dimanche 5 avril 2026

Le monde selon Gaza


Nous avons des ennemis. Pas en Palestine ni au Liban ni en Iran. Ils sont parmi nous. Ils contrôlent nos vies. Traîtres à nos idéaux, à notre pays qui rêvent d’un monde d’esclaves & de dominateurs.



par Chris Hedges


Gaza n’est qu’un début. Le nouvel ordre mondial est un monde où les faibles sont anéantis par les forts, où l’État de droit n’existe pas, où le génocide est un instrument de contrôle et où triomphe la barbarie.

La guerre contre l’Iran et l’anéantissement de Gaza ne sont que le début. Bienvenue dans le nouvel ordre mondial. L ’ère de la barbarie technologiquement avancée. Il n’y a pas de règles pour les puissants, seulement pour les faibles. Opposez-vous aux puissants, refusez de vous plier à leurs exigences arbitraires, et vous serez bombardés de missiles et de bombes.

Les hôpitaux, les écoles primaires, les universités et les immeubles d’habitation sont réduits en ruines. Médecins, étudiants, journalistes, poètes, écrivains, scientifiques, artistes et dirigeants politiques — y compris les chefs des équipes de négociation — sont assassinés par dizaines de milliers par des missiles et des drones tueurs.

Les ressources sont ouvertement volées, comme le savent les Vénézuéliens. Comme en Palestine, la nourriture, l’eau et les médicaments sont transformés en armes.

Qu’ils mangent de la terre.

Les organismes internationaux, comme les Nations unies, ne sont plus que des parodies, de vains appendices d’une autre époque. Le caractère sacré des droits individuels, des frontières ouvertes et du droit international a disparu. Les dirigeants les plus dépravés de l’histoire de l’humanité, ceux qui ont réduit des villes en cendres, ont poussé des populations captives vers des lieux d’exécution et ont jonché les terres qu’ils occupaient de fosses communes et de cadavres, reviennent se venger.

Ils tiennent les mêmes discours virilistes. Ils crachent les mêmes propos ignobles et racistes. Ils véhiculent la même vision manichéenne du bien et du mal, du noir et du blanc. Ils débitent le même langage infantile de domination totale et de violence débridée.

Des clowns tueurs. Des bouffons. Des idiots. Ils se sont emparés des leviers du pouvoir pour mettre en œuvre leurs visions folles et caricaturales, tout en pillant l’État pour s’enrichir.

“Après avoir été témoins de meurtres de masse barbares planifiés, exécutés et approuvés pendant des mois par des personnes qui leur ressemblent beaucoup, les présentant comme une nécessité collective, légitime et même humaine, des millions de gens se sentent désormais mal à l’aise face au monde”, écrit Pankaj Mishra dans The World After Gaza. “On ne saurait trop insister sur le choc provoqué par cette nouvelle confrontation à un fléau typiquement moderne, qui, à notre époque, n’est plus le fait d’individus psychopathes, mais de dirigeants et de citoyens de sociétés riches et prétendument civilisées. Il en va de même pour l’abîme moral auquel nous sommes confrontés”.

Les opprimés ne sont que sont des marchandises, des biens à exploiter pour le profit ou le plaisir. Les dossiers Epstein révèlent la perversité et la cruauté de la classe dirigeante. Libéraux. Conservateurs. Présidents d’université. Universitaires. Philanthropes. Titans de Wall Street. Célébrités. Démocrates. Républicains.

Ils se vautrent dans un hédonisme débridé. Ils fréquentent des écoles privées et bénéficient d’une couverture médicale privée. Ils sont prisonniers de bulles autoréférentielles entretenues par des flagorneurs, des attachés de presse, des conseillers financiers, des avocats, des domestiques, des chauffeurs, des gourous du développement personnel, des plasticiens et des coachs sportifs. Ils résident dans des domaines hautement sécurisés et passent leurs vacances sur des îles privées. Ils voyagent en jets privés et sur des yachts gigantesques. Ils vivent dans une autre réalité, que le journaliste du Wall Street Journal Robert Frank surnomme “Richistan”. Ce monde est un Xanadu privé où ils organisent des bacchanales à la Néron, concluent leurs accords machiavéliques, amassent leurs milliards et rejettent ceux qu’ils exploitent, y compris leurs enfants, comme s’il s’agissait de déchets. Dans ce cercle magique, personne n’a de comptes à rendre. Aucun péché n’est trop dépravé. Ce sont des parasites humains. Ils pillent l’État pour leur profit personnel. Ils terrorisent les “races inférieures de la terre”. Ils anéantissent les derniers vestiges de notre société ouverte.

“La curiosité, la jouissance du processus de la vie, seront anéanties”, écrit George Orwell dans 1984.

“Tous les plaisirs concurrents seront détruits. Mais surtout, Winston, n’oublie jamais que l’ivresse du pouvoir, sans cesse croissante et toujours plus subtile, sera toujours accessible. À chaque instant et en tout lieu, tu ressentiras le frisson de la victoire, cette sensation de piétiner un ennemi impuissant.

“Si tu veux savoir à quoi ressemble l’avenir, imagine une botte piétinant un visage humain — à jamais”.

La loi, malgré quelques initiatives courageuses d’une poignée de juges qui seront bientôt écartés, est un instrument de répression. Le pouvoir judiciaire sert à orchestrer des procès-spectacles. J’ai passé beaucoup de temps dans les tribunaux londoniens à couvrir ce spectacle digne de Dickens lors de la persécution de Julian Assange. Une Loubianka sur la Tamise. Nos tribunaux ne valent pas mieux. Notre ministère de la Justice est une usine à vengeance.

Des voyous masqués et armés envahissent les rues des États-Unis et assassinent des civils, des citoyens. Les mandarins au pouvoir dépensent des milliards pour transformer des entrepôts en centres de détention et en camps de concentration. Ils prétendent n’y héberger que les sans-papiers et les criminels, mais notre classe dirigeante mondiale ment comme elle respire. Nous ne sommes pour eux que de la vermine, soit inconditionnellement et aveuglément soumise, soit criminelle. Rien n’existe entre les deux.

Ces camps de concentration, où les gens disparaissent sans procédure régulière, sont conçus pour nous. Par “nous”, j’entends les citoyens de cette république moribonde. Pourtant, nous regardons, stupéfaits et incrédules, attendant passivement notre propre asservissement.

Qui ne va pas tarder.

La barbarie en Iran, au Liban et à Gaza ressemble à celle à laquelle nous sommes confrontés chez nous. Ceux qui commettent le génocide, les massacres et la guerre non provoquée contre l’Iran sont aussi ceux qui démantèlent nos institutions démocratiques.

L’anthropologue et sociologue Arjun Appadurai qualifie cette situation de

“vaste réajustement malthusien mondial” visant à “préparer le monde pour les gagnants de la mondialisation, sans le tapage gênant de ses perdants”.

Oh, disent les critiques, ne soyez pas si pessimiste. Ne soyez pas si négatif. Et l’espoir, alors ? Vraiment, vous exagérez. Ce n’est pas si grave.

Si vous y croyez, c’est que vous faites partie du problème, un rouage involontaire de la mécanique de notre État fasciste en pleine consolidation.

La réalité finira par faire imploser ces fantasmes “pleins d’espoir”, mais à ce stade, il sera trop tard.

Le véritable désespoir ne résulte pas d’une analyse juste de la réalité. Il vient de la capitulation, qu’elle soit due au fantasme ou à l’apathie, face à un pouvoir malveillant. Le véritable désespoir, c’est l’impuissance. Et la résistance, la véritable résistance, même si elle est presque certainement vouée à l’échec, c’est l’autonomisation. Elle confère de l’estime de soi, de la dignité et de l’autonomie. C’est l’unique action susceptible d’utiliser le mot “espoir”.

Les Iraniens, les Libanais et les Palestiniens savent qu’il est vain d’espérer apaiser ces monstres. Les élites mondiales ne croient en rien. Elles ne ressentent rien. On ne peut pas leur faire confiance. Elles présentent tous les traits fondamentaux des psychopathes : un charisme superficiel, de la mégalomanie, de l’égocentrisme, un besoin de stimulation constante, un penchant pour le mensonge, la tromperie, la manipulation, et une incapacité à éprouver du remords ou de la culpabilité. Elles méprisent les vertus que sont l’empathie, l’honnêteté, la compassion et le sacrifice de soi, qu’elles considèrent comme des faiblesses. Elles vivent selon le credo “Moi. Moi. Moi. Moi. Moi”.

“Que des millions d’individus partagent les mêmes vices ne fait pas de ces vices des vertus, que des millions d’individus commettent les mêmes erreurs ne fait pas de ces erreurs des vérités, et que des millions d’individus présentent les mêmes formes de pathologie mentale ne fait pas d’eux des personnes saines d’esprit”, écrit Erich Fromm dans The Sane Society.

Nous sommes témoins de ce fléau depuis près de trois ans à Gaza. Il a désormais cours au Liban et en Iran. Ce même Mal est cautionné ou dissimulé par les dirigeants politiques et les médias.

Le New York Times a envoyé une note interne à ses journalistes et rédacteurs leur demandant d’éviter les termes “camps de réfugiés”, “territoire occupé”, “nettoyage ethnique” et, bien sûr, “génocide” s’ils écrivent sur Gaza, dans un passage rappelant étrangement l’univers d’Orwell.

Ceux qui osent nommer et dénoncer ce Mal sont calomniés, blacklistés et purgés des campus universitaires et de la sphère publique. Ils sont arrêtés et expulsés. Un silence assourdissant s’abat sur eux, ce silence propre à tous les États autoritaires. Si vous manquez à votre devoir d’encourager la guerre contre l’Iran, votre licence de diffusion sera révoquée, comme l’a proposé le président de la Commission fédérale des communications (FCC), Brendan Carr.

Nous avons des ennemis. Ils ne sont pas en Palestine. Ni au Liban. Ni en Iran. Ils sont ici. Parmi nous. Ils contrôlent nos vies. Ce sont des traîtres à nos idéaux. Ce sont des traîtres à notre pays. Ils rêvent d’un monde d’esclaves et de dominateurs. Gaza n’est que le début. Le mécanisme de régulation interne n’existe pas. Nous pouvons soit faire obstruction, soit capituler.

Voilà les seules options qui nous restent.

https://ssofidelis.substack.com/p/le-monde-selon-gaza

Traduit par Spirit of Free Speech