À bien des égards, l’affaire Epstein est plus horrible que le roman de Sade. Sade imaginait un système fermé où la cruauté pouvait s’épanouir sans contrôle. La réalité d’Epstein révèle quelque chose de bien plus troublant : une telle cruauté peut exister au sein d’une société ouverte, protégée par la richesse, l’influence et la complicité institutionnelle. Les libertins de Sodome avaient besoin d’isolement pour commettre leurs crimes. Epstein, lui, n’en avait pas besoin.
L’œuvre de Sade était un avertissement, une exagération grotesque destinée à dénoncer la décadence morale d’une classe privilégiée. Pasolini a amplifié cet avertissement en le reliant à la machine fasciste. Mais Epstein nous montre que cet avertissement n’a pas été pris en compte. Les mêmes dynamiques – pouvoir sans responsabilité, corps réduits à l’état d’objets, systèmes qui protègent les auteurs de crimes – persistent, non pas dans la fiction, mais dans notre réalité quotidienne.
Au contraire, Epstein reflète la corruption morale des élites modernes avec une clarté que Sade ne pouvait qu’imaginer. Les structures ont changé, le langage s’est édulcoré, les cadres sont devenus plus discrets, mais la logique sous-jacente reste la même. Le pouvoir se protège. L’argent réduit les victimes au silence. La justice se plie.
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Le prestige de Sade auprès d’une partie de nos intellectuels ne peut que nous inquiéter
N’y a-t-il pas un double langage, inintelligible par la masse peu sophistiquée, dans le fait de glorifier, ou simplement de tolérer, des auteurs de récits de viols sadiques, tout en condamnant les actes dont ils font un objet esthétique ?
L’historien américain Roger Shattuck, dans "Le Fruit défendu de la connaissance", a consacré un long et excellent chapitre au « cas Sade », qui m’a convaincu de la nécessité de lui consacrer à mon tour un bref chapitre, dans lequel je résumerai son analyse et ses arguments. En effet, le phénomène de la réhabilitation de Sade est particulièrement révélateur de cette stratégie culturelle qui vise à banaliser l’obscénité, voire à la glorifier comme l’ultime subversion des valeurs morales (l’un des buts salutaires de l’art, comme chacun sait).
Sade passa trente ans en prison, pour sodomies homosexuelles et hétérosexuelles, flagellations et coups de couteau infligées à des prostituées, masturbation sur un crucifix, corruption de jeunes filles, menaces de mort et autres « excès ». Il passa également de nombreuses années en asile d’aliénés. Pour la petite histoire, qui rejoint avec beaucoup d’ironie la grande, signalons que, durant une période d’emprisonnement à la Bastille, Sade semble avoir joué un rôle non négligeable dans l’événement décisif de la prise de cette forteresse, événement choisi plus tard comme fête nationale. Voici comment Shattuck résume l’épisode :
« Pendant les deux premières semaines du mois de juillet 1789 à Paris, la foule commença à s’assembler autour de la Bastille. On pensait qu’il y avait des gens emprisonnés dans la forteresse royale, des malheureux qu’on pourrait peut-être libérer de la loi despotique du roi. La foule ne savait pas que l ’on ne retenait là que quelques aristocrates, la plupart condamnés pour atteinte à la morale, et qui ne méritaient pas vraiment d’être libérés au nom du peuple. Le 2 juillet, la foule assemblée dans la rue entendit une voix, amplifiée par une gargouille transformée en mégaphone ; quelqu’un criait que les prisonniers étaient en train de se faire massacrer et appelait au secours. [...] On sait aujourd’hui que l’homme susceptible d’oser une si grossière supercherie pour retrouver la liberté après douze ans d’emprisonnement n’était autre que le marquis de Sade. »
Deux jours plus tard, il fut transféré à l’asile de fous de Charenton. Mais ce n’est pas pour cette raison que certains critiques modernes honorent la dimension révolutionnaire de Sade, comme Aldous Huxley qui écrivit : « Sade est le seul révolutionnaire total et consciencieux. » Étrange jugement, puisque toute l’œuvre de Sade est empreinte d’un aristocratisme outrancier, ses héros étant essentiellement des nobles désœuvrés, qui s’entourent de laquais obéissant à tous leurs fantasmes, n’admettent aucune limite à leurs privilèges et ne trouvent du plaisir que dans la domination, la torture et l’assassinat d’autrui.
Avant d’aller plus avant dans l’analyse du phénomène Sade, il est indispensable de donner un aperçu représentatif de son œuvre, afin qu’aucun malentendu ne subsiste. Ses romans font alterner les récits d’actes sexuels d’une perversité extrême et sophistiquée, et les discours philosophiques faisant froidement l’apologie de ces crimes. Au cours d’orgies savamment planifiées, des victimes innocentes sont séquestrées, violées, torturées et assassinées de multiples façons, par des héros qui restent absolument insensibles à la douleur de leurs victimes et jouissent en philosophant sur le caractère naturel, voire nécessaire d’une telle activité. Sur ce modèle, l’imagination débordante de Sade fait varier les scénarios à l’infini.
Un seul exemple, pris parmi une multitude d’autres du même genre, suffira à faire comprendre de quoi il s’agit. Il est tiré de Juliette et met en scène les deux personnages principaux, Juliette et Noirceuil. Noirceuil est l’ancien maître de Juliette et l’assassin de ses parents. Juliette, après une initiation lesbienne dans un couvent et des années de libertinage et de prostitution, retrouve Noirceuil au cours d’une orgie gigantesque. Juliette y fait participer sa fille de sept ans avec les fils de Noirceuil, qui ont été délibérément élevés comme des brutes sexuelles. Shattuck résume ainsi la suite :
« Après une étrange double cérémonie de mariage, célébrée en costumes de travestis entre membres du même sexe, Juliette et Noirceuil se barricadent dans le château de ce dernier pour la grande bacchanale, avec la fille, les deux fils, deux tortionnaires-bourreaux, et une demi-douzaine de victimes des deux sexes. Ils satisfont leurs plaisirs en faisant sup porter aux participants les plus innombrables humiliations et outrages. Les fils sont forcés de sodomiser le père, qui imite les cris et la pudeur d’une jeune vierge. Les flagellations commencent, le sang coule, des seins sont arrachés, des membres brisés et disloqués, et des yeux arrachés, tandis que Noirceuil sodomise les victimes et fait foutre Juliette par-devant et par-derrière par des laquais obéissants. Le style de Sade est très graphique. Atteignant l’excitation la plus extrême lorsque deux victimes sont affreusement torturées à mort, Noirceuil sodomise l’un de ses fils, tout en lui mangeant littéralement le cœur, que Juliette a arraché de son corps. »
Puis Noirceuil propose à Juliette de lui acheter sa fille pour l’assassiner : « Souillons-nous tous les deux, lui dit- il, toi, du joli péché de me la vendre, moi, de celui, plus chatouilleux encore, de ne te la payer que pour l’assassiner. » Il demande toutefois à Juliette de ne répondre à sa proposition « qu’avec deux vits dans le corps ». C’est elle qui tient ici le rôle de narrateur :
« On me fout. Noirceuil me demande une seconde fois ce que je veux faire de ma fille.
— Oh ! scélérat ! m’écriai-je en déchargeant, ton perfide ascendant l’emporte, il étouffe en moi tout autre sentiment que ceux du crime et de l’infamie. [...] Fais de Marianne ce que tu voudras, foutu gueux ! dis-je en fureur, je te la livre [...]. Il n’eut pas plus tôt entendu ces mots qu’il déconne, saisit cette malheureuse enfant et la jette, nue, au milieu des flammes ; je l’aide, comme lui, je m’arme d’un fer pour repousser les mouvements naturels de cette infortunée, que des bonds convulsifs enlèvent et rejettent vers nous ; on nous branle tous deux, on nous encule ; Marianne est rôtie elle est consumée. Noirceuil décharge, j’en fais autant ; et nous allons passer le reste de la nuit, dans les bras l’un de l’autre, à nous féliciter d’une scène dont les épisodes et les circonstances deviennent le complément d’un crime que nous trouvons encore trop faible.
— Eh bien ! me dit Noirceuil, est-il quelque chose au monde qui vaille les plaisirs divins que donne le crime ? Existe-t-il quelque sentiment qui donne à notre existence une secousse plus vive et plus délicieuse ? » Les motivations de Sade en écrivant ses romans ont fait l’objet de diverses théories. Aucun critique, toutefois, n’a osé avancer que Sade peignait le crime pour en dégoûter le lecteur, même si Sade semble le dire à l’occasion : « Jamais, je répète, jamais je ne peindrai le crime comme autre chose que le fruit de l’enfer » ("Crimes de l’amour"). Cette remarque n’est à l’évidence rien d’autre qu’un pied de nez aux censeurs, en même temps qu’un clin d’œil aux lecteurs, censés partager son goût pour l’enfer. La preuve en est que, dans "La Philosophie dans le boudoir", qu’il publia sous un pseudonyme, Sade ne s’encombre pas de ce genre de précaution, et ouvre son livre par une dédicace « aux libertins » : « Voluptueux de tous les âges et de tous les sexes, c’est à vous seuls que j’offre cet ouvrage ; nourrissez-vous de ses principes, ils favorisent vos passions... »
Shattuck propose l’hypothèse intéressante que Sade écrit par vengeance contre la société qui lui a ravi presque une moitié de sa vie en l’emprisonnant. Les délits sexuels pour lesquels il est enfermé, et qu’il ne peut plus que fantasmer, il va les agrandir à l’extrême par l’imagination romanesque, atteignant ainsi une sorte d’absolu dans le pervers ; il va aussi, en leur donnant forme littéraire, leur procurer une dignité et un génie que sa vie n’aurait certainement pas atteints. Enfin, par le biais de l’édition, en plein développement, il va assurer à l’instrument de cette vengeance une durée et un impact bien plus grands que sa propre vie. Dans "Juliette", une amie lesbienne de l’héroïne se dit en quête du « crime dont l’effet durera même si je m’arrête [...], même si je dors ». Juliette lui conseille, entre autres, l’écriture. On peut donc difficilement douter qu’un tel des sein criminel ait été consciemment élaboré dans l’esprit tordu de Sade.
Quoi qu’il en soit, Shattuck relève un élément qui apparaît comme le moteur constant de son écriture, en même temps que des actes de ses héros : la gageure. « Les complexes élaborations de ses orgies imaginaires et l’hyperbole continue de son style donnent l’impression d’un homme voué à une tâche qu’il s’est lui-même imposée, d’un homme dont l’écriture est fondée sur une gageure. Il a parié, avec lui-même et avec ses persécuteurs, qu’il était capable d’inverser toute vertu humaine (en particulier la vertu chrétienne), et qu’il le ferait de manière systématique. Il souhaite que son répertoire du mal compose un projet si unique qu’il apparaisse complètement original et totalement scandaleux à ses ennemis. »
Shattuck fait une autre analyse intéressante lorsqu’il tente d’expliquer l’effet puissant que peut avoir la lecture de Sade : « L’explication est, à mon avis, à chercher dans l’usage que fait Sade de ce que j’appellerai 1’“effet Boléro”. Avec de minuscules variations instrumentales et de subtils changements de clés, le même motif est répété à n’en plus finir avec de plus en plus d’intensité jusqu’à ce qu’il soit imprimé dans l’esprit. [...] Le seul effet stylistique que Sade maîtrise, c’est le crescendo. Il sait faire tout doucement monter le son. » Cette réplique de Juliette montre d’ailleurs que Sade sait parfaitement où il veut entraîner son lecteur : « Quand on s’accoutume à braver sur un point les lois de la nature, on ne jouit plus véritablement qu’en les transgressant toutes, les unes après les autres. »
Ce pari lancé successivement contre toutes les barrières morales semble être ce qui captive littéralement certains lecteurs. Les textes de Sade, dit Shattuck, opèrent sur les lecteurs « comme un défi personnel, qui les pousse à agir en conséquence ». Comme illustration de cela, il cite deux cas de criminels sexuels amateurs de Sade. L’un est Ted Bundy ; l’autre est Ian Brady qui, avec sa petite amie, avait violé, torturé puis tué plusieurs jeunes gens, dont un adolescent de quatorze ans et une petite fille de dix ans, le lendemain de Noël 1965. Ils photographièrent cette dernière durant la longue nuit de torture qu’ils lui infligèrent, et enregistrèrent ses gémissements, ses supplications et ses cris horribles, avec à la fin une musique de Noël. Cette bande sonore, qui fut passée durant leur procès, horrifia l’audience et les jurés. Brady était un jeune homme cultivé, qui avait profondément intériorisé la philosophie ultra-nihiliste et élitiste de Sade, et possédait, outre "La Vie et l’œuvre du marquis de Sade", une bibliothèque fournie en ouvrages sur la torture et les perversions sexuelles. Lorsque l’avocat général interrogea Brady sur ces livres, celui-ci répliqua : « On ne peut pas dire qu’ils sont pornographiques : on peut les acheter chez n’importe quel libraire. » L’intérêt principal de l’analyse de Shattuck réside dans son survol de l’accueil fait à Sade par le monde intellectuel du XXe siècle. Il distingue trois périodes.
Au XIXe, Sade reste interdit, mais des exemplaires circulent sous le manteau. À la fin du XIXe, la profession médicale lui porte un intérêt et crée le mot « sadisme » pour indiquer un type de perversion sexuelle. Freud reprendra ce terme et contribuera à sa vulgarisation. Cet intérêt médical motiva ou justifia les premières éditions.
Mais la première réhabilitation littéraire est due à Apollinaire, qui publie, comme éditeur, une série d’œuvres licencieuses, dont "L ’Œuvre du marquis de Sade : pages choisies" (1909). Dans son introduction, il écrit, prophétique : « Le marquis de Sade, cet esprit le plus libre qui ait encore existé, avait sur la femme des idées particulières et la voulait aussi libre que l’homme. [...] L’un des hommes les plus étonnants qui aient jamais paru. [...] Cet homme qui parut ne compter pour rien durant tout le XIXe siècle pourrait bien dominer le XXe. » Un ami d’Apollinaire, Maurice Heine, fit connaître Sade aux surréalistes, lesquels le reconnurent comme un précurseur dans le "Manifeste du surréalisme". Dans "L’Évidence poétique", Paul Éluard le salua comme « plus lucide et plus pur qu’aucun autre homme de son temps ».
Dans les années 30, deux auteurs français se penchent sur Sade : Georges Bataille, auteur lui-même de romans pornographiques, rompt avec les surréalistes, qu’il accuse de ne pas prendre Sade assez au sérieux, tandis que le philosophe néo-nietzschéen Pierre Klossowski est fasciné par la « liquidation de la notion de mal » chez Sade et la notion de crime comme mode de connaissance.
Sade intéresse également des universitaires : « Les premiers universitaires spécialistes de Sade, écrit Shattuck, semblaient les explorateurs d’un avant-poste exotique des limites humaines. Il n’est pas étonnant qu’ils aient lancé des affirmations extravagantes sur ce cas véritablement extrême. Ils ne savaient pas alors que l’excès des écrits de Sade et celui de leur admiration fusionneraient pour donner naissance à un courant intellectuel terriblement contagieux. Lorsque, quelques décennies plus tard, les résultats de ces explorations devinrent commercialement profitables, il n’était plus possible d’arrêter l’inondation. »
Le deuxième élan de réhabilitation de Sade commence dans la décennie qui suivit la Seconde Guerre mondiale, alors que la censure se relâche. C’est alors que, acclamé par certains des plus illustres noms de l’époque, il paraît chez de grands éditeurs. « [...] sa réhabilitation demeure difficile à expliquer », commente Shattuck à propos de cette période. « Je l’attribue plutôt à quelque étrange désir de mort du XXe siècle post-nietzschéen. Ce désir de mort vise un déchaînement absolu, en sachant qu’il conduira à une destruction absolue physique, morale et spirituelle. L’apocalypse exerce chez certains une forte attirance. »
L’essai sur Sade le plus marquant et le plus souvent réédité fut celui de Jean Paulhan, lequel propose de voir en Sade, non seulement un « mystère » et un « secret », mais un nouvel évangile. Parce qu’elle « recherche le sublime dans l’infâme », la meilleure littérature, selon Paulhan, est « très précisément déterminée par Sade comme l’étaient par Racine les tragédies du XVIIe siècle ». Plus encore, « Sade fait songer aux livres sacrés des grandes religions ».
Ce n’est pas seulement Sade l’écrivain qu’honore Paulhan, mais Sade le philosophe, qui enseigne que le plaisir dépend de la souffrance d’autrui : « Le sadisme enfin n’est sans doute que l’approche et comme la mise à l’essai (maladroit il se peut, odieuse certes) d’une vérité si difficile et si mystérieuse qu’une fois admise, [...] tout aussitôt merveilleusement se dissipe [...] et s’éclaire. »
Bataille, ami de Paulhan, va reconnaître en Sade une sorte de super-Freud, explorateur de l’enfer inconscient de tout un chacun (en réalité, de l’inconscient de Bataille) : « Ces états dangereux, auxquels le conduisaient des désirs insurmontables, il ne jugea pas qu’il pouvait ou devait les retrancher de la vie. Au lieu de les oublier, comme il est d’usage, en ses moments normaux, il osa les regarder bien en face, et il se posa la question abyssale qu’ils posent en vérité à tous les hommes [...]. Le premier, Sade, dans la solitude de la prison, donna l’expression raisonnée à ces mouvements incontrôlables, sur la négation desquels la conscience a fondé l’édifice social et l’image de l’homme. » Cet argument « par l’inconscient » est une trouvaille dont se serviront nombre de défenseurs de la pornographie, invoquant à toutes occasions le nom de Freud en déclarant qu’ils ne font que montrer ce que tout le monde désire au fond de lui-même. Cette rhétorique largement copiée, il faut le dire, sur Freud lui-même est particulièrement efficace, puisque quiconque objecte qu’il n’abrite dans son inconscient aucun fantasme de viol et de torture se voit immédiatement répondre que son déni est la preuve qu’il a refoulé ces fantasmes.
Simone de Beauvoir fera écho à Bataille dans "Faut-il brûler Sade ?" : « L’immense mérite de Sade, c’est qu’il revendique contre les abstractions et les aliénations qui ne sont que des fuites la vérité de l’homme. »
Notons en passant que Bataille s’intéressa également à Gilles de Rais, le fameux compagnon de Jeanne d’Arc devenu maniaque sexuel et condamné pour avoir violé et assassiné plus de deux cents enfants. A son sujet, Bataille rapporte le détail suivant, qui intéresse directement notre étude : lors de son procès, Gilles de Rais aurait déclaré avoir été poussé dans ses crimes par la lecture de la "Vie des empereurs" de Suétone. « Je lus dans ce beau livre d’Histoire, explique-t-il à ses juges, que Tibère, Caracalla et autres Césars, jouaient avec les enfants et en prenaient un plaisir singulier à les martyriser. Là-dessus, je décidai d’imiter les dits Césars, et le même soir, je commençai à le faire en suivant les images reproduites dans le livre. »
La troisième vague de réhabilitation de Sade commence dans les années 1960, lorsqu’un certain nombre d’intellectuels, estimant que Sade a été mal compris, proposent une sorte de « retour au maître », un peu à la manière de Lacan avec Freud. On peut légitimement qualifier ces intellectuels de « sadiens » (« sadistes » serait sans doute trop fort, puisque c’est un courant plus qu’une doctrine qu’ils veulent incarner). Ils voient en Sade un tournant culturel décisif et revendiquent pour lui une place d’honneur dans la philosophie occidentale. Ainsi, pour Michel Foucault :
« Le sadisme [...] est un fait culturel massif qui est apparu précisément à la fin du XVIIIe siècle, et qui constitue une des plus grandes conversions de l’imagination occidentale [...], folie du désir, dialogue insensé de l’amour et de la mort dans la présomption sans limite de l’appétit. »
Avec Roland Barthes, auteur de "Sade, Fourier, Loyola", la pleine légitimité de Sade est acquise. S’appuyant sur la distance esthétique, un autre argument important dans l’arsenal des pornographes, Barthes tente de dissocier Sade des implications pratiques de sa philosophie. Il ne s’agirait que d’un ensemble de signes, et leur signification s’épuise dans leur portée esthétique. Prenant comme exemple la phrase de Sade, « Pour réunir l’inceste, l’adultère, la sodomie et le sacrilège, il encule sa fille mariée avec une hostie », Barthes propose qu’on n’y voit qu’un exercice de style anodin, comme de l’algèbre ou des mots croisés.
Cette période voit également Sade à l’honneur au cinéma : Pasolini adapte un roman de Sade ("Salô, ou les Cent Vingt Journées de Sodome"), et Bergman monte la pièce du Japonais Yukio Mishima, "Madame de Sade". On y apprend : « Il est l’homme le plus libre du monde. [...] Il entasse le mal sur le mal et il monte au sommet de la pyramide ; il est sur le point d’atteindre l’éternité du doigt. »
Selon Shattuck : « Après que Pasolini, Mishima et Bergman eurent ouvert encore plus grand les portes, glorifier l’univers dépravé de Sade devint presque un lieu commun. »
Shattuck introduit ensuite la quatrième étape de la réhabilitation de Sade : « Nous avons déjà trouvé des gens pour affirmer que Sade était le plus libre des révolutionnaires, l’inventeur d’un nouveau sublime, un grand moraliste de la transgression, et un artiste du verbe poétique sans dimension morale. Sa consécration comme grand auteur parmi les classiques eut lieu deux fois, la première en 1989 dans les pages de "A New History of French Literature"... », où Sade est le seul auteur à mériter deux entrées. On y lit par exemple : « Le libertin est confronté à une vérité inéluctable, celle de l’égoïsme absolu du plaisir. [...] Grâce à cette indifférence, qui est précisément ce qui manque dans ce qu’il est convenu d’appeler le sadisme, il y a dans l’écriture de Sade un fond de détachement et de légèreté. » La deuxième consécration, selon Shattuck, est la publication en 1990 dans la Bibliothèque de la Pléiade, un honneur qui « correspond à celui d’un artiste dont le tableau serait admis au Louvre ».
Aussi incompréhensible soit-il, le prestige de Sade auprès d’une partie de nos intellectuels ne peut que nous inquiéter, comme elle inquiète Roger Shattuck : « Est-il possible que le papier bible, la reliure pleine peau et l’appareil critique de l’édition Pléiade puisse transformer Sade en un auteur que nos enfants pourront lire, au même titre que Dickens, Balzac et Melville, avec plaisir et profit ? »
Laurent Guyénot
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Le marquis de Sade sur notre affaire Epstein