Nous ne sommes pas dans un commissariat. Il serait donc peu intéressant de répondre point par point à ces accusations, formulées par des médias naturellement libres de leur expression. Cette polémique invite plutôt à une réflexion plus large : celle de l’anti-conspirationnisme contemporain, de ce à quoi il se consacre réellement et de ce qu’il évite soigneusement d’examiner — à savoir l’offensive suprématiste occidentale en cours contre les sociétés du Sud global.
Quand l’accusation de complotisme devient un réflexe
Dans un premier temps, responsables politiques et médias ont expliqué que l’hypothèse selon laquelle le virus aurait pu provenir d’un laboratoire chinois relevait du complotisme. Quelques années plus tard, cette certitude s’est fissurée. Le journal Le Monde a lui-même reconnu que l’hypothèse d’un accident de laboratoire n’était pas une théorie complotiste et devait être examinée au même titre que celle d’une transmission animale. Dans le même temps, certaines agences de renseignement américaines ont estimé cette piste plausible, le FBI évoquant notamment la possibilité d’une fuite accidentelle du laboratoire de Wuhan.
Pendant cette même pandémie, un ministre de la Santé expliquait que le port du masque était inutile, voire dangereux. Quelques mois plus tard, alors que l’on apprenait que les stocks stratégiques de masques constitués dans les années précédentes avaient été largement réduits et que des centaines de millions d’entre eux avaient été détruits après leur péremption, ce même ministre rendait le masque obligatoire, y compris à l’extérieur.
Le même mécanisme s’est reproduit avec le pass sanitaire. Ceux qui pensaient que ces dispositifs pourraient un jour servir à contrôler les déplacements de la population étaient accusés de complotisme. Pourtant, quelques années plus tard, à l’occasion des Jeux olympiques, l’accès à certaines zones de la capitale a été conditionné à un QR code délivré par les autorités.
Ces exemples ne concernent pas directement le génocide en cours à Gaza. Ils éclairent pourtant un phénomène plus large : la transformation profonde du rôle de l’anti-conspirationnisme dans les sociétés occidentales.
L’origine politique du conspirationnisme contemporain
À cette époque, le Front national est encore marqué par son héritage négationniste. Jean-Marie Le Pen en est toujours le président, tandis que Marine Le Pen entretient des proximités avec certaines figures issues de la sphère soralienne.
L’anti-conspirationnisme s’est donc d’abord développé comme une réponse à ces discours issus du néonazisme européen et américain. Il s’agissait de combattre des récits politiques hérités de la Seconde Guerre mondiale et nourris par un imaginaire antisémite.
Parmi les textes fondateurs de cet univers figure The Turner Diaries, roman du néonazi William Luther Pierce, devenu une sorte de bible fictionnelle du suprémacisme blanc. Le livre décrit un monde prétendument dominé par les Juifs et appelle à une insurrection violente contre les institutions américaines.
On retrouve encore aujourd’hui les traces de cet imaginaire politique dans certains mouvements d’extrême-droite contemporains. Lors de l’assaut du Capitole du 6 janvier 2021, soutenu politiquement par Donald Trump, des milliers de militants ont tenté d’empêcher la certification du résultat de l’élection présidentielle. Parmi eux, certains brandissaient le slogan "Day of the rope", référence directe à une scène du roman où les responsables politiques accusés d’être juifs sont publiquement pendus.
Cette référence rappelle que l’univers conspirationniste qui a nourri le suprémacisme blanc contemporain reste étroitement lié à un imaginaire antisémite radical.
Le renversement de l’anti-conspirationnisme
L’anti-conspirationnisme s’est d’abord construit comme un outil critique destiné à combattre les mythologies politiques de l’extrême droite occidentale : négationnisme, théories du complot antisémites, récits conspiratifs sur un prétendu gouvernement juif mondial.
Mais à mesure que certaines forces issues de cette droite radicale ont accédé au pouvoir ou se sont rapprochées du pouvoir dans plusieurs pays occidentaux, la fonction de cet outil s’est progressivement transformée.
Ce qui servait autrefois à démonter les récits conspiratifs produits par l’extrême droite est devenu, dans certains contextes, un instrument rhétorique utilisé pour disqualifier d’autres discours politiques — notamment ceux qui proviennent du Sud global ou qui contestent l’ordre géopolitique occidental.
Le renversement politique
Ce basculement produit des alliances qui auraient été impensables il y a encore quelques années. L’exemple le plus frappant est celui de la relation entre Israël et la Hongrie de Viktor Orbán.
Pendant longtemps, Orbán a été dénoncé par de nombreuses institutions juives et organisations de mémoire de la Shoah comme un dirigeant antisémite diffusant des théories du complot visant la communauté juive hongroise. Pourtant, certaines organisations censées lutter contre le racisme, comme l’Anti-Defamation League aux Etats Unis, ont récemment salué ses positions pro-israéliennes.
La révolution médiatique du Sud global
Le changement de paradigme ne se situe pas seulement dans les sphères du pouvoir. Il est également lié à la transformation profonde de l’espace médiatique mondial.
Au début des années 2000, la plupart des lecteurs occidentaux n’avaient pratiquement aucun accès aux médias du Sud global. Internet a bouleversé cette situation.
Aujourd’hui, il est possible de lire directement les analyses d’activistes, de journalistes et d’intellectuels issus d’autres espaces politiques et culturels. Pour l’humanité occidentale, c’est un progrès considérable — à condition de ne pas rester prisonnier d’un paternalisme colonial.
Gaza et la nouvelle fonction de l’anti-conspirationnisme
Pourtant, l’anti-conspirationnisme contemporain tend de plus en plus à traiter ces discours comme s’ils relevaient du même phénomène.
Pourquoi ? Parce que cet outil critique s’est progressivement transformé en arme rhétorique mobilisée par certains gouvernements occidentaux engagés dans une phase particulièrement dure de la guerre idéologique contre les sociétés musulmanes.
Le cas français
En France, ce phénomène se manifeste notamment à travers la diffusion de théories islamophobes parfaitement conspirationnistes.
L’exemple le plus frappant est celui de la prétendue stratégie de conquête attribuée aux Frères musulmans. Un rapport gouvernemental reconnaît lui-même qu’il n’a pas été en mesure d’identifier clairement des personnes appartenant à cette organisation en France. Pourtant, dans le débat public, cette hypothèse est régulièrement présentée comme l’existence d’un projet coordonné visant à imposer la charia sur l’ensemble du territoire et à infiltrer la gauche politique, notamment La France insoumise.
Contrôler les récits
Si nous étions encore dans les années 1990, quelques grands médias auraient suffi à imposer une seule version des événements et une seule manière de les interpréter.
Mais nous sommes en 2026. L’irruption des médias du Sud global rend ce contrôle beaucoup plus difficile.
Face à cette transformation, deux stratégies se développent.
La première consiste à disqualifier ces voix en les accusant de conspirationnisme.
La seconde consiste à limiter concrètement leur capacité d’expression : fermetures de médias, gels d’avoirs visant certains journalistes, campagnes de dénonciation et de stigmatisation.
Une bataille pour le droit de nommer les faits
C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre les attaques visant certaines figures internationales qui documentent aujourd’hui les crimes commis à Gaza, comme la rapporteuse spéciale des Nations unies Francesca Albanese.
Quel rapport cela entretient-il avec l’anti-conspirationnisme tel qu’il s’était constitué historiquement pour combattre les mythologies politiques de l’extrême droite occidentale ?
Pratiquement aucun.
L’outil critique existe toujours. Mais son sens a changé.
Comprendre ce déplacement est devenu indispensable. Car derrière l’accusation de complotisme se joue désormais une bataille bien plus fondamentale : celle du droit de nommer les crimes et de décrire le monde tel qu’il est.
Nadia Meziane





