'autres, transmettent la sève des Upanishads. Encore faut-il que les relais ou les témoins soient ouverts à la rencontre et sensibles à la quête de l'essentiel vécue par des chrétiens. C'est bien ainsi que les choses se sont passées pour Swamiji : les Upanishads ont pris pour lui le visage d'un Râmana Maharshi et d'autres pèlerins moins connus. Il n'en sera pas autrement demain. Ce facteur ajoute à la part d'inconnu. L'itinéraire dépendra aussi des participants hindous. Les chrétiens ne peuvent être seuls à rédiger l'agenda de la rencontre.

Jacques SCHEUER, Voies de l'Orient.