jeudi 2 juillet 2026

Jean Ziegler ou le refus de la fatalité



Jean Ziegler s'est éteint le 10 juin 2026, à Genève, à l'âge de 92 ans. Avec lui disparaît l'une des voix les plus engagées de la gauche européenne, un sociologue qui n'aura cessé de faire réagir tout en devenant une sorte de conscience itinérante des damnés de la terre.


Par Julien Chassereau


Pour mesurer ce qu'il a réellement apporté, il faut résister à deux tentations symétriques, celle de la canonisation et celle du procès, car sa trajectoire ne se laisse réduire ni à une icône ni à un repoussoir. Elle pose une question qui dépasse de loin sa personne, celle de savoir ce qu'une discipline comme la sociologie peut et doit faire de la misère qu'elle décrit.

La contribution majeure de Jean Ziegler à la prise de conscience des injustices ne tient pas d'abord à une découverte scientifique, ni à un appareil théorique d'une grande nouveauté. Elle réside dans une opération de langage, et plus profondément de morale, par laquelle il a requalifié en crimes des phénomènes que le discours dominant rangeait du côté de la fatalité, de la pénurie ou du malheur. Là où l'on parlait de catastrophe naturelle, il parlait de meurtre. Là où l'on invoquait la rareté, il dénonçait une organisation.

« La pratique réelle de l’oligarchie […] est jugée bonne à partir de paramètres fournis par des énoncés faux. »
Jean Ziegler, "Les Nouveaux maîtres du monde et ceux qui leur résistent", 2002.

Cette conversion du regard, qui transforme une donnée chiffrée en chef d'accusation, fait à la fois la force de son influence et la fragilité récurrente de sa démonstration.

Un prophète honni dans son propre pays

Une asymétrie frappante a marqué la réception de Jean Ziegler, et elle éclaire toute son œuvre. En Suisse, sa virulence et ses positions tranchées lui ont longtemps valu l'inimitié d'une partie de l'establishment, tandis qu'à l'étranger ses livres rencontraient un succès considérable et que la presse internationale offrait une caisse de résonance formidable à ses thèses.

Toute communauté repose sur un ensemble de récits partagés, de représentations valorisantes qu'elle se donne d'elle-même. Le sociologue Pierre Bourdieu parlait à ce propos d'orthodoxie, c'est-à-dire de l'opinion droite, conforme, qui maintient l'ordre établi en le faisant passer pour naturel. L'hérétique est précisément celui qui rompt ce consensus en nommant tout haut ce que le groupe préfère taire. Or la Suisse que Ziegler a prise pour cible était bâtie sur des mythes puissants, ceux de la neutralité, de la probité financière, de la prospérité méritée. En attaquant frontalement ces récits, il faisait plus que de livrer une analyse, il commettait une transgression.

Du temple bernois aux cafés de Paris

Ziegler naquit en 1934 à Thoune, sous le prénom de Hans, dans une famille protestante et conservatrice du canton de Berne. Le père présidait le tribunal de la ville et portait l'uniforme de colonel d'artillerie. Le futur pourfendeur des puissants n'est donc pas un déshérité venu de la marge, mais un héritier de la bonne bourgeoisie helvétique qui se retournera contre l'ordre dont il est issu. Cette trahison de classe, assumée et même revendiquée, demeure la clé du personnage.

Il part étudier le droit à Paris après sa maturité. C’est là que se produit la bifurcation décisive. Dans la capitale des années cinquante, il s'initie au marxisme, adhère au Parti communiste français et fréquente Jean-Paul Sartre ainsi que l'abbé Pierre. De cette dernière rencontre, en 1952, naît un engagement concret, puisque Ziegler devient le premier dirigeant de la communauté d'Emmaüs à Genève. Son passage au parti communiste, lui, tournera court, le mouvement l'excluant pour son soutien trop appuyé à l'indépendance algérienne. Le pli, dès cette époque, est pris. Partout, y compris dans son propre camp, Ziegler sera l'homme qui en dit davantage qu'on ne souhaiterait l'entendre.

Un épisode, souvent raconté par l'intéressé lui-même, condense cette conversion. Vers l'âge de trente ans, Ziegler sert de chauffeur à Che Guevara lors d'un séjour du révolutionnaire argentin à Genève. Au moment de partir, Guevara lui aurait conseillé de demeurer en Suisse pour y combattre, selon la formule restée fameuse, « le monstre », le cœur financier du capitalisme mondial. Que la scène ait été embellie au fil des récits importe finalement peu. Ce qui compte, c'est qu'elle fournit à Ziegler son mythe fondateur, celui de l'homme posté à l'intérieur de la forteresse pour la saper du dedans. À son retour d'un voyage au Congo nouvellement indépendant, au début des années soixante, il consacre d'ailleurs ses premiers ouvrages au tiers-monde, dont "Le Pouvoir africain" en 1979 et "Main basse sur l'Afrique" en 1980, deux titres qui annoncent les combats à venir.

La sociologie tenue pour une arme

Nommé professeur de sociologie à l'Université de Genève en 1977, où il enseignera jusqu'en 2002, Ziegler n'a jamais conçu la discipline comme une science froide et distante. L'analyse ne valait qu'en vue de l'action. Une position qui le situe à l'extrême opposé d'une tradition fondatrice de la sociologie moderne.

Le sociologue allemand Max Weber avait en effet posé, au début du vingtième siècle, le principe de la neutralité axiologique. Le savant, disait Weber, peut et doit analyser les valeurs des hommes, mais il ne lui revient pas, en tant que savant, de dire quelles valeurs sont bonnes.

« Le prophète et le démagogue n’ont pas leur place dans une chaire universitaire. » Max Weber, "Le Savant et le politique", 1919.

Pour Weber, la chaire n'est pas une tribune, et le professeur trahit sa fonction lorsqu'il profite de l'autorité de la science pour imposer ses préférences politiques. Ziegler a passé sa vie à enfreindre ce précepte, et il le revendiquait. Sa sociologie est tout entière une sociologie engagée, qui assume de prendre parti, de désigner des coupables et d'appeler à la révolte. Retournez les fusils ! "Manuel de sociologie d'opposition" (1981) le dit sans doute mieux que tout, où la discipline elle-même se trouve retournée contre ceux qui la croyaient inoffensive.

Pour donner une armature conceptuelle à cette démarche, on peut recourir à une notion qu'il n'a pas forgée mais dont il fut l'un des plus efficaces propagateurs, celle de violence structurelle. Le chercheur norvégien Johan Galtung l'a définie comme la violence qui n'a pas d'auteur identifiable mais qui résulte de l'organisation même d'une société, lorsque celle-ci prive durablement certains de ses membres de ce dont ils auraient besoin pour vivre.

« Nous appellerons violence personnelle (ou directe) le type de violence où il y a un acteur qui commet la violence, et violence structurelle (ou indirecte), la violence où un tel acteur n'existe pas. » Johan Galtung, "Violence, paix et recherche sur la paix", 1969.

Un coup de couteau est une violence directe, on en voit la main. La faim qui tue alors que les greniers sont pleins relève d'une violence structurelle, diffuse, anonyme, inscrite dans les rouages de l'économie. Tout l'effort de Ziegler aura consisté à rendre visible cette seconde violence, à lui restituer un visage et, surtout, des responsables.

Le procès de la Suisse

Le premier grand chantier de cette entreprise fut son propre pays. En 1976, il publie "Une Suisse au-dessus de tout soupçon", titre ironique qui dénonce les profits des multinationales helvétiques réalisés aux dépens des plus pauvres, le secret bancaire et la mainmise des milieux financiers sur les institutions du pays. L'effet est saisissant. Alors que la Suisse tente d'étouffer cette attaque contre ses mythes fondateurs, le livre fait un tabac à l'étranger, où il devient une référence de la critique du capitalisme financier.

Le sociologue récidive en 1990 avec "La Suisse lave plus blanc", qui accuse la place financière d'accueillir l'argent sale du monde entier. La riposte, cette fois, est judiciaire. Ziegler doit affronter une série de procès, voit son immunité parlementaire levée et se trouve condamné à verser des centaines de milliers de francs de dommages et intérêts. Il aura ainsi payé ses livres au sens le plus concret, financier et juridique, ce qui a nourri en retour le personnage du martyr de la vérité qu'il a si bien su incarner. Le sommet de cette croisade nationale est atteint en 1997 avec "La Suisse, l'or et les morts", ouvrage qui met en cause l'attitude de la Confédération durant la Seconde Guerre mondiale, en particulier le rôle des banquiers dans le financement de la machine de guerre nazie et le recyclage de l'or pillé. Le livre paraît au moment où éclate l'affaire des fonds en déshérence, ces avoirs de victimes de la Shoah dormant dans les coffres helvétiques, et Ziegler devient, aux yeux du monde, le procureur de la mauvaise conscience suisse.

« Sans les banquiers suisses, la Deuxième Guerre mondiale aurait été terminée plus tôt et des centaines de milliers d'êtres humains auraient eu la vie sauve. » Jean Ziegler, "La Suisse, l’or et les morts", 1997.

L’arme silencieuse de la dette

C'est pourtant sur la scène mondiale qu'il a laissé son empreinte la plus durable. De 2000 à 2008, il occupe la fonction de premier rapporteur spécial des Nations unies pour le droit à l'alimentation, mandat qui lui offre une légitimité institutionnelle et un accès au terrain décuplant la portée de son discours. Dès 2005, en pleine charge onusienne, il publie "L'Empire de la honte", consacré pour l'essentiel à un mécanisme qu'il tenait pour le plus redoutable de tous, celui de la dette.

Il n'est plus besoin, expliquait-il, de canonnières ni de troupes coloniales pour soumettre un peuple, il suffit de l'endetter. Par la dette, l'État du Sud abdique sa souveraineté et se voit contraint de privatiser ses ressources rentables au profit des multinationales. Par la faim qui en découle, les populations s'épuisent et renoncent à toute révolte. La violence feutrée du créancier a simplement remplacé la brutalité visible du colonisateur, avec cet avantage décisif qu'elle ne se voit plus.

« Deux armes de destruction massive sont à l’œuvre, la dette et la faim. » Jean Ziegler, "L’Empire de la honte", 2005.

Pour décrire ce nouvel ordre, Ziegler parlait d'une « reféodalisation du monde », le retour de seigneurs d'un type inédit, ces dirigeants de sociétés transcontinentales qu'il nommait les « cosmocrates » et qui détiendraient un pouvoir supérieur à celui qu'aucun roi ni aucun pape n'avait jamais possédé. Au cœur de cette analyse se trouve une idée qui constitue peut-être son apport théorique le plus solide, celle de la naturalisation de l'économie. La ruse suprême de l'idéologie dominante, soutenait-il, consiste à présenter comme des lois naturelles, aussi intangibles que la gravité, ce qui n'est jamais qu'un rapport de force entre les hommes. Le chômage, la misère, la dette seraient ainsi rangés du côté du climat, de l'inévitable. Tant que cette croyance tient, aucune révolte n'est concevable. Arracher au monde social son masque de nature, démasquer cette imposture, telle était à ses yeux la tâche première de l'intellectuel.

« L’arbitre impartial, c’est le marché. L’absurdité du dogme néolibéral saute aux yeux. » Jean Ziegler, "Destruction massive. Géopolitique de la faim", 2011.

La faim comme crime

Au sortir de son mandat onusien, libéré des prudences diplomatiques, Ziegler livre en 2011 ce qui restera son livre le plus lu, Destruction massive. Géopolitique de la faim. L'ouvrage rassemble en une synthèse percutante l'argument qui aura traversé toute son existence et selon lequel la faim n'est pas le produit d'une pénurie. L'agriculture mondiale, dans l'état actuel de son développement, pourrait nourrir sans difficulté le double de la population de la planète. Dès lors qu'il n'existe aucun manque objectif de nourriture, la mort par la faim cesse d'être une fatalité pour devenir le résultat d'une organisation humaine, donc une décision, donc un crime.

« Un enfant qui meurt de faim est un enfant assassiné. » Jean Ziegler, "Destruction massive. Géopolitique de la faim", 2011.

Tant que l'enfant meurt de faim, sa mort appartient au registre du malheur, de l'accident, voire de la nature, et n'appelle de la part du lecteur qu'une compassion. Dès qu'il est assassiné, sa mort réclame un meurtrier, une enquête, un jugement. Le passage au statut de victime d'un crime transforme le lecteur lui-même, sommé de prendre parti.

Restait à désigner les coupables. Et Ziegler ne s’en est pas privé. La faim procède selon lui de mécanismes identifiables, au premier rang desquels la spéculation boursière sur les denrées de base, le poids de la dette des pays pauvres et le dumping agricole par lequel les surplus subventionnés du Nord ruinent les paysanneries du Sud, sans oublier la concurrence des agrocarburants qui détournent vers l'énergie des terres nourricières. Au-dessus de ce dispositif, trois institutions qu'il surnommait les « trois cavaliers de l'Apocalypse », le Fonds monétaire international, la Banque mondiale et l'Organisation mondiale du commerce, désignés comme les éléments centraux de « l'ordre cannibale du monde » ; un système se nourrissant littéralement de la chair des plus faibles.

« On n’est jamais impuissant en démocratie, vous pouvez agir pour abattre cet ordre cannibale. » Jean Ziegler, "Le capitalisme expliqué à ma petite-fille", 2018.

Cette veine ne s'est jamais tarie. En 2018, dans "Le capitalisme expliqué à ma petite-fille", il reprenait son réquisitoire sous une forme pédagogique, soulignant en sous-titre « en espérant qu'elle en verra la fin ». Et en 2020 encore, avec "Lesbos, la honte de l'Europe", il transposait sa grille de lecture sur le sort réservé aux migrants aux portes du continent, fidèle jusqu'au bout à sa conviction que l'indignation est le commencement de l'action.

Héritage

Il aura d'abord donné aux peuples du Sud un porte-voix au cœur de l'Occident. Là où la souffrance des lointains restait abstraite, il l'a rendue présente, nommée, datée. On peut juger sa méthode trop émotionnelle, on ne peut nier qu'elle a fait entrer la faim et la dépossession dans des millions de consciences qui les ignoraient. À cet égard, son rôle relève moins de la science que d'une tradition plus ancienne, celle du moraliste au sens classique, de l'écrivain qui scrute les mœurs de son temps pour en dénoncer les vices. Ziegler fut un moraliste armé des outils de la sociologie, et c'est sans doute la formule la plus juste pour le situer.

Il aura ensuite combattu sans relâche l'argument le plus démobilisateur qui soit, celui de l'impuissance. À ceux qui jugeaient l'injustice du monde trop vaste pour être affrontée, il opposait que la faim étant œuvre des hommes, elle pouvait être défaite par les hommes. Il accordait à l'utopie une fonction précise : « elle dessine un horizon au départ inatteignable, que chaque lutte, chaque gain, va rapprocher un peu plus ». Très âgé encore, il maintenait ce pari.

« Le capitalisme tue mais il n'est pas invincible. » Jean Ziegler, entretien au journal Solidaire, 2020.

Il aura enfin posé, par sa vie même, une question qui le dépasse et qui demeure entière après lui, celle des rapports entre le savoir et l'engagement. Le Parti socialiste genevois, en saluant sa mémoire, l'a résumée en rappelant qu'il aura appris aux siens que « la neutralité ne dispense jamais de défendre la dignité humaine et les droits fondamentaux » (Amanda Gavilanes et Cyril Mizrahi, communiqué du Parti socialiste genevois, 2026).