
Le Greco – Pietà (1580-1590)
Au-delà des litanies complotistes et de l’info-spectacle qui tendent à catégoriser les prédateurs en leur prêtant telle ou telle idéologie — les effets de la temporalité judiciaire étant toujours moins sensationnels que ceux de la temporalité médiatique —, je crois d’abord que toute criminalité obéit à ce principe des plus triviaux : l’occasion fait le larron. C’est-à-dire que les esprits malades finissent par se rencontrer et s’associer selon leurs intérêts.
En revanche, la question qui me vient spontanément à propos de l’affaire Epstein est la suivante : comment les jeunes victimes se sont-elles retrouvées entre les mains de leurs bourreaux ? Par ailleurs, comment des gens de pouvoir a priori formés et expérimentés peuvent-ils faire preuve d’autant de stupidité en tombant dans l’éternel piège du chantage sexuel ?
De l’élite délitée et délétère
Depuis quelque temps, comme beaucoup, je réfléchis à ce que nous avons raté dans notre évolution de gentilshommes ouest-européens, aujourd’hui condamnés à la honte internationale au regard de l’indigence des productions politiques et artistiques (autorisées) de notre « élite ». Quant aux productions scientifiques, il me semble que beaucoup de nos chercheurs se voient contraints à l’exil compte tenu du peu de considération qui leur est réservé en France.
Plus exactement, je cherche à déterminer les principales raisons sociologiques de notre déclin. Je n’emploierai pas l’adjectif « civilisationnel » pour qualifier ce déclin, car je trouve le mot pompeux, voire dissonant ; aussi « culturel » devrait-il suffire.
Après une décennie d’expatriation en Afrique du Nord, il m’apparaît pertinent de partager mon point de vue sur le « développement » de la France depuis un pays dit « sous-développé ». Je renvoie ici les lecteurs intéressés à un texte plus dense que j’ai produit sur le sujet. Personnellement — j’admets ma marginalité —, je plaide pour la reconnaissance d’un statut d’apatride volontaire, avec ce que cela impliquerait comme renoncement à certains droits civiques et aux garanties de protection sociale. Après tout, l’on devrait pouvoir choisir de n’« appartenir » à aucun pays !
Tout d’abord, on ne peut analyser avec sérénité la situation actuelle en Occident sans comprendre que c’est par la corruption de l’idée de progrès que nous en sommes arrivés là.
Comment progresser ? telle est la question qui se pose fondamentalement — à tout individu comme à toute autorité politique.
Si nous ne progressons pas — humainement s’entend —, ce n’est guère parce que nous manquons de volonté, mais parce qu’il subsiste des systèmes ancestraux, aussi tenaces qu’absurdes, qui nous freinent dans notre élan d’émancipation, d’autonomisation vis-à-vis de l’autorité.
Le piège des croyances
Le premier de ces systèmes, le plus étendu et malheureusement le plus séduisant, est la religion. Quelle qu’elle soit, la religion relève du dogmatisme, et, par extension, du totalitarisme. Elle aliène l’individu, le soumet, le déresponsabilise. En faisant croire à l’homme qu’il existe une volonté supérieure — divine — qui le dépasse et le gouverne, on affaiblit sa volonté personnelle, on tend à le rendre passif devant la vie et à l’installer dans un confort de pensée illusoire, sinon dans un aveuglement arrangeant.
L’adhésion au concept de « Dieu » est ainsi une fausse solution proposée — mais surtout imposée ! — à l’homme qui doute de l’homme. Si la croyance collective a pour fonction de soulager l’individu en désarroi dans le vertige de l’existence, elle reste foncièrement régressive. En admettant qu’il n’est pas maître de sa vie, l’homme s’en remet à une autorité fictive, prétendument absolue et omnisciente, au point de préférer la prière à l’action, le pardon à la correction, la récitation à la réflexion. Aussi pourrait-on compléter la célèbre formule de Juvénal de la sorte : Panem, deos et circenses ! (« Du pain, des dieux et des jeux ! »)…
Mais la croyance n’épargne personne, pas même les érudits ni les rebelles autoproclamés… Il est toujours déroutant d’entendre des gens expérimentés discourir avec méthode et raison pour finir par vous parler de « Dieu », cette entité menaçante sans méthode ni raison… C’est un peu comme si le concertiste concluait son récital en lâchant un énorme pet : d’un coup, le niveau s’effondre et l’orateur a l’air du petit enfant dans l’attente du père Noël. Inévitablement, cela vous donne l’impression d’avoir affaire à un bonimenteur qui essaierait de vous refourguer un abonnement à son club en faillite.
En plus de se condamner lui-même, le croyant tente toujours de contaminer ses congénères avec l’idée lâche selon laquelle nous serions constamment observés et susceptibles d’être punis ou récompensés par un juge suprême, abstrait et autocratique. De quoi infantiliser l’homme, le terroriser, mais aussi le désengager sur Terre parmi les siens, en faveur d’une « vie spirituelle » aussi naïve qu’improductive.
Le désendoctrinement des gens demande du temps et de l’énergie mais il vaut le coup ! Pour cela, la logique reste toujours la plus fiable des ressources. Car la logique parle à tout le monde : elle se suffit à elle-même. Encore faut-il savoir la révéler. Et l’accepter.

Pieter Bruegel l’Ancien – Le massacre des innocents (1565-1567)
Pour illustrer cette inquiétante servilité que permettent les croyances et les religions, quel meilleur exemple que celui du jeûne du ramadan, pratiqué en ce moment même par des millions de musulmans dans le monde ? Des millions de « fidèles » contraints de se soumettre au diktat de la privation sous peine d’exclusion sociale et de châtiments divins… Des millions de gens transformés, par simple conformisme, en zombies sur les nerfs, inaptes au travail et à la réflexion, n’attendant que la sonnerie de la récréation quotidienne pour pouvoir s’empiffrer dans une orgie de gaspillage.
Je ne dis pas cela par provocation — c’est certain, on trouvera toujours plus arriéré comme rite —, mais parce que je ne supporte pas de voir les gens autour de moi céder leur libre arbitre aussi facilement, par le redoutable effet de groupe. Cette « spiritualité imposée » n’a pas plus de sens qu’elle n’a d’efficacité : elle relèverait même ici d’une forme de sadisme… Naturellement j’ai de l’estime, voire une certaine admiration (!), pour toutes ces personnes qui jeûnent, leur trouvant bien du courage, mais pourquoi ne pas mobiliser ce courage de façon autonome ni l’employer à des fins concrètes et utiles ? Pourquoi devoir toujours s’en remettre à des injonctions ?…
Religion et discrimination
Ne tournons pas autour du pot : il y a à mes yeux un lien évident entre le sous-développement d’un pays — c’est-à-dire la persistance des inégalités sociales — et le dogmatisme religieux. Je le constate au quotidien dans le comportement des gens, partagés entre un fatalisme de rigueur et un tribalisme rétrograde, cultivant par tradition un sexisme agressif autant qu’un mépris assumé des minorités. Autrement dit, quand la religion permet les discriminations, alors la corruption s’installe au nom de la loi du plus fort. Puis vient la question, vertigineuse, de l’éducation…
Je précise tout de même que bon nombre de mes amis sont musulmans (ou, du moins, l’étaient avant de me connaître !), étant persuadé que la plupart ne s’opposeraient pas à ce que j’écris là. Il faut savoir tirer le rideau de la bien-pensance et ignorer la crainte du tabou pour s’apercevoir que beaucoup de musulmans n’aspirent sincèrement qu’à l’apostasie. Prisonniers du dogme, ils se mettent à fantasmer l’Europe ou l’Amérique jusqu’à l’obsession, alléchés par les promesses numériques de liberté.
Seulement, le chantier de la laïcisation des pays arabo-berbères s’annonce long et compliqué, vu le caractère superstitieux de leurs habitants et l’emprise exercée par ces « crypto-bigots » qu’on retrouve également à l’œuvre dans les banlieues des métropoles françaises. Sans parler des crétins de djihadistes que l’Europe a subis dans les années 2010, ces jeunes déséquilibrés se servant de la religion comme d’un bouclier contre leur propre névrose, et dont les profils s’apparentent manifestement, d’un point de vue psychosociologique, à ceux d’homosexuels refoulés — cette tendance pouvant s’expliquer en partie par un schéma parental défaillant, de type père absent / mère abusive.
Encore une fois, je ne dis pas cela par provocation, mais d’une part car je connais ce genre de marginaux et leur environnement, et d’autre part car la criminalisation de l’homosexualité et des relations hors mariage, fatalement, produit une importante quantité de frustrés et de psychotiques dans les sociétés musulmanes. Tout comme l’autorisation de la polygamie produit une importante quantité de jalouses et de névrotiques. Je ne reviendrai pas non plus sur la pratique barbare de la circoncision, dont on sous-estime certainement l’effet traumatisant sur l’enfant — et, dans une moindre mesure, sur ses parents.
Quoi qu’il en soit, ne laissons pas cette question des plus sensibles, celle des flux migratoires en provenance d’Afrique, entre les mains des néo-racialistes, xénophobes et autres agents belliqueux de l’extrême droite — ce serait tout à fait irresponsable, d’autant que ceux-ci ne savent pas de quoi ils parlent. Saisissons-nous de ce problème politique avec lucidité et humanité, en proposant en premier lieu de rétablir des relations diplomatiques saines avec les États d’Afrique et du Moyen-Orient.
Le droit de tuer
Le deuxième système pourri et ancestral à l’origine de notre stagnation est la militarisation du monde. En armant un groupe de gens, quelle qu’en soit la raison, en lui octroyant le droit de tuer, le pouvoir de détruire, on ne fait que favoriser les tensions, en plus d’entretenir les vieux récits démagogiques du héros de guerre et du martyr, selon lesquels le sang versé constituerait une réponse nécessaire aux conflits d’intérêts nés de l’orgueil et de la corruption des chefs d’État.
Combien de massacres opérés dans l’Histoire au nom de la religion ou de la nation, par arrogance tribale, par folie de l’appartenance ? Combien de gens innocents entraînés malgré eux dans les horreurs de la guerre, pour satisfaire à quelques notions grandiloquentes, à la tyrannie des étendards, par la légitimation absurde des armes et de la violence ?… Je précise là aussi, à toutes fins utiles, que j’ai de bons amis militaires — paradoxe de la vie !
Films, jeux vidéo, journaux télévisés, réseaux sociaux : la violence est omniprésente sur les écrans, infectant et conditionnant les cerveaux, s’alimentant elle-même à l’infini, par la perversité des diffuseurs et le voyeurisme des consommateurs. Traumatisante, obsédante, infiniment régressive, la violence déforme la jeunesse et l’habitue aux injustices, aux mensonges, à l’incompréhension.
Faire sécession
Enfin, le troisième système que nous subissons est la ploutocratie : le règne de l’argent et du profit aveugle, qui fait se répandre la vénalité comme un poison parmi la population, méprisant et discriminant les gens selon leur origine, leur influence, leur allégeance. Rien de nouveau, ce sont là les lois déshumanisantes du capitalisme financier et de la société de consommation.
Bref, nous avons perdu suffisamment de temps à tolérer les mythomanes, les mégalomanes et les prédateurs en tous genres qui squattent l’espace politico-médiatique en pensant pouvoir entraîner le monde dans leur perfidie et leur lâcheté, et ce n’est ni dans la nostalgie d’un ordre archaïque ni dans le délire d’un ordre dystopique que nous progresserons !
Car le progrès, nécessairement, passera par le courage de la désacralisation, de la démilitarisation et de la définanciarisation des sociétés. Plus que jamais, l’avenir est au Droit et à la Pédagogie. Il s’agit de remettre le mérite et le désintéressement au centre du projet de la collectivité. Ou bien faire sécession, sans pertes ni fracas, avec une conscience réaffûtée de son environnement. En chassant le mythe du sauveur universel pour embrasser la réalité des multiples sauveurs locaux que nous sommes.
Et si l’occasion fait le larron, alors faisons en sorte que les occasions ne se présentent plus pour les larrons en puissance.
Rorik Dupuis Valder